Tempêtes à Fermont
Chapitre 4
Enfin seule, je décide de m’attaquer à ma dernière liste d’achats de livres pour la bibliothèque. Rien de mieux que de faire des courses pour se remonter le moral ! Je me connecte à la plateforme utilisée par les libraires pour faire les commandes et j’affiche les dernières nouveautés. C’est une partie de mon travail que j’adore : choisir les livres qui viendront apporter de l’information ou un peu de détente aux abonnés. J’ai presque terminé lorsque je suis interrompue par l’arrivée d’Amélie.
– Salut, Jill ! Quoi de neuf ?
Vêtue d’une longue tunique rouge et d’un pantalon noir, ma flamboyante collègue marche d’un pas énergique jusqu’à son bureau où elle laisse tomber d’un geste négligé son immense sac de cuir brun qu’elle trimballe partout avec elle. Je m’efforce de sourire.
– Ça va. Et toi ? Prête pour ton animation ?
Elle ouvre son ordinateur, puis se tourne vers moi en esquissant une moue.
– Je ne sais pas trop. J’ai peur de ne pas avoir beaucoup de succès avec mon histoire de grand-mère morte.
Je souris à nouveau. Mon premier vrai sourire de la journée.
– Ah, c’est aujourd’hui ? Ne t’en fais pas. C’est une belle histoire. Tu vas les subjuguer, comme toujours.
Elle m’observe d’un air dubitatif.
– Si tu le dis.
Puis, ses yeux me scrutent plus attentivement.
– Toi, tu as une petite mine. C’est encore ta grippe qui te fait la vie dure ?
J’hésite un moment avant de me confesser. Si je ne lui dis pas, Mario va le faire. Il est incapable de garder un secret.
– J’ai menti. Je n’ai pas eu la grippe. C’est… Jasper m’a laissée.
La stupéfaction se lit sur le visage d’Amélie.
– Quoi ? C’est une blague ?
Je secoue la tête, les lèvres pincées.
– Oh my God ! Je suis désolée, Jilliane. Ce doit être épouvantable pour toi !
– Bah, je vais m’en remettre, j’imagine… De toute façon, j’avais envie de changement.
Ma tentative de plaisanterie tombe à plat. Amélie marche vers moi, les yeux pleins de compassion, et je me lève pour accueillir son étreinte. Quelques secondes de chaleur dans le blizzard de mon cœur.
– Je n’arrive pas à y croire, commente mon amie en se redressant. C’est vraiment sérieux ?
– Malheureusement, oui.
Elle soupire.
– Pauvre toi, répète-t-elle. Et pour la maison ? Que vas-tu faire ?
Je hausse les épaules.
– Je ne sais pas. Je vais sans doute tenter de trouver autre chose.
Mon amie prend une mine soucieuse.
– Hum… Tu sais qu’il y a un manque de logements en ce moment ?
Je gémis.
– S’il te plaît, ne me parle pas de ça maintenant ! Autant m’effondrer tout de suite ! De toute façon, je ne sais même pas si je veux rester. On va boire un verre après ? Tu peux ?
Elle acquiesce de la tête.
– Oui, je peux. On parlera de tout ça plus tard, alors. Je te laisse te concentrer sur ton travail.
– Et toi sur ton animation…
– Ouais, ça va être gai…
Elle plisse les yeux, une expression de doute sur le visage, avant de pivoter pour se rendre à sa table de travail. Je l’entends farfouiller parmi les livres sur son chariot de nouveautés, puis elle disparaît pendant plusieurs minutes. Lorsqu’elle revient, elle affiche un air triomphant. Je hausse des sourcils interrogateurs.
– J’ai changé d’idée ! explique-t-elle, les yeux brillants. À la place de la mère-grand, je vais faire mon animation sur l’origine du sapin de Noël.
Elle me montre un album coloré qu’elle tire d’un lot de nouveautés sur la deuxième tablette de son chariot. Puis, elle poursuit d’un ton excité :
– Je vais leur lire l’histoire et à la fin, je vais inviter les enfants à décorer notre sapin. Mario m’apportera les boîtes de plastique avec les décorations qui sont dans la réserve. Qu’en dis-tu ? Ça va être génial, non ? La veille, Mario a installé le sapin artificiel de la bibliothèque devant les fenêtres de la devanture. Mais il n’a pas accroché les décorations aux branches, faute de temps. Je jette un regard approbateur à Amélie, avant de me rappeler que ce n’est pas ce qui est annoncé dans notre programmation. Elle balaie mon inquiétude d’un geste.
– Ne t’en fais pas. Les enfants vont être ravis de ce changement. Tu me fais confiance ?
Comment résister à ses yeux implorants ? Je capitule.
– D’accord. On laisse tomber la mère-grand.
Et j’ai bien fait, si j’en juge par les exclamations qui me parviennent une demi-heure plus tard. L’activité proposée génère une telle quantité de décibels que je dois sortir mes écouteurs et me brancher à ma playlist afin de pouvoir me concentrer. Pas de doute, les murs sont faits de carton ici.
À dix-sept heures, je mange une barre de chocolat pour calmer mon estomac vide tout en m’étirant sur ma chaise, satisfaite. J’ai réussi à esquisser les grandes lignes de mon plan malgré l’image obsédante de Jasper en arrière-plan de mon esprit. J’ai toujours aussi mal, mais j’arrive à travailler, ce qui me rassure. Il y a vingt-quatre heures à peine, je pensais ne jamais plus pouvoir sortir de mon lit. Mais je suis là. Avec une partie de moi en moins, mais quand même fonctionnelle.
Je ferme mon ordinateur, puis rejoins mes collègues qui sont en train de s’habiller au vestiaire après avoir préparé la bibliothèque pour sa fermeture. Les deux commentent le succès de l’animation d’Amélie et je pose quelques questions pour avoir l’air intéressée. Bottes aux pieds et manteaux sur le dos, nous marchons dans la bibliothèque à la queue leu leu jusqu’au grand sapin, maintenant surchargé de décorations. Ses lumières multicolores jettent des reflets bigarrés sur les murs et le mobilier environnant. C’est beau. Noël a toujours été mon moment préféré de l’année. Jusqu’à maintenant.
– C’est super magnifique fantastique ! lance Amélie, les yeux brillants.
J’acquiesce, souriant malgré moi. Seul Mario ne semble pas impressionné. Il pousse un long soupir.
– Encore rendu à Noël, marmonne-t-il, les mains dans les poches.
Je lui plante un coup de coude dans les côtes. Contrairement à moi, Mario déteste Noël. Il prétend que ce n’est qu’une fête commerciale destinée à nous soutirer de l’argent. Et que toutes ces chansons festives qui tournent en boucle à la radio lui donnent des maux de tête.
– T’es juste un vieux grincheux, dis-je sur un ton léger. Incapable d’apprécier les bonnes choses de la vie.
– Je te retourne le compliment, ma chère, réplique-t-il, imperturbable. Depuis quelques mois, tu n’arrêtes pas de te plaindre de tout.
Je le dévisage, offusquée.
– Moi ? Et de quoi je me plains selon toi ?
– Du froid, du vent, de la neige, du manque de lumière, de ton logement trop petit, de la nouvelle mairesse, de…
Je l’interromps juste avant qu’il ne mentionne Jasper.
– Bon, OK. T’as raison, je suis une grincheuse.
C’est vrai. Depuis quelque temps, je suis irritable. Je ne me suis pas encore attardée à me demander pourquoi, mais la pensée m’effleure que c’est peut-être là une raison du départ de Jasper. Nous restons silencieux devant le sapin.
– Bon. On éteint ou on laisse allumé ?
– On laisse allumé, Jilliane ! répond Amélie en battant des mains. Ça va être joli de dehors.
J’acquiesce.
– D’accord.
Après nous être assurés qu’il n’y avait pas de danger que le tout prenne feu, nous nous dirigeons ensemble vers la sortie sur l’extérieur. Je ferme la porte à clé derrière nous.
– Alors, on va le prendre, ce verre ? me demande Amélie. Ma mère a insisté pour s’occuper de Lucas. Elle dit que j’ai besoin de sortir.
Elle piétine le sol gelé en enfilant ses mitaines.
– Et c’est vrai ?
Elle hausse les épaules. Sous l’éclairage du lampadaire, son bonnet blanc fait ressortir le bleu de ses yeux qu’elle a grands et ronds, ce qui lui donne l’air d’être constamment étonnée. Bizarrement, ils me rappellent un chat que j’ai eu il y a des années.
– Peut-être un peu, finit-elle par grommeler. Ce n’est pas toujours facile de s’occuper toute seule d’un enfant.
Je la crois sur parole.
– J’imagine. Je te trouve bien courageuse.
Après ce qu’elle a vécu, je ne comprends pas comment elle fait pour garder cet éternel pétillement dans les yeux. Lucas avait à peine deux ans lorsque Cédric est décédé dans un accident de VTT. Amélie a été dévastée. D’un seul coup, elle a perdu le père de son enfant et l’amour de sa vie. C’était peu de temps avant mon arrivée. Mais après une période d’anéantissement – ce sont ses propres mots –, mon amie a fini par reprendre le dessus : elle n’avait pas le choix, il y avait Lucas.
Près de moi, Mario secoue la tête en enroulant son immense foulard autour de son cou.
– Allez-y sans moi, les filles. Je dois rentrer et aider Marie-Andrée pour le souper. David arrive ce soir.
– Ah ! C’est vrai ! J’avais oublié.
Je lance un clin d’œil à Amélie.
– Le retour du fils prodigue, dis-je en plaisantant.
– Comme tu dis, rétorque Mario, impassible. Marie-Andrée a vraiment très hâte de le voir.
– Et toi ?
– Moi aussi. Je suis content.
Hum. Sa voix manque de sincérité. Je m’interroge sur la relation qu’il entretient avec son fils unique. Je n’ai jamais compris pourquoi Mario évitait ce sujet. Normalement, les parents adorent parler de leurs enfants ! Mais pas Mario. En réalité, j’ignore tout de David : son âge, sa profession, s’il a une petite amie ou s’il est gai… Je me suis imaginé toutes sortes de scénarios, si bien que je ne serais même pas surprise que ce soit un orphelin africain adopté en Chine.
– Dis bonjour à Marie-Andrée et salue ton fils pour nous, dis-je.
– Oui, renchérit Amélie. N’oublie pas de l’inviter à passer à la bibliothèque. On a hâte de le rencontrer enfin !
– Ouais, bon. Faites attention à vous. Ne vous faites pas kidnapper par un extraterrestre et ne buvez pas trop.
Je fais un salut militaire de la main.
– Oui, chef. On sera prudentes, chef.
Après une dernière salutation, Mario s’éloigne vers son camion à grandes enjambées. Je regarde Amélie.
– On va au P’tit bar ?
– On a le choix ? plaisante-t-elle.
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