Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 23 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 22

 

Ma mère est débarquée de son vol, fraîche comme une rose et fébrile de me voir.

– Jilliane ! Enfin !

Ses bras m’enlacent. Elle me manquait et je viens tout juste de m’en apercevoir. Le départ de Jasper m’ayant laissée sans ancrage, le fait d’avoir quelqu’un de ma famille sur cette terre étrangère est un peu comme si on venait de m’équiper d’un parachute. Je vais peut-être pouvoir atterrir en douceur à la fin de ma chute.

Millie rompt notre étreinte après quelques secondes et fait un pas en arrière pour mieux m’observer.

– Hum, c’est bien ce que je pensais. Tu as maigri, ma fille… Il va falloir te remplumer un peu. Il était temps que j’arrive, non ? Tu as toujours eu tendance à te laisser aller lorsque les choses vont mal.

Pas de doute, c’est bien ma mère. Je lève les yeux au ciel, à la fois amusée et exaspérée. Pourquoi faut-il toujours qu’elle me fasse ce genre de remarque ? Comme si j’avais encore douze ans ! Je choisis d’ignorer son commentaire.

– Ton vol s’est bien passé ?

Je sais qu’elle n’aime pas prendre l’avion. Chaque fois, c’est une épreuve pour elle. Sa bouche se tord.

– Épouvantable ! Je ne sais pas si c’est toujours comme ça, mais il y a eu beaucoup de turbulences !

– C’est le vent du nord, dis-je pour plaisanter. Il est coriace.

– En tout cas, il m’a donné mal au cœur. Je dois avoir l’air d’une morte !

Je regarde son visage étonnamment juvénile. La cinquantaine ne l’a pas beaucoup changée jusqu’à maintenant. Son teint est aussi clair, sa peau presque sans rides, et elle porte la même coiffure depuis vingt ans, un carré flou à la hauteur des épaules qui lui sied bien. Malgré ses cheveux plus bruns que les miens et sa haute taille, on nous prend souvent pour des sœurs. Nos visages ont plusieurs traits similaires, sauf pour les yeux. Les miens sont la copie conforme de ceux de mon père.

Pendant que nous attendons l’arrivée des bagages, ma mère me donne des nouvelles de Jordan. Suivant les traces de son père, mon demi-frère a étudié en finances et il a alterné les petits contrats, mais depuis six mois, il occupe un poste de conseiller financier dans une grande banque et pour une fois, son travail lui plaît. De plus, son salaire est suffisamment bon pour que lui et Sabrina, sa conjointe, envisagent l’achat d’une maison.

– C’est super. Je suis contente pour lui.

– Moi aussi. Je n’en peux plus de le voir dans le sous-sol !

Puis, elle passe à son sujet préféré : Charles. Selon elle, mon beau-père, qui aura soixante-deux ans dans quelques mois, travaille encore beaucoup trop. Anciennement salarié d’une compagnie de placements, Charles œuvre maintenant à son compte comme planificateur financier spécialisé en fonds de retraite. Sa réputation lui a rapidement attiré une vaste clientèle. Trop vaste, même, selon ma mère. Malgré l’embauche d’une assistante, il doit régulièrement travailler les week-ends pour arriver à boucler ses dossiers. Je sens au ton de sa voix qu’elle s’inquiète réellement. Je tente de la réconforter :

– Ça va s’arranger. C’est probablement une situation temporaire.

– Un burnout est plus qu’une situation temporaire, ironise-t-elle froidement.

Puis, elle fait un pas vers le tapis roulant en apercevant ses bagages.

– Les voici ! lance-t-elle en les pointant du doigt.

Je me charge de la plus grosse valise et de son sac à bandoulière qui pèse au moins une tonne et demie. Dieu seul sait ce qu’elle a pu y mettre ! Sa collection de chaussures, peut-être ? Trottinant à mes côtés sur des bottes à talons compensés de cinq centimètres, Millie avance à petits pas en tirant derrière elle une plus petite valise. À côté d’elle, je dois avoir l’air d’une naine. Je m’arrête près des portes tournantes menant à l’extérieur.

– Tu m’attends ici ? Je vais chercher la voiture.

Au volant de mon véhicule, je réussis tant bien que mal à me faufiler jusqu’à un espace libre entre deux voitures de taxi, à quelques mètres seulement de l’endroit où j’ai laissé ma mère. Nous embarquons les bagages avec peine dans le minuscule coffre, et je case le sac à bandoulière sur la banquette arrière. Puis nous quittons le Labrador en direction de Fermont. L’autoroute 500, aussi appelée la Trans-Québec-Labrador, est complètement dégagée et, heureusement pour moi, il n’y a pas le moindre nuage annonciateur de tempête. Car cette route au cœur des vastes étendues est des plus traîtres lorsque le vent se lève.

Je jette un œil critique au manteau matelassé rose de ma mère dont la doublure me semble bien mince.

– J’espère que tu as apporté des vêtements plus chauds.

Millie me donne une tape sur le bras.

– Regarde en avant, m’intime-t-elle, et ne t’inquiète pas pour moi. Je n’ai pas envie de mourir dans un accident de voiture à peine arrivée.

Je commence à me détendre. Incapable de dormir après le départ de David, j’ai pourtant passé une bonne partie de la nuit à surfer sur Internet et à fouiner sur les réseaux sociaux. David n’a pas de compte Facebook, mais sa page Instagram comporte plusieurs photos représentant différents paysages de l’Afrique et quelques images avec des copains. Un jeune homme noir, très mince, avec un sourire éclatant, se retrouve sur plusieurs d’entre elles. Le fameux Demba dont il m’a parlé, j’imagine. Mais je ne vois aucune photo de fille parmi les dizaines de clichés. Ce qui s’ajoute aux autres bizarreries qui s’accumulent au sujet de l’auteur de cette page. Comment un homme aussi beau et gentil – du moins c’est la première impression qu’il me donne – peut-il être toujours célibataire, et surtout ne laisser aucune trace de passé amoureux ? Amélie avait raison. Je dois me méfier un peu plus. Le fait qu’il soit le fils de Mario ne veut pas dire que David est digne de confiance. D’ailleurs, Mario lui-même a peut-être de bonnes raisons de lui en vouloir…

– Je trouve que tu roules un peu vite, commente Millie.

Je m’attarde au cadran d’indicateur de vitesse et décélère un peu.

– Désolée, je pensais à autre chose.

– Il y a des chevreuils par ici ?

Je la corrige.

– Des caribous, oui. Tout un tas ! J’en ai déjà vu plus ici en deux semaines que dans toute ma vie.

Ma mère se lance dans la description d’un accident de voiture impliquant un cervidé, et qui a fait l’objet de plusieurs reportages télé les jours précédents. À ce qu’il paraît, la tête de l’animal a littéralement traversé le pare-brise de la voiture et le conducteur est passé à un cheveu d’y laisser sa peau. Pour ajouter au drame, le pauvre animal a agonisé sur place près de vingt minutes avant qu’on ne vienne l’achever.

J’ai un frisson.

– Quelle histoire horrible ! J’espère bien que cela ne m’arrivera jamais.

– C’est pour cela que je t’ai dit de ne pas rouler trop vite. J’aimerais bien retourner chez moi à la fin de ce voyage !

Ma mère a toujours eu de la répartie.

– Quel désert ! ajoute-t-elle, la tête tournée vers la vitre de sa portière.

– Tu sais que c’est une des routes les plus isolées de l’Amérique du Nord ?

– C’est vrai ? Et que fait-on quand on tombe en panne dans cette partie reculée du monde ?

Je décèle une pointe d’angoisse dans sa voix.

– On allume un cierge à l’église avant de partir pour que cela n’arrive pas.

– Tu ne peux pas répondre sérieusement ?

Elle a l’air contrariée.

– On s’assure d’avoir suffisamment d’essence ! Sinon, on attend qu’une voiture passe.

Je la vois secouer la tête.

– Ne t’inquiète donc pas. Il y a moins d’une demi-heure de trajet entre l’aéroport et Fermont.

Quelques minutes plus tard, l’autoroute fait place à la 389. Nous ne sommes plus qu’à une dizaine de kilomètres de la ville, ce qui rassure ma mère. Cinq minutes plus tard, j’emprunte le boulevard J.-C. Ménard et, comme tout individu normalement constitué qui débarque pour la première fois dans cette ville, ma passagère est impressionnée par le mastodonte Caterpillar 172, un camion modèle 780 qui a établi des records de performance avant d’être mis hors service en 2005 pour contribuer à la cause touristique de la ville. La monture d’acier, totalement revampée, siège désormais à l’entrée de la ville.

Ma mère s’exclame :

– Seigneur ! Cette chose est gigantesque !

– C’est vrai. Ce camion est énorme. Il paraît que c’est ici que se trouvent les plus gros camions au monde !

Puis, ma mère siffle en apercevant l’imposante structure du mur.

– Wow ! Mon Dieu ! J’ai beau avoir vu cette construction en photo et me l’être imaginée cent fois, je dois dire que cela dépasse mes attentes. C’est saisissant !

– N’est-ce pas ? dis-je fièrement comme si je l’avais bâtie moi-même.

– Vraiment ! Par contre, je ne peux pas dire que c’est beau. C’est juste… Wow ! C’est à voir, c’est certain !

Je ris devant sa mine mi-figue mi-raisin.

– Eh bien, c’est là-dedans que tu vas dormir et c’est là que moi, je travaille.

Je stationne la voiture devant l’entrée principale et j’aide ma mère à retirer les bagages du coffre. À l’intérieur, nous nous dirigeons vers l’administration de l’hôtel où elle effectue son inscription tandis que je retourne dehors pour me garer convenablement. Je la retrouve devant l’ascenseur. Pendant que nous patientons, je lui mentionne avec étourderie que sa chambre se trouve juste au-dessus de l’appartement de madame Picotte, l’ancienne directrice de la bibliothèque.

– Il y a des appartements ici ? réplique ma mère, surprise.

Je hoche la tête avant de lui expliquer que le mur comprend près de la moitié des habitations de la ville sous forme d’appartements. Au total, les différents étages comptent plus de quatre cents logements, dont des chambres pour célibataires et des appartements de trois, quatre ou cinq pièces.

– J’imagine que c’est pratique quand on vit dans une ville où il fait moins quarante degrés, commente ma mère. On peut faire ses courses sans sortir.

– Exact.

– Et cette madame Picotte, c’est bien elle qui t’a formée avant de partir à la retraite ?

– Oui.

– Je serais heureuse de la rencontrer !

Je me retiens de me taper le front.

– Euh. C’est que… elle est décédée, maman. Elle a été assassinée. La police cherche le coupable. Désolée, je ne sais pas pourquoi je t’ai parlé d’elle.

– Super. Je suis reconnaissante que tu me l’aies dit.

Ma mère grimace exagérément.

– Sachant cela, je vais certainement bien dormir.

Cette fois, je ne peux m’empêcher de rire.

– Ne t’inquiète pas. Il n’y a pas de danger.

Mais évidemment, je n’en sais rien. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent pour laisser échapper deux occupants. Nous nous y engouffrons. J’appuie sur le bouton correspondant à son étage et l’appareil s’élève dans un grincement.

– Pour en revenir à cette madame Picotte, tu devrais avoir des nouvelles de l’enquête ? questionne ma mère.

Je hausse les épaules. Depuis ma dernière rencontre avec l’inspecteur quelques jours auparavant, je n’ai pas reçu la moindre information à ce sujet. De toute façon, à moins de pouvoir annoncer à ma mère que le meurtrier a été arrêté, je préfère ne pas lui donner de détails pour ne pas l’inquiéter outre mesure. Toutefois, sachant qu’elle aime les chats autant que moi, je lui explique comment j’ai adopté celui de la pauvre victime. Ma mère est émue par cette histoire.

– Quelle bonne idée ! Les enfants doivent adorer ça ! Mais tu n’as pas peur qu’il y ait des plaintes ?

– Jusqu’à maintenant, ça se passe bien. Mais quand mon patron apprendra la nouvelle, j’imagine que je vais devoir trouver une autre solution.

Mon cœur se serre à cette idée. Je me suis habituée à voir Fripon se balader dans nos espaces et je trouve qu’il fait du bien à l’équipe. J’ai d’ailleurs remarqué qu’Hugo arrivait plus tôt pour jouer avec lui. Prendre soin de ce chat abandonné, le câliner et s’amuser de ses pitreries allège le quotidien, il me semble. Du moins, le mien ! Je pourrais peut-être l’adopter.

L’ascenseur ralentit, puis s’arrête avec quelques soubresauts inquiétants au quatrième étage. Les portes automatiques s’ouvrent dans un grincement et ma mère me jette un regard en coin. Je lui fais signe de me suivre avant de constater que sa chambre se situe juste en face de nous. Je commente, pince-sans-rire :

– C’est pratique. Tu vas pouvoir te sauver rapidement s’il y a un problème.

Millie me répond avec un grognement en empoignant sa valise. Je patiente le temps qu’elle passe sa carte informatisée sur le détecteur. Le tapis gris qui habille le sol du couloir dégage une légère odeur de chien mouillé et j’appréhende l’allure de la chambre. Par bonheur, tout est beau de ce côté. Lorsque nous entrons dans la pièce, nous sommes toutes les deux agréablement surprises.

– C’est pas mal, commente ma mère.

J’acquiesce. La décoration ne pourrait être qualifiée de moderne, mais l’ensemble a du charme. Encadré par deux tables de chevet en mélamine blanche, le grand lit en métal brossé est recouvert d’une épaisse douillette couleur vert d’eau et de trois coussins marine et blanc de différentes tailles, soigneusement disposés sur les oreillers. Le reste du mobilier se compose d’une commode haute à tiroirs, d’une table ronde en verre et de deux fauteuils au tissu élimé, mais propre. Les murs peints d’une couleur claire et la large fenêtre, encadrée par deux longs panneaux du même tissu que le couvre-lit, apportent beaucoup de luminosité à la pièce. Noël oblige, un fil de lumières multicolores court le long du cadre.

– Tu as certainement eu la plus belle chambre de tout l’hôtel ! m’exclamé-je.

– En tout cas, c’était la plus chère ! renchérit ma mère. Et la seule disponible !

Elle pousse la porte de la salle de bain à la droite du lit et y jette un regard critique.

– Même la salle de bain est correcte ! ajoute-t-elle avec satisfaction.

J’ai envie de la taquiner un peu.

– Je crois que le gérant a dû éplucher ton compte Facebook. Quand il a vu à quel point tu étais difficile et que tu avais mauvais caractère, il a décidé de refaire la déco avant que tu arrives !

Je rigole. Ma mère me donne une petite tape sur le bras.

– Très drôle.

Nous déposons les valises sur le lit et je sors mon téléphone pour vérifier l’heure. Presque midi. Je dois descendre à la bibliothèque.

– Ça va si je te laisse t’installer ?

Ma mère confirme d’un geste de la main.

– Vas-y. Tu feras le guide touristique un autre jour.

– Je t’invite à souper plus tard, mais en attendant, si tu as faim, il y a un petit resto en bas. Ainsi que des boutiques, une pharmacie, une piscine…

Ma mère m’interrompt.

– Je sens que je vais m’amuser comme une folle. Tu me feras visiter la bibliothèque tout à l’heure.

Elle s’approche de moi pour me faire un câlin.

– Ça va s’arranger, tu sais, murmure-t-elle en me caressant le dos.

Cette phrase banale a sur moi un effet inattendu : mes larmes jaillissent sans que je puisse les retenir. Ma mère me serre plus fort et j’appuie ma joue contre son épaule, lui dissimulant ainsi mon visage et les orages qui m’habitent. Ma séparation subite, mes rêves détruits, mon avenir incertain, ma soirée avec David à demi gâchée, tout se mêle et tourbillonne dans cette tempête sourde qui gronde en moi. Soudain, j’ai dix ans et un grand chagrin que j’aimerais que ma mère efface de ses bisous et câlins. Mais je suis une grande fille dorénavant.

Je me redresse en reniflant et j’ouvre mon sac à main pour attraper un paquet de mouchoirs.

– Désolée.

Ma mère secoue la tête pendant que je me mouche. À cet instant, je prends une décision : ce soir, je lui parlerai de David. Elle pourra peut-être m’aider à démêler mes sentiments ? Je jette les papiers mouchoirs usagés dans la poubelle près de la commode et au même moment, mon téléphone vibre dans ma poche arrière. J’extirpe l’appareil et me concentre sur l’écran. Quand on parle du loup.

J’espère que tu passes une bonne journée et que ta mère est bien

arrivée. On prend une bière ensemble bientôt ? J’ai été con hier.

Je ne peux empêcher mon cœur de battre un peu plus fort. Ni ma bouche de sourire. J’écris rapidement.

Ma mère va bien, merci de demander. Pas libre ce soir, mais OK pour demain. 20 h au Pub ?

La réponse fuse.

Cool !

Quand je relève la tête, ma mère me fixe avec des yeux interrogateurs.

– Quoi ? C’est un ami.

– Un ami, répète-t-elle d’un ton douteux. Hum… Le même que l’autre soir ?

Avant que je ne puisse répondre, je reçois un nouveau message. Cette fois, c’est Jasper. Comme coïncidence, on ne pourrait pas faire mieux.

Salut Jilliane. Il faudrait qu’on parle au sujet du logement. Es-tu

dispo ce soir ?

Aussitôt, l’excitation de revoir bientôt David est chassée par l’inquiétude. Je savais bien que cette conversation viendrait, mais pas aussi tôt.

Ma mère est ici et je vais souper avec elle.

Dis-lui bonjour de ma part. Si tu as du temps, texte-moi après.

OK.

J’ai remarqué que, dans la vie, les événements importants surviennent souvent en même temps. Pendant des jours, voire des semaines, vous avez l’impression qu’il ne se passe rien. Un peu comme si vous étiez sur un bateau qui a jeté l’ancre pour profiter du temps clément et de la mer calme. Une mer tellement paisible que vous commencez à vous ennuyer. Seule une petite brise vient de temps à autre vous taquiner la joue.

Puis, c’est la tempête.

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