Tempêtes à Fermont
Chapitre 17
Le samedi, je suis si fébrile à la perspective de passer la journée avec David que je suis debout dès cinq heures. J’essaie de méditer un peu pour me calmer, mais je tiens à peine cinq minutes. Bien sûr, les deux cafés que j’avale ensuite en naviguant sur ma tablette ne font que m’énerver davantage ! À six heures, je décide d’aller courir. Depuis ma séparation, je n’ai pas parcouru le moindre kilomètre et le manque d’exercice commence à se faire sentir. De façon générale, à ce moment-ci de l’année, mon niveau de stress est assez élevé à cause du manque d’ensoleillement, du froid, des budgets à boucler au travail, des cadeaux de Noël à acheter… Bref, au 24 décembre, je n’aspire plus qu’à être déjà rendue au 2 janvier.
Dehors, l’air piquant blesse mes yeux et me fait presque rebrousser chemin. Finalement, je ne crois pas que je pourrais passer ma vie dans une région aussi froide que celle-ci, d’autant plus que je n’ai plus aucune raison d’y rester. L’idée de retourner à Montréal fait peu à peu son chemin.
Je commence par un petit trot tranquille pour m’échauffer en direction de la rue Le Carrefour et tourne à gauche sur celle-ci. La dernière tempête a laissé plusieurs centimètres de neige dont certains recouvrent toujours les trottoirs. Je remonte de l’Hématite jusqu’à la rue des Bâtisseurs et prends à droite en accélérant le tempo. Le vent est si fort que je peine à avancer. Arrivée devant le bâtiment évangélique et son étrange clocher, je fais demi-tour en direction de la bibliothèque pour voir Fripon et me réchauffer un peu avant de retourner chez moi.
Le gros matou a plus que survécu à sa première nuit ! En trois jours, il est devenu le roi de la bibliothèque ! Peu farouche, il se laisse volontiers caresser par les visiteurs et les gamins surexcités. Lorsqu’il en a marre de se faire tirer la queue, plutôt que de mordre l’un d’entre eux, il se réfugie dans la section administrative. Les moments tranquilles, il court entre les rayonnages, il se prélasse sur le large rebord de la fenêtre ou dans l’un des deux fauteuils au tissu élimé, ou alors il tente d’attraper les décorations de Noël du sapin. La nuit, nous laissons la porte de la réserve ouverte pour qu’il puisse aller et venir à sa guise, et le jour, lorsque nous devons la garder fermée, il attend patiemment que quelqu’un lui ouvre. Un parfait chat de bibliothèque ! Il n’y a que Mario qui ronchonne un peu, mais est-ce surprenant ? Il répète que nous allons recevoir des plaintes. Il a raison, bien sûr, mais je préfère ne pas y penser. Pour l’instant, je n’ai reçu que des commentaires positifs sur Fripon et je croise les doigts pour que cela dure !
J’entre dans le mur par l’entrée principale. La bordée de neige tombée pendant la nuit a bloqué la porte extérieure de la bibliothèque, qui n’a pas encore été déneigée par les employés des travaux publics. Dans le mail, tout est silencieux. Les boutiques de service sont fermées à cette heure matinale et je ne croise pas âme qui vive sur mon chemin. Je déverrouille la porte de verre et l’entrouvre avec précaution au cas où Fripon se trouverait dans le secteur. Mais le champ est libre.
À l’intérieur, je m’étonne de ne pas entendre le bip familier du système d’alarme. Peut-être Hugo a-t-il oublié de l’activer avant de partir hier soir ? Je fais quelques pas, lorsqu’un bruit au fond de la pièce attire mon attention. Je tends l’oreille. Je songe un instant à un voleur avant de me raviser. C’est sûrement Fripon.
J’avance à nouveau dans la pénombre et ma respiration se bloque quand j’aperçois une silhouette derrière le comptoir. Il y a bel et bien quelqu’un. Le cœur battant, j’attrape machinalement mon téléphone dans la poche de mon manteau, puis je reconnais l’intrus à son grand corps maigre penché sur l’ordinateur. Le soulagement m’envahit aussitôt.
– Hugo ? Que fais-tu ici à cette heure ? Tu m’as fait peur !
L’interpellé se redresse brusquement. Son regard m’effleure avant de se planter dans la porte vitrée derrière moi.
– Ah, euh, salut, Jilliane, marmonne-t-il en mettant les mains dans les poches de son pantalon. Désolé… j’étais réveillé, alors…
Il cligne plusieurs fois des yeux, signe qu’il est anxieux. Les bras croisés sur ma poitrine, je me contente de le dévisager. La suite vient comme une dent qu’on arrache.
– Je, hum… ouais… c’est que… euh…
Il se gratte l’arrière du crâne, à la recherche d’une explication crédible avant de lever un doigt, comme s’il était saisi d’une illumination.
– Je voulais voir si le chat allait bien ! Il avait l’air un peu bizarre hier, tu sais ?
Non, je ne savais pas. Je croise les bras, sceptique.
– Mais… tu l’aurais vu à midi, puisque tu travailles aujourd’hui.
– Ouais, mais…
Il hésite avant d’avouer qu’il avait besoin d’utiliser notre connexion Internet pour terminer un travail scolaire. À ce qu’il paraît, chez lui, la limite de données est atteinte. Pour ma part, cette seconde explication me semble une bien meilleure excuse que la première. Il est déjà arrivé qu’Hugo emprunte nos ordinateurs pour faire ses travaux d’école et, bien que ce soit interdit, j’ai toujours passé l’éponge. Mais le fait qu’il ait commencé par attribuer sa présence à Fripon et qu’il n’ait pas pris le temps de mieux s’installer me paraît étrange.
– Alors, dis-je en me dirigeant vers lui, Fripon va bien ?
Hugo hoche la tête avec vigueur.
– Ouais. Super. J’ai vidé sa litière et je lui ai donné d’autres croquettes. Son bol était vide.
– À ce rythme-là, il sera bientôt obèse.
– Ouais, répète Hugo. C’est un gour mand, c’est sûr.
Je passe derrière le comptoir et jette un œil suspicieux sur l’écran. Je remarque que le module circulation du logiciel de la bibliothèque est ouvert, mais aucun dossier n’est affiché. Je ne sais pas ce qu’Hugo fabriquait, mais il a eu le temps de tout dissimuler.
– Tu fais tes devoirs, tu dis ?
– Je n’ai pas commencé encore, explique-t-il avec un geste vague de la main. J’ai renouvelé mes prêts avant.
J’en doute, mais je ne commente pas.
– Alors, il est où, le gros matou ?
Je regarde autour de moi. Hugo m’indique la section réservée aux employés.
Je trouve Fripon endormi sur ma chaise de travail. Je me penche vers lui.
– Salut, mon beau. Qu’est-ce que tu fais là ?
Je lui flatte la tête et il roule immédiatement sur le dos pour me montrer son ventre dodu.
– Eh bien ! Tu n’es pas farouche, toi !
Il me fixe de ses grands yeux verts où je crois discerner une pointe de supplication, si bien que je m’accroupis pour le cajoler. Son ronronnement m’emplit les oreilles et nous filons le parfait bonheur jusqu’à ce qu’il me morde la main. Je la retire prestement.
– Aïe ! Mais qu’est-ce que je t’ai fait ?
Il continue de me regarder fixement, les pattes en l’air, mais sa queue s’est mise à gigoter sous lui.
– Méchant chat !
Je secoue un index menaçant devant son museau et il cligne des yeux à quelques reprises avant de rouler sur le côté. On dirait qu’il a compris.
– Je vais aller t’acheter des jouets bientôt, dis-je, conciliante.
Ce serait effectivement une bonne idée. Il est encore jeune et doit avoir besoin de se dépenser un peu. Je n’ai aucune envie qu’il morde un enfant !
J’attrape mon téléphone et m’apprête à prendre une photo de Fripon lorsqu’une vibration se fait sentir. J’ai reçu un message. C’est David qui me confirme qu’il sera chez moi à neuf heures trente et je sursaute en regardant ma montre. J’ai juste le temps d’aller prendre une douche et de me préparer.
– Bye, mon Fripon ! On te croquera le portrait une autre fois.
Je lui flatte la tête une dernière fois avant de sortir en saluant au passage Hugo, visiblement soulagé par mon départ. J’aurai bien le temps de poursuivre plus tard ma petite enquête. Dans mon ventre, il y a ces fourmillements légers que l’on ressent quand on se retrouve face au vide ou, comme moi, face à un bel inconnu sorti de nulle part.
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