Tempêtes à Fermont
Chapitre 15
À l’extérieur, des bourrasques font voler mes cheveux dans tous les sens. Je demeure sur place un instant, sentant le mal de tête se pointer. Il est plus de quinze heures et je devrais retourner au bureau, mais je décide que j’ai besoin d’air et prends la direction opposée. À cette latitude, le soleil a déjà plongé à l’horizon et le vent glacé me cingle le visage comme un boxeur déterminé à gagner. Je n’ai plus d’énergie. Ma combativité, mon allant, mon moral, tout cela m’a quittée en même temps que Jasper. Une subite faiblesse m’assaille et je m’accroupis sur le trottoir en rabattant ma capuche sur ma tête pour me protéger du vent. Je m’y accroche d’une main comme à une bouée de sauvetage tandis que les larmes débordent de mes paupières serrées. En moins de vingt secondes, mes mains et mon visage sont complètement gelés.
– Excusez-moi, fait une voix grave à moins d’un mètre de moi. Madame Henry ?
Je vois d’abord deux pieds chaussés de bottes de travail, puis de solides jambes masculines gainées d’un pantalon noir en toile épaisse. Mes yeux remontent un peu plus haut et je reconnais la parka caractéristique de la Sûreté du Québec, puis le visage avenant du policier chargé de l’enquête sur le meurtre de madame Picotte. Je balbutie en me relevant maladroitement :
– Ah… Inspecteur Coon. Vous allez bien ?
Il tend une main pour m’aider à me relever et je la saisis avec force. Il ne le sait pas, mais il vient de me sauver de la noyade.
– Vous, est-ce que ça va ? me demande le policier avec sollicitude.
Quoi répondre ? J’imagine mon visage rouge de froid et d’émotion, mes yeux larmoyants, mon air désespéré. Je tente un geste désinvolte.
– Oui, ne vous en faites pas… Une journée difficile, c’est tout.
Le policier acquiesce d’un bref signe du menton.
– Je connais.
Il m’offre un sourire compatissant et j’ai à nouveau envie de pleurer. Je retire ma main de la sienne et la fourre dans ma poche.
– Vous allez vous en remettre, ajoute-t-il gentiment. Tout finit toujours par s’arranger.
Il presse brièvement mon épaule de sa grosse main d’ours. Malgré moi, une partie de mes pensées se détache de la masse et se met à échafauder des plans d’avenir… pour Amélie. L’inspecteur est visiblement un homme bon, il a un emploi décent et il est assez beau, ma foi. De plus, il ne porte pas d’alliance et quelque chose me dit qu’il est célibataire.
– Et vous, inspecteur… l’enquête avance ?
– Vous connaissez le proverbe, lentement mais sûrement, prononce-t-il gravement. Je voulais justement vous voir à ce sujet.
– Ah bon ? Vous avez d’autres questions ?
– Pour l’instant, j’ai un chat dont je ne sais que faire… Vous disiez que… peut-être… ?
Je mets une seconde avant de comprendre de quoi il parle, puis ça me revient. Fripon ! Je l’avais presque oublié celui-là. Hum… Est-ce vraiment le bon moment pour adopter un chat ? Assurément, non. Mais la petite bouille de chat sauvage de Fripon, avec ses grands yeux verts et sa fourrure dense, me revient en mémoire. Je capitule.
– Bien sûr. Pas de problème.
Il affiche un air soulagé.
– Parfait ! Je peux vous l’amener ce soir ?
– Ce soir ? C’est que… je travaille.
J’ai l’impression que mes cils sont collés ensemble par le gel. Je cligne des yeux à plusieurs reprises pour tenter d’y voir plus clair. Et soudain, j’ai une idée.
– Vous n’avez qu’à me l’amener à la bibliothèque. Avec les accessoires, évidemment.
Il me regarde, l’air un peu perdu.
– Je veux dire sa nourriture, sa litière… Vous voyez ?
– Ah oui ! se réjouit-il. Parfait. Je vous apporte tout ça à la fin de ma journée.
Il hésite un peu, avant d’ajouter :
– Nous avons appris par un voisin de madame Picotte que l’ancienne directrice fréquentait un homme depuis quelque temps. Est-ce que vous savez qui c’est ?
– Malheureusement, non, dis-je en enfouissant plus profondément mes mains dans les poches de mon manteau. Vous devriez peut-être vous adresser à madame Beauchemin ?
Je commence à grelotter sur place et mes paupières menacent de se fermer complètement. De gros flocons se mettent à tomber, ce qui me rappelle qu’une tempête est annoncée pour la soirée.
– C’est bien ce que j’essaie de faire, répond l’inspecteur, visiblement insensible au froid. Mais on dirait qu’elle est très occupée.
Je reste interloquée.
– Occupée ? Elle ? Mais… Elle ne fait que quelques heures comme employée de l’hôtel.
– En effet. Mais sa fille lui prend une bonne partie de son temps. Elle souffre de problèmes mentaux, vous le saviez ?
– Madame Beauchemin a une fille ?
J’ai du mal à imaginer que cette femme froide et rigide ait pu enfanter. Mais peut-être n’a-t-elle pas toujours été ainsi ?
– Oui, confirme l’inspecteur. Elle a quarante et un ans et travaille à l’hôpital de Wabush où elle habite. Mais depuis quelques années, il semble qu’elle ait d’importants épisodes dépressifs. On a appris qu’elle avait fait une crise il y a quelques jours et que madame Beauchemin a fait le déplacement pour être auprès d’elle. Elle y est toujours.
Je ne sais pas quoi penser de cette nouvelle. À part que cela explique peut-être cette dureté que je sens couver chez cette femme.
Le téléavertisseur accroché au passant du pantalon du policier se met à biper. Il le décroche et y jette un œil.
– Excusez-moi, mais je dois me rendre au poste. Je ressens tout de suite un soulagement. Un seul désir m’habite maintenant, me précipiter à la bibliothèque pour me réchauffer.
– Bien sûr. Pas de problème.
– Vous voulez que je vous ramène ?
J’envisage de refuser, mais mon corps proteste en intensifiant son grelottement.
Une fois dans la bibliothèque, j’ai à peine le temps de dégeler à la chaleur ambiante que Mario m’interpelle.
– Jill ! Le policier est passé pour te voir. Je lui ai dit que tu étais chez le patron.
La voix semble provenir du comptoir de prêt, mais je ne vois personne. Je frappe des pieds par terre pour déloger la neige collée sur mes bottes et lance à tout hasard :
– Oui, je viens tout juste de le croiser. Tu es où ?
– Ici.
Je vois soudain un doigt apparaître dans les airs derrière le comptoir, puis le grand corps de Mario se redresser.
– Tu as l’air complètement glacée, constate-t-il.
– Quelle perspicacité ! Tu devrais offrir des consultations comme télépathe.
Je croise les bras sur ma poitrine pour me réchauffer et marche en sa direction.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Mario m’explique que l’ordinateur a encore planté et qu’il a dû tout rebrancher. Il le redémarre et nous patientons devant l’écran noir. Vraiment, cet ordinateur est de plus en plus problématique. J’ai laissé courir, mais là, je ne peux plus. Je vais devoir appeler le Service informatique.
– Je vais faire une requête pour cet ordi, dis-je. Mon collègue jette un regard par terre.
– Jill ! s’offusque-t-il. Tes bottes !
Je fixe mes pieds et la petite flaque d’eau sale qui s’est formée dessous, puis devant moi, ainsi que sur le chemin que j’ai pris pour me rendre ici. Hum… On dirait des traces laissées par le Petit Poucet.
– Désolée.
– Tant pis, je vais devoir laver le plancher.
Je bats des cils en faisant la moue et Mario roule des yeux.
– OK, arrête ça. Je te pardonne à condition que tu me dises ce que voulait l’inspecteur.
Je m’offusque.
– Mais c’est du chantage !
Il ne bronche pas. Je soupire.
– Tu vas être déçu. Il voulait me demander si je pouvais toujours prendre le chat.
Mario affiche un air d’incompréhension.
– Le chat ? Quel chat ?
Je lui explique. Mario me regarde, surpris. D’abord, il ne savait pas que j’aimais les chats et ensuite, il s’inquiète de ce qu’il va lui arriver, puisque je n’arrive même pas à m’occuper d’une plante verte. Je le rassure :
– Je ne vais pas m’occuper du chat. NOUS allons nous occuper du chat. Il va vivre ici, à la bibliothèque.
Il me dévisage, les yeux ronds.
– C’est une blague ? Que veux-tu qu’on fasse d’un chat ?
– Le caresser ? Jouer avec. En prendre soin. Le nourrir…
Mario m’arrête d’un geste.
– Ça va, j’ai compris. Et qui va faire tout ça ?
– Nous ?
– Tu veux dire Amélie, Hugo et moi ?
Comme une enfant, je lui tire la langue. Je ne sais pas pourquoi, mais en sa présence, je me sens comme une petite fille le plus souvent. Ce qui n’est pas très professionnel, je l’avoue.
– Je vais vous aider.
– C’est ça, marmonne-t-il. Et je suppose que c’est moi qui vais être de corvée de litière ? Tu sais que ce n’est pas dans ma description de tâches ? Je pourrais déposer une plainte au syndicat.
– Toi ? Tu détestes le syndicat.
– C’est malheureusement vrai, commente-t-il, mi-figue mi-raisin.
Nous sommes interrompus par une jeune femme qui passe la porte intérieure de la bibliothèque en tenant par la main deux enfants en bas âge. Elle nous sourit gauchement.
– Bonjour, dis-je.
Mario la salue à son tour. Je pointe ensuite l’ordinateur du doigt.
– L’ordi. On dirait qu’il a ressuscité, non ?
– Eh oui !
– Cool. Je vais quand même faire cette requête. Ce n’est pas normal qu’il plante toujours ainsi. Je te laisse, je vais manger un morceau.
Mario regarde sa montre.
– Tu n’oublies pas que je finis dans vingt minutes ?
– Non. Mais Hugo devrait arriver bientôt. Je dois travailler sur un plan, alors je l’ai appelé tantôt pour savoir s’il était disponible ce soir.
J’ai envie de lui demander comment va David, mais je me retiens. Visiblement, ce dernier n’a pas informé son père de notre rencontre au P’tit bar, car je suis certaine que j’en aurais déjà entendu parler.
– Excusez-moi. Désolée de vous déranger.
La jeune femme entrée un peu plus tôt affiche un air confus. Mario se tourne vers elle avec empressement, le visage avenant.
– Mais non, vous ne nous dérangez pas. Je peux vous aider ?
– Vous avez des livres de la Pat’Patrouille ? C’est pour lui.
Elle désigne le plus jeune de ses enfants. Gêné, celui-ci se réfugie derrière ses jambes en cachant son visage.
Je souffle un « à plus tard » à Mario et me dirige vers la section réservée aux employés, pendant qu’il répond à la jeune mère.
– Oui, nous en avons quelques-uns. Par contre, ils pourraient être prêtés. C’est très populaire, vous savez ? Attendez que je vérifie.
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