Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 35 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 34

 

 

Respectant l’horaire prévu, le père Noël arrive en fanfare près de la bibliothèque sous une neige légère et floconneuse, suivi par un cortège d’adultes et d’enfants aux yeux brillants. Le trajet planifié avait pour point de départ le parc du Rivage et un parcours d’une dizaine de minutes à pied environ jusqu’à la bibliothèque, mais que nous avions évalué à environ une demi-heure, vu la lenteur de mouvement des chars. Presque aussi excitée qu’une enfant, je sors avec Hugo à l’extérieur pour admirer l’immense chariot peint en rouge et vert ainsi que les quelques chars allégoriques qui le précèdent et qui avancent à pas de tortue sous une tonitruante musique traditionnelle de Noël version disco qui m’arrache les tympans.

J’échange un sourire avec mon jeune collègue. J’estime qu’à cette vitesse, ils mettront encore cinq bonnes minutes avant de se rendre au point de rencontre. Je remonte mon foulard sur mon menton pour me protéger du froid, mais mon cœur reste glacé. Les mots de Marie sont gravés dans mon esprit. J’ai tourné et retourné le problème toute la nuit, sans trouver de solution. Je refuse de demander à Mario ou à Amélie de m’héberger, j’aurais peur de gâcher nos relations, tant personnelles que professionnelles. De toute façon, Amélie n’a certainement pas de place pour moi avec sa mère et Lucas.

Mais ce n’est pas le temps de m’attarder sur mes problèmes. Je me tourne vers Hugo et lui demande à nouveau comment s’est passé son interrogatoire avec les policiers. Cette fois, il daigne me répondre.

– Correct…

J’attends quelques secondes et voyant qu’il n’ajoute rien, je persévère :

– Et… ça leur a été utile ?

– Je sais pas.

En ce moment, j’échangerais bien mon étudiant taciturne contre un jeune dégourdi et bavard qui ne cesserait de parler de lui et de ses projets très importants. Mais une journée seulement, hein ?

Le cortège s’arrête près de l’immense sapin et la musique laisse place à un chœur qui entonne Petit papa Noël. Un peu à l’écart, je crois reconnaître mon patron, en compagnie de monsieur Parenteau, le directeur des travaux publics, et de la mairesse. Hugo m’envoie un coup de coude.

– C’est la nouvelle mairesse, là-bas ?

– En effet, dis-je en plissant les yeux. La fameuse Mélanie Dufour-Lacoste…

– Elle est hot, hein ? commente mon jeune employé.

Je regarde dans sa direction, surprise par son commentaire.

– Tu la trouves hot ? répété-je. Et moi, tu me trouves hot aussi ?

J’observe avec amusement son visage rougir. Quoique je ne puisse dire avec certitude si cette rougeur est causée par la gêne ou le froid.

– Euh… balbutie-t-il. Ben… t’es pas mal.

Je lui donne un coup d’épaule, amusée par la situation.

– Laisse tomber. Pas besoin de te forcer, tu auras quand même une bonne évaluation.

Il répond par un demi-sourire. Nous observons la mairesse saluer le père Noël, puis faire signe à ses collègues de la rejoindre pour une photo de groupe. Quelqu’un installe un escabeau et Marianne, la photographe de la Ville, s’y hisse pour prendre quelques clichés.

– Cool ! commente Hugo. Est-ce qu’elle va venir prendre des photographies à l’intérieur aussi ?

Mais pourquoi il ne parle pas autant lorsqu’il s’agit de la police ?

– Je ne savais pas que tu aimais les parades de Noël, Hugo, dis-je pour changer de sujet.

Vêtu de son manteau matelassé bleu bien trop mince pour cette période de l’année, il croise les bras.

– Ouais. C’est cool le père Noël, réplique-t-il d’un ton placide.

Décidément, son vocabulaire est un peu limité.

– J’aime aussi les pouliches.

Quoi ? Je suis éberluée. C’est une blague ?

– Vraiment ?

Il rigole et je n’arrive pas à détecter s’il plaisante ou non.

– Tu ne connais pas le club des amateurs de pouliches ? reprend-il.

– Quoi ? Non !

Le plus sérieusement du monde, Hugo m’explique pourquoi les pouliches sont utiles à la société. Selon lui, elles appellent aux bons sentiments et à d’autres considérations que j’écoute à moitié tellement je suis sidérée, tant par son discours que par sa soudaine volubilité.

– Je t’enverrai le lien vers leur site, conclut-il. Tu verras, c’est nice.

Hugo pointe ensuite le rassemblement à quelques mètres de nous.

– Je pense que ça bouge, là.

Il a raison, le cortège avance dans notre direction, le char du père Noël en tête suivi d’une nuée d’habits de neige et de tuques à pompon. La nervosité me gagne. J’intime à Hugo de se placer devant la porte pour contrôler les entrées et lui rappelle que seuls les enfants qui sont sur la liste peuvent venir à l’intérieur et que ceux qui ont moins de trois ans doivent être accompagnés.

– Shit, souffle Hugo en regardant la foule s’avancer. On ne pourra jamais les empêcher d’entrer s’ils le veulent !

Ma tension monte d’un cran. Mais qui a eu cette idée délirante déjà ? Ah oui. C’est moi.

– Il le faudra ! Nous avons un maximum de personnes à respecter selon les règles de sécurité. C’est pourquoi Mario et Amélie prennent les présences à l’intérieur. À nous quatre, on va y arriver.

Il n’a pas l’air rassuré du tout.

– Ça va aller. Dans une heure, tout sera terminé. Je vais au-devant d’eux. Heureusement qu’il fait doux aujourd’hui !

Effectivement, la température s’est considérablement radoucie durant la journée pour atteindre le point de congélation. Malgré tout, la Ville a prévu le coup. Dans l’enclave aménagée pour accueillir les chars, des bornes chauffantes ont été installées, ainsi qu’un kiosque de boissons chaudes et de beignets pour sustenter les participants.

Je marche d’un pas déterminé au-devant du cortège qui s’avance toujours dans notre direction, me retournant un bref instant pour envoyer un sourire à Hugo, qui se tient droit comme un i devant la porte d’entrée. Je prie intérieurement pour qu’il ne se fasse pas bousculer. Avec sa frêle ossature, il ne tiendrait pas le coup, c’est certain.

Le père Noël m’accueille avec un tonitruant « Ho, ho, ho ! ». De près, ses sourcils sont franchement étonnants, très fournis et en accent circonflexe, mais sa barbe tend à vouloir se décrocher de l’une de ses oreilles. Peut-être la faute à un enfant qui a tiré dessus. Je prends mon air le plus avenant.

– Bonjour, père Noël ! dis-je sur un ton professionnel, en lui tendant la main. Je m’appelle Jilliane et je suis la responsable de la bibliothèque.

Il s’arrête face à moi et attrape ma main entre ses deux poignes solides. Derrière lui, tout le groupe ralentit. J’aperçois la mairesse et le directeur des travaux publics au sein de la mêlée.

– Enchanté, belle Jilliane. Avez-vous été sage cette année ? Ho, ho, ho…

– Malheureusement, je ne crois pas avoir été toujours sage.

Je ris nerveusement tandis qu’il agite l’index devant mon visage.

– Hum… J’imagine que vous aviez de bonnes raisons pour cela, mademoiselle ?

Je rougis, consternée d’être le point de mire de tous ces gens qui nous entourent et qui s’impatientent. Il y a même quelques personnes plus loin qui se tordent le cou pour voir ce qui bloque l’avancée de la troupe. Le gros bonhomme se penche vers moi.

– Avez-vous envoyé vos souhaits au père Noël, comme le veut la tradition, gente dame ?

Je sursaute. Mais qu’est-ce qu’il insinue ? Comment pourrait-il être au courant des lettres qu’Amélie et moi avons écrites plus tôt dans le mois ?

– Je… Peut-être bien que oui, dis-je, le rouge aux joues. Croyez-vous que mes souhaits seront exaucés ?

Les yeux sombres de l’homme m’observent avec attention. Il ignore qu’il n’y a plus aucune chance que ceux-ci se réalisent, mais j’ai quand même la désagréable impression qu’il peut lire en moi.

– En partie, oui, lance-t-il d’une voix grave et profonde. Selon les besoins de votre âme.

– Euh… Ah bon ? Et quelle partie ?

Le père Noël lâche un nouveau rire sonore.

– Ah ! Mais la meilleure partie, jeune demoiselle. La meilleure…

Si on m’avait demandé quelle était la probabilité de rencontrer un père Noël cultivé, capable de vous ensevelir de civilités, tout en vous faisant remettre en question vos croyances sur son existence réelle, j’aurais répondu qu’il y avait autant de chances que cela arrive que de me voir participer à un défilé de majorettes ! Mais où ont-ils pu le dégotter, celui-là ?

Les pleurnichements d’un enfant me ramènent à l’ordre.

– Eh bien, cher père Noël, si vous voulez bien prendre la peine de me suivre à l’intérieur. C’est l’heure de votre conte.

– Allons-y, très chère ! « À l’abordage, moussaillon ! » comme dirait ma femme, tonne notre saint Nicolas local.

Je renonce à lui demander dans quelles circonstances sa femme peut bien prononcer ces mots. Je pars devant, suivie de notre invité, lui-même suivi par une nuée d’enfants et de parents. Nous nous arrêtons à l’entrée de la bibliothèque et j’ouvre la porte. Un mouvement à ma gauche attire mon attention.

C’est lui. C’est David. Il se tient à une dizaine de mètres de distance, à l’écart du rassemblement, le visage à demi camouflé par la capuche de son manteau qu’il a remontée sur sa tête. Mais il pourrait être en tenue de scaphandrier que je le reconnaîtrais. Son allure, sa silhouette me sont déjà familières. Quand il s’aperçoit que je l’ai remarqué, il agite à nouveau le bras pour me saluer avant de lever le pouce pour me dire que tout va bien aller. Son sourire me fait presque mal et j’ai une soudaine envie de pleurer. Rien ne va comme je voudrais. Toute ma vie actuelle s’en va droit dans le mur, y compris mon histoire avec lui. Je refoule ma peine et lui souris à mon tour avant de détourner la tête à regret. Je tombe alors face à face avec le père Noël qui m’envoie un clin d’œil.

– Ça va s’arranger, murmure-t-il.

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