Tempêtes à Fermont
Chapitre 21
Je viens tout juste de terminer de déjeuner lorsqu’Amélie frappe à ma porte. Je jette un coup d’œil à l’écran de mon téléphone. Huit heures. Mon amie est pile à l’heure, comme d’habitude.
– Tu n’es pas habillée ? s’étonne-t-elle en me voyant.
Je porte ma robe de chambre rose dont la capuche est garnie d’oreilles de chat. Je secoue la tête en me dirigeant vers la cuisine.
– Tu veux du café ?
Je sors une tasse de l’armoire et la lui tends.
– Sers-toi.
Amélie me remercie et verse le reste du liquide chaud dans sa tasse avant d’y ajouter une quantité impressionnante de lait. Je vais me rasseoir à la table devant mon portable. En attendant Amélie, j’ai fait le ménage de mes courriels et navigué sur les sites d’emploi dans mon domaine. Une offre de Bibliothèque et Archives nationales du Québec à la recherché d’un gestionnaire pour ses collections numériques a retenu mon attention. Le poste prévoit une entrée en fonction le 20 janvier et, pour la première fois, j’envisage de mettre à jour mon CV. Après tout, cela ne me coûte rien de tenter ma chance.
Je ferme l’appareil. Son manteau toujours sur le dos, Amélie vient prendre place face à moi.
– Alors, quoi de neuf ?
Nous n’avons pas vraiment eu le temps de discuter depuis notre dernière sortie entre filles et il plane un reste d’inconfort entre nous après notre rencontre impromptue d’il y a quelques jours.
– Pas grand-chose. Et toi ?
– Un peu fatiguée. Lucas a la grippe. J’essaie de ne pas l’attraper. Il a toussé une bonne partie de la nuit et ça m’a empêchée de dormir.
Je compatis.
– Pauvre toi.
– Écoute, Jill… j’espère que le fait que je sois allée prendre un verre avec Jasper ne compromettra pas notre amitié. Je t’assure qu’il n’y a absolument rien entre lui et moi. Il m’a appelée parce qu’il avait besoin de parler à quelqu’un, et je n’ai pas pu refuser. Il était si… désemparé !
Elle lève les mains en l’air en signe d’impuissance. Ses yeux brillent d’émotion et, il me semble, de sincérité. Il me vient à l’esprit que Jasper n’est pas très proche de ses parents et qu’il n’a ni frères ni sœurs. Bien qu’il ait plusieurs connaissances ici, il a peu d’amis et il voit rarement des gens en dehors du travail. Même Francis venait très peu nous visiter. Et puis, c’est un gars plutôt taciturne. Je vois mal Jasper s’épancher auprès de lui. Devant Amélie, par contre, je peux comprendre. Mon amie est d’une nature si chaleureuse que tout le monde se confie naturellement à elle.
– Je te crois… Je m’excuse d’avoir été un peu distante ces derniers jours. J’avais besoin de réfléchir et d’assimiler certaines choses. J’avoue que, sur le coup, j’ai eu peur que cette histoire change quelque chose entre nous. Mais j’ai confiance en toi.
J’essaie de plaisanter pour détendre l’atmosphère :
– S’il fallait qu’on ne se parle plus, qu’est-ce qui me retiendrait ici ? Autant acheter mon billet d’avion tout de suite !
Amélie m’examine avec attention.
– T’es sérieuse, là ?
J’ai un geste d’impuissance.
– Euh… Oui ?
– Hum…
Elle fait mine de réfléchir.
– Je ne sais pas pourquoi, mais mon petit doigt me dit que je ne suis pas la seule à te retenir ici.
Je baisse les yeux. Lorsqu’elle me demande ce que j’ai fait de ma journée de congé, j’hésite avant d’avouer, un peu gênée, que j’étais avec David. Elle sursaute sur sa chaise.
– Encore ? Vous vous êtes donc revus ?
Un petit sourire me monte aux lèvres. Les yeux d’Amélie s’arrondissent.
– Arrête. Ne fais pas comme si tu étais surprise !
– Mais… je suis surprise !
Elle avale une gorgée de café avant de reprendre.
– Et Jasper ? Il y a quelques jours à peine, tu étais dévastée par votre séparation ! Je sais bien que ce type est super beau et tout, mais j’avoue que…
J’appuie mon dos contre le dossier de ma chaise. Je comprends son étonnement. J’essaie de lui expliquer ce que je ressens tout en avouant que je suis la première étonnée de ce qui m’arrive.
Amélie plisse les yeux dans un effort de compréhension.
– OK. Mais, je t’en prie, protège-toi et sois prudente. À part le fait que David est le fils de Mario, tu ne connais rien de lui. Mario a peut-être de bonnes raisons d’être discret à son sujet, qui sait ?
Cela me fait de la peine de l’admettre, mais elle a raison. Si mon instinct me dit que David est une bonne personne, son comportement d’hier est quelque peu inquiétant. J’avale une dernière gorgée de café avant d’assurer d’un ton faussement enjoué que je serai prudente. Amélie se garde de répondre.
– Il faut y aller, dis-je en me levant.
Amélie pointe un doigt en direction de ma robe de chambre.
– Habillée comme ça ?
Je ris.
– Mais non. Je vais me changer.
Dans ma chambre, je m’habille rapidement avant de m’examiner dans le miroir d’un œil critique. Si j’ai l’impression que tout mon intérieur est en pleine effervescence, à l’extérieur, je ne décèle aucun changement. Je suis presque déçue. Je retourne à la cuisine.
– Je suis prête !
Amélie se lève à son tour et va déposer sa tasse sur le comptoir. Dehors, il fait encore un froid de banquise. Mais le soleil luit faiblement sous la couverture brumeuse de nuages. Nous marchons jusqu’à sa voiture en pressant le pas. Amélie me tend ses clés et je me glisse derrière le volant de la petite Honda. La route est glacée malgré le sable répandu par les employés des travaux publics et je démarre prudemment. La dernière chose que je souhaite est d’abîmer la voiture de mon amie.
Quelques minutes plus tard, je m’arrête devant la porte de la maison qu’Amélie partage avec sa mère, rue de Brest, face au lac Daviault. Elle se penche pour m’embrasser sur les deux joues, avant d’ouvrir la portière.
– Tu pourras laisser la voiture devant la bibliothèque, je la récupérerai après le travail.
– D’accord. Merci beaucoup.
– Pas de quoi. Et dis bonjour à ta mère pour moi !
– Je n’y manquerai pas.
Elle s’extirpe du véhicule en prenant garde de ne pas glisser sur le trottoir. Avant de refermer la portière, elle se penche vers moi. Le vent balaie ses cheveux sur son visage.
– Je m’en veux d’insister, mais… prends garde à toi. N’oublie pas qu’en principe, ce type repart à la fin de l’année.
– Je sais, dis-je d’un air sérieux.
Puis, sur un ton plus léger, j’ajoute :
– Je vais peut-être battre un record ? Celui de la fille qui s’est fait larguer deux fois en un mois.
– Tu es pourrie en humour, commente-t-elle en se redressant. Appelle-moi plus tard, OK ?
Elle claque la portière et m’envoie un petit salut de la main à travers la vitre. Je redémarre doucement. Les inquiétudes émises par mon amie font écho aux miennes et se mettent à tourner en boucle dans ma tête.
Je ne connais pas ce type. Je ne le connais pas du tout.
Par ailleurs, n’est-ce pas excitant ?
OceanofPDF.com