Tempêtes à Fermont
Chapitre 11
Je quitte la bibliothèque vers dix-sept heures en y laissant seul Mario, qui effectue sa soirée de travail. Dehors, la noirceur est déjà bien installée, mais les lampadaires et les lumières des commerces et des habitations repoussent la nuit au-delà du mur, là où la ville se fond dans la nature sauvage. Plusieurs résidents ont déjà installé des lumières de Noël à leurs fenêtres ou le long des toits de leurs maisons, et leurs multiples couleurs dansent dans la neige blanche, donnant à la ville un petit air de carte postale. Dans ma venelle, la première des maisons en rangée a même installé un traîneau illuminé sur son toit !
Mes pensées dérivent en direction du fils de Mario tandis que j’avance à pas lents. Songer à David me donne d’inexplicables chatouillements dans l’estomac. Cet intérêt subit pour un homme que je ne connais pas, au moment même où je vis une séparation difficile, me trouble un peu. Qu’est-ce qui m’arrive ? Alors que je suis au trente-sixième dessous, je ne peux m’empêcher de me demander comment s’est passée la journée en motoneige d’un quasi-inconnu. C’est pathétique.
Il faut dire que j’adore la motoneige. J’ai pratiqué ce sport pour la première fois l’hiver dernier avec Jasper. Pendant toute la saison, nous avons sillonné des kilomètres de sentiers ensemble, moi assise derrière lui, mes bras enroulés autour de son torse, les joues rosies de froid. Ces excursions figurent certainement parmi nos meilleurs moments ! Subitement, l’image de David, plus grand et plus costaud, se superpose à celle de mon Jasper, mais je la chasse rapidement. Seigneur ! Comment je peux avoir de telles pensées en ce moment ?
Lorsque j’arrive devant mon balcon, j’hésite. Ma maison me semble triste et sombre en comparaison des autres. Je n’ai pas envie de rentrer chez moi. Personne ne m’attend et le frigo est vide. Mes pieds pivotent d’eux-mêmes et sans réfléchir davantage, je fais demi-tour en direction du P’tit bar.
Dès que je pousse la porte, les lueurs scintillantes des guirlandes de Noël, l’ambiance chaleureuse et les conversations feutrées agissent comme un baume sur mon cœur esseulé. Je repère une table libre à deux places, collée contre le mur du fond. Je m’y dirige en évitant de regarder autour de moi pour ne pas avoir à saluer une connaissance. Ce soir, j’ai envie d’être tranquille et de me vider la tête.
Je viens à peine de m’asseoir et de retirer mon manteau quand une sonnerie retentit, assourdie par le solide cuir de mon sac. J’hésite avant de plonger la main dans le fouillis qui y règne pour attraper mon téléphone. Je n’ai pas l’intention de répondre, mais je dois quand même vérifier d’où provient l’appel, au cas où il s’agirait d’un problème à la bibliothèque. Zut. C’est ma mère. J’appuie sur le bouton au dernier moment.
– Maman ? Ça va ?
– Jill ! Est-ce que je te dérange ? Où es-tu ?
– Au P’tit bar. Excuse-moi, il y a beaucoup de bruit.
– Au bar ? Tu n’es pas en train de devenir alcoolique, au moins ?
– Oui, justement ! Je noie ma peine.
– Bon. De toute façon, je voulais juste te dire que j’arrive dans quelques jours.
Mon cerveau se bloque.
– Quoi ? Je pense que j’ai mal compris.
– Tu as très bien compris ! Je viens te visiter ! J’ai harcelé ton frère pour qu’il m’achète un billet d’avion sur Internet et ça y est ! Mon vol est… attends un peu…
J’entends un bruit de papier froissé.
– Ah ! Le voilà. Le 12 décembre à sept heures vingt-cinq, je serai à l’aéroport deWabush. J’ignore où c’est ! Tu viendras me chercher ?
Je me frotte le front de ma main libre, sentant venir un mal de tête. J’aime beaucoup ma mère et cela me fait toujours plaisir de la voir, mais dans l’état mental où je suis, je ne suis pas certaine d’avoir envie de partager mon quatre et demie avec elle.
Je bredouille néanmoins :
– Euh, je suppose que oui.
– Tu supposes ?
– Je veux dire, bien sûr… Je viendrai te chercher. Je… tu restes combien de temps ?
– Jusqu’à Noël ! Il se pourrait même que Jordan vienne nous rejoindre avec Sabrina. Ce serait super, non ? On passerait Noël à Fermont !
Au secours ! Pas mon frère et sa copine en plus ! C’est un cauchemar. Je dors et je ne m’en rends pas compte.
– Je ne suis pas certaine que…
Ma mère me coupe.
– Ton enthousiasme me réjouit, ma fille. Je savais bien que cela te ferait plaisir. C’est ce que j’ai dit à Jordan.
Je proteste :
– Mais… ce n’est pas vraiment le bon moment. J’ai beaucoup de travail et je n’ai pas trop le moral, tu vois ? Je ne suis pas certaine que je serai de bonne compagnie. Et puis, je n’ai pas la place pour vous accueillir tous.
Ma mère balaie rapidement mes objections.
– C’est justement pour te remonter le moral que j’ai pris cette décision. Je me fais du souci pour toi, Jilliane. Ça te fera du bien de ne pas te morfondre dans ta peine.
Je sais que rien de ce que je pourrais dire ne la fera changer d’avis, alors je capitule.
– OK, c’est bon. J’irai te chercher à l’aéroport. Est-ce que Charles vient aussi ?
Si son conjoint l’accompagne, j’ignore comment je vais faire pour les héberger tous les deux. Il faudra que je leur laisse mon lit et que j’aille dormir sur une banquette à la bibliothèque.
– Non. Il a encore du travail. J’hésitais à le laisser seul, mais il m’a dit : « Millie, ta fille a besoin de toi. Vas-y et je te rejoindrai plus tard. » Ce ne serait pas merveilleux d’être tous réunis chez toi ?
Elle s’interrompt pour crier quelque chose à quelqu’un. À Charles, sûrement.
– Excuse-moi. Je voulais te dire aussi de ne pas t’inquiéter : j’ai loué une chambre d’hôtel. Tu me connais, j’aime bien avoir mon intimité. Je ne vais donc pas envahir ton espace.
Enfin une bonne nouvelle ! Je réprime une exclamation de satisfaction.
– À quel hôtel ?
Je demande pour la forme, car le choix d’hébergement est limité dans la région.
– À l’hôtel Fermont, me confirme-t-elle. J’ai pris la dernière chambre libre. Mais c’est dans le mur, tu savais ? Je pourrais aller te voir à la bibliothèque en pantoufles ! C’est pas cool, ça, comme vous dites ?
– Mmm. Je dois te prévenir, ce n’est pas le gros luxe, cet hôtel…
Ma mère éclate de rire.
– Ça ne fait rien, ça me rappellera ma folle jeunesse.
Je ne peux m’empêcher de sourire. Je commence à me faire à l’idée d’avoir ma mère ici, avec moi. Finalement, ce n’est pas si désagréable.
– Ça ne devait pas être beau à voir, cette folle jeunesse, dis-je. Écoute, je dois te laisser, je vais commander quelque chose à manger.
– Pas trop d’alcool, hein, ma fille ? J’ai bien hâte de te voir.
– Moi aussi, maman.
Nous raccrochons. Et comme si une surprise par jour ne suffisait pas, lorsque je lève enfin les yeux, je le vois, lui.
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