Tempêtes à Fermont
Chapitre 46
David a insisté pour venir nous chercher. À seize heures pile, nous nous entassons dans la voiture de Marie-Andrée, moi sur le siège avant et mes parents sur la banquette arrière. Notre chauffeur improvisé a rangé dans le coffre le sac comprenant nos chaussures et les bouteilles de vin que Charles a apportées, mais ma mère a refusé de se départir de son cadeau pour Marie-Andrée. Le matin, elle a passé une heure au dépanneur-boutique du mur pour dénicher quelque chose à offrir à notre hôtesse. Elle a finalement arrêté son choix sur une délicate figurine d’ange illuminée et un ensemble de chandelles odorantes. J’ai hésité à acheter quelque chose pour David. Puis j’ai jugé que notre relation était peut-être un peu trop récente pour cela. À la place, je pourrais lui offrir un cadeau de départ, un souvenir pour qu’il pense à moi lorsqu’il sera à l’autre bout du monde ? Mais maintenant, assise à ses côtés, le doute m’effleure. De quoi vais-je avoir l’air s’il a un présent pour moi ?
Pendant le court trajet, mon beau-père engage la conversation avec David et tous les deux discutent cordialement jusqu’à ce que nous arrivions devant la résidence de Mario. À l’extérieur, le temps a brutalement changé. Le vent gronde avec force et de la neige s’est mise à tomber. Lorsque nous sortons de la voiture, je pousse un petit cri quand une rafale manque arracher ma portière. En l’espace de quelques minutes, nous sommes passés du calme plat à la tempête et nous nous dépêchons d’entrer dans la maison, aidés en cela par quelques bourrasques.
À l’intérieur, nous ôtons nos manteaux et bottes en nous bousculant un peu. Pour l’occasion, nous avons tous fait un effort vestimentaire. Ma mère est resplendissante dans une classique robe noire et Charles est très chic avec son costume cravate. Pour ma part, j’ai osé une pimpante jupe de cuir rouge que je me suis procurée il y a quelques années lors d’un événement regroupant des vêtements de designers soldés. Elle est coupée en A juste au-dessus des genoux et comporte une rangée de boutons en argent sur le devant. Je l’ai agencée avec un chandail gris perle aux manches ballons et des bottes hautes de couleur noire. Quant à David, il a l’air d’une couverture de magazine avec son chic pantalon gris anthracite et sa chemise noire qui fait ressortir ses cheveux et ses yeux clairs !
Mario nous accueille avec un plaisir évident et nous invite tout de suite à la cuisine où se trouve déjà sa femme. Marie-Andrée me semble beaucoup plus en forme que la dernière fois que je l’ai rencontrée, il y a déjà plusieurs mois de cela. Est-ce dû à la présence de son fils ? Les traits agréables de son visage sont détendus et ses grands yeux bruns pétillent de joie tandis qu’elle discute avec mes parents autour de l’îlot de cuisine en touillant une salade verte. Je regarde autour de moi. Le salon et la cuisine forment une grande pièce à aire ouverte sobrement décorée. Le look général est plutôt moderne, mais l’ambiance est chaleureuse. Ma mère et Charles s’installent sur les tabourets de cuir noir face à l’îlot et Millie propose tout de suite à son hôtesse de l’aider en découpant les légumes pour le plat de crudités que Marie-Andrée a prévu. Mario verse le pétillant dans des flutes et nous tend un verre à chacun avant de porter un toast à notre présence.
Il sort ensuite du four une plaque avec des hors-d’œuvre qu’il fait glisser dans une grande assiette blanche. Il nous détaille son contenu avant de nous inviter à le suivre au salon, mais mes parents choisissent de demeurer avec Marie-Andrée. Il met de côté quelques hors-d’œuvre pour eux, puis David et moi le suivons au salon. Un immense tapis gris placé sous les meubles délimite l’espace détente. Je m’assois près de David dans le canapé trois places, tandis que Mario s’installe dans le fauteuil face à nous. Je n’arrête pas de jeter des coups d’œil à mon compagnon et je dois me retenir de me pincer tellement il me semble irréel qu’un homme aussi séduisant s’intéresse à moi.
Comme s’il lisait dans mes pensées, David se tourne vers moi.
– Tu es toute jolie habillée ainsi. Ça me donne envie de te croquer.
Je lui donne une petite tape sur la cuisse, gênée par la présence de Mario.
– Retiens-toi, s’il te plaît.
Mais ce dernier semble s’amuser de la situation. Il nous observe, le visage détendu.
– N’hésitez pas à vous servir, dit-il en tendant le doigt vers l’assiette qu’il a déposée sur une table basse.
Tandis que je saisis un petit rouleau feuilleté dont j’ai déjà oublié la composition, David s’avance et attrape une pâtisserie en triangle qu’il engouffre d’un trait. Sa main vient ensuite se poser sur ma cuisse d’un geste machinal et ses doigts entreprennent de caresser doucement la surface du collant noir qui la revêt, remontant parfois jusque sous la lisière de ma jupe. Je glisse un regard par en dessous en direction de Mario, mais ce dernier semble n’avoir rien remarqué. Il enfile trois hors-d’œuvre l’un après l’autre avant de s’adosser à son siège.
– C’est terrible ce qui est arrivé à Michel, vous ne trouvez pas ? commente-t-il. Se faire arrêter ainsi, dans son propre commerce. Et son père ! Je croyais qu’il habitait Val-d’Or ?
Je lui réponds :
– Je sais. Cette histoire est complètement folle. Qu’est-ce que tu sais de ton côté ? Je crois que Marie-Andrée est très amie avec Janie, non ? Elles se sont parlé ?
– Bien sûr ! Ce matin, justement. Tu savais que le père de Michel fréquentait Colette Picotte ?
– Oui. C’est ce que j’ai cru comprendre. Le monde est petit, comme on dit !
Mario poursuit :
– Comme Pierre Legrand est le dernier à l’avoir vue, ça fait de lui un suspect idéal, c’est certain. J’espère pour Michel et Janie que ce n’est pas le cas.
Je songe à Amélie, à qui j’ai parlé plus tôt, et qui m’a dit sous le couvert de la confidence qu’il allait bientôt y avoir une arrestation pour le meurtre de l’ancienne directrice. J’espère que le bel inspecteur n’a pas trahi le secret professionnel en partageant cette information. Mais Amélie ne m’a pas précisé de qui il s’agissait, bien que je m’en doute un peu…
– En tout cas, dis-je, je n’avais jamais vu Michel dans cet état. Vous auriez dû l’entendre quand ils l’ont menotté pour l’emmener. Je ne pensais pas être témoin d’une telle scène un jour.
– Jill croit qu’il y a une autre personne d’intérêt dans cette affaire, ajoute David.
Là, je me rends compte que j’ai oublié de lui dire de garder le secret sur les confidences que je lui ai faites. Mais l’alcool aidant, je ne peux résister. Je leur raconte ce qu’Hugo a mentionné à l’inspecteur Coon, soit que madame Beauchemin avait affirmé sur Facebook avoir fréquenté, comme Colette Picotte, le père de Michel. J’évoque également ses dernières publications qui auraient été assez virulentes envers Colette Picotte.
– Et moi qui croyais que vieillir était ennuyeux ! commente David.
Mario a une moue sceptique.
– Cela m’étonnerait que Jeannette ait quoi que ce soit à voir avec ça.
Je me tourne vers lui, moqueuse.
– Ah ! Elle a réussi à te séduire, n’est-ce pas ? Blague à part, je trouve qu’elle a quelque chose de malsain, cette bonne femme. C’est peut-être un meurtre par jalousie ?
Je ne peux m’empêcher de grimacer en prononçant les derniers mots.
– On se croirait dans un scénario de film ! conclut David. Moi, je penche plutôt pour la cupidité. La victime cachait peut-être de l’argent sous son matelas. Ce motif serait plus crédible, à mon avis.
J’approuve de la tête. Ce serait, effectivement, plus facile à imaginer que de penser que madame Beauchemin est assez fêlée pour tuer son amie de sang-froid. Il y a un moment de silence, pendant lequel j’entends ma mère rire de bon cœur à quelque chose que mon père ou Marie-Andrée a dit dans la cuisine.
– Bon, ils n’ont encore accusé personne, finis-je par dire. Il y a peut-être une autre explication à tout ça.
– Il faut bien que quelqu’un lui ait donné ce coup de poêle à frire sur la tête, réplique Mario. J’ai du mal à croire que Jeannette Beauchemin a assez de force pour frapper quelqu’un au point de tuer.
– Et votre collègue ? enchaîne David. Celle qui a ses entrées dans la police ? Elle ne pourrait pas nous éclairer ?
Je me tortille sur le divan, mal à l’aise. Les sourcils de Mario ressemblent à des accents circonflexes.
– Qui ça ?
– Il parle d’Amélie et de l’inspecteur Coon.
Je donne un petit coup de coude à David et chuchote :
– J’aurais préféré ne pas en parler.
– Qu’est-ce qui se passe au juste entre Amélie et ce policier ? reprend Mario.
– Je crois qu’ils s’aiment bien, répond David avec un large sourire.
Mario roule des yeux.
– On parle bien de notre Amélie ? Elle sort avec ce policier ? Si je m’attendais à ça.
Il semble effectivement étonné et je garde le silence, embarrassée d’avoir en quelque sorte trahi mon amie.
David et son père se mettent alors à discuter des derniers changements survenus chez Arctic Nord et je prends une gorgée de mousseux en les écoutant distraitement. Je suis un peu nerveuse, j’ignore si David a parlé de sa proposition à ses parents, puisqu’il s’est contenté de me répéter de ne pas m’en faire.
J’observe le nouvel homme de ma vie pendant qu’il plaisante avec son père. Mario semble de très bonne humeur. Il a perdu son air tourmenté. C’est aussi un nouveau David que je découvre, et ce n’est pas pour me déplaire. Tout en discutant, il prend sa bière, en avale une longue gorgée et la redépose aussitôt pour remettre sa main sur ma cuisse. Cette fois, je sens le regard de Mario sur moi. Troublée, je tourne les yeux vers lui et il me sourit. J’ignore ce que David lui a dit, mais il semble avoir accepté l’idée que nous nous fréquentions. Se fréquenter. Cette expression désuète est charmante, mais ne m’apparaît pas appropriée pour décrire la relation passionnée que j’ai avec son fils.
Par contre, ce terme s’applique tout à fait à Amélie et l’inspecteur Coon. Lorsque nous nous sommes parlé ce matin, elle m’a dit sur un ton surexcité que le beau policier lui avait demandé si elle acceptait qu’ils se voient « plus sérieusement ». Abasourdie par sa proposition et les implications que cette décision aurait sur elle et son fils, elle lui a demandé un peu de temps avant de lui donner une réponse. Nous avons discuté de ses craintes, son principal souci étant de se protéger et de protéger son fils des risques liés au métier de son prétendant.
J’entends une musique en arrière-plan et il me faut quelques secondes avant de reconnaître la chanson de Noël de Mariah Carey qui fait office de sonnerie pour mon téléphone. Avec un mot d’excuse, je me précipite dans la cuisine pour saisir mon sac à main que j’ai laissé sur la table basse dans l’entrée. J’en extirpe l’appareil dont l’écran est allumé. C’est bien Amélie.
– Bureau des rennes du père Noël, comment puis-je vous aider ?
J’entends un petit rire au bout du fil.
– Très drôle ! Est-ce que je te dérange ?
– Nous n’avons pas encore commencé à manger. Tu as des nouvelles ?
– Oui. C’est pour ça que je t’appelle…
Quand je pénètre dans le salon, David et son père sont toujours en pleine discussion, cette fois sur les déboires des Canadiens de Montréal. Je reprends ma place sur le divan, puis vide ma coupe de mousseux d’un trait. David s’interrompt, perplexe.
– Il se passe quelque chose ? Tu as l’air bizarre.
Je reste muette.
– Alors ? me presse-t-il.
Mario me fixe aussi.
– Alors, dis-je en ménageant mon effet, la police vient officiellement d’arrêter quelqu’un pour le meurtre de madame Picotte.
– Qui est-ce ? me questionne Mar io avec empressement.
– Je parie sur la bonne femme, ajoute David.
Je pince les lèvres, encore sous le coup de l’émotion de cette annonce qui sera communiquée aux journalistes sous peu. Je prends une grande inspiration avant de lâcher :
– Ils ont arrêté monsieur Rochon.
– Quoi ?
– Qui ?
Les deux se sont exclamés en chœur. Mario affiche un air éberlué qui correspond tout à fait à ce que je ressens.
– Qui est monsieur Rochon ? demande David.
– Un abonné de la bibliothèque, articule lentement Mario. Ouch ! Je suis sous le choc !
Je renchéris et garde le silence un instant avant de tout déballer.
– Accrochez-vous, c’est incroyable comme histoire. Monsieur Rochon aurait lui aussi fréquenté Colette Picotte il y a un an environ. Elle aurait mis fin à la relation, car il était agressif envers elle, à un point tel qu’elle aurait menacé de déposer une plainte à la police. Le vieil homme s’est calmé, mais pour se venger, il aurait tenté de séduire madame Beauchemin qui l’a envoyé promener. Ce qui expliquerait pourquoi il ne l’aime pas.
Je cherche à étancher ma soif, mais mon verre est vide. Aussitôt, David se précipite à la cuisine pour rapporter une deuxième bouteille de pétillant et me servir.
– Continue, me presse Mario.
– Il a appris que Colette fréquentait un autre homme et a commencé à la harceler. Cela s’est terminé comme on sait.
Autre moment de silence. David vide sa bière d’un trait avant de s’exclamer :
– Et moi qui croyais que la vie n’était qu’un long fleuve tranquille à cet âge ! Mais qu’est-ce qu’ils fichent tous encore ici, ces vieux ? Ils ne sont pas retraités ? Comment font-ils pour avoir un logement ?
– Madame Picotte était toujours employée par la Ville. Elle faisait des remplacements à différents postes, mais on n’en sait pas plus. Madame Beauchemin travaille un peu à l’hôtel. Quant à monsieur Rochon, il est dans l’équipe de concierges qui œuvrent dans le mur. Leur emploi leur permet de conserver leur appartement.
– Je trouve quand même bizarre qu’arrivés à cet âge, ils veuillent demeurer ici, commente David. Ils n’ont peut-être pas de famille à l’extérieur ?
Mario secoue la tête.
– Madame Beauchemin restait ici pour être proche de sa fille et en prendre soin. Quant au mari de madame Picotte, il est mort depuis quelques années.
J’apprends alors que l’homme est décédé dans un accident de travail chez Arctic Nord il y a cinq ans. L’entreprise n’aurait pas respecté les normes du travail en obligeant certains de ses employés à travailler au-delà de leurs capacités physiques, ce qui aurait causé la distraction fatale de l’un d’entre eux, qui se serait pratiquement endormi en conduisant une pelle mécanique dont le bras a frappé le mari de madame Picotte derrière la tête. Je suis horrifiée.
– Mon Dieu ! Quelle histoire !
– J’avais oublié ce tragique accident, dit David. C’est la hantise de tous les opérateurs de machineries lourdes, une telle tragédie !
– Avez-vous remarqué ? Les deux sont décédés d’un coup à la tête.
Mario me regarde.
– Bonne observation. Triste karma.
David se gratte le crâne, pensif.
– Encore une fois, on se croirait dans un film. Mais où s’en va le monde si les petits vieux commencent à s’assassiner entre eux ?
Au même moment, Marie-Andrée appelle Mario pour qu’il vienne l’aider à mettre la table. Notre hôte se lève en s’excusant et je demeure seule avec David. Pour me donner une contenance, je prends une nouvelle gorgée du mousseux qui oscille dans le verre que je tiens à la main.
– Pauvre madame Picotte, dis-je, encore choquée. Ce n’était pas quelqu’un d’agréable, mais elle n’a pas mérité de finir ses jours ainsi…
– C’est sûr. Allez, changeons de sujet ! Et tes parents ? Comment vont-ils ? Ils ont l’air en forme. Tu leur as dit pour…
Je complète :
– Pour nous deux ou pour le logement ?
– Les deux.
– J’attends que ce soit officiel…
– Si ça peut t’apaiser, j’en ai glissé un mot à ma mère avant que tu arrives. Il ne reste plus qu’à convaincre mon père.
– C’est vrai ?
– Ne t’en fais pas ! Je sais qu’il va dire oui. Je n’ai juste pas encore trouvé le bon moment. Il a passé la journée à réparer quelque chose sur sa motoneige et ça l’a un peu stressé.
– Hum. Et vous deux ? Ça va, maintenant ?
Il semble hésiter.
– Comme je t’ai dit l’autre jour, nous avons discuté et ça va mieux. Je crois qu’il a enfin compris que je ne lui en voulais pas. Que je souhaitais seulement passer à autre chose et qu’il devait enfin faire de même.
Je regarde ses yeux magnifiques, à peine voilés par cette terrible épreuve qu’il a vécue enfant.
– J’aimerais rattraper le temps perdu avec lui, mais… on sait tous les deux que c’est impossible. Il nous faut aller de l’avant.
David prend ma main qui repose sur ma cuisse. Il la lève jusqu’à ses lèvres et dépose un baiser sur mes doigts repliés.
– Et puis, je veux aller de l’avant avec toi.
Mon cœur se serre en même temps qu’il se gonfle de joie. Je suis heureuse que nous soyons officiellement ensemble, mais je redoute son départ prochain. Malgré l’assurance de nos sentiments partagés, j’ai peur de perdre cette complicité qui se développe entre nous. Notre relation est physiquement très intense et j’ignore si l’éloignement va jouer en notre faveur.
Je cherche à calmer mon souffle qui s’accélère devant l’arc sensuel de sa bouche et la petite fossette qui se dévoile lorsqu’il sourit à demi, comme maintenant. Nos yeux s’accrochent en silence. J’ai envie de le toucher, de l’embrasser. De me coller à lui et d’éveiller les émotions qu’il a tenues endormies toutes ces années. Sa bouche contre la mienne, il souffle :
– Tu m’aimes bien, hein, Jilliane ?
Ces simples mots chuchotés me bouleversent. Mon cœur a un élan que je reconnais aussitôt. Je suis amoureuse. J’avance un peu la tête et ma bouche effleure doucement ses lèvres offertes.
– Oui, je t’aime bien. Vraiment bien.
Nous échangeons un long baiser tendre, jusqu’à ce que je réalise qu’on peut nous surprendre à tout moment. Je me recule.
Un cri strident retentit. La voix de ma mère. Elle répète le nom de Charles plusieurs fois. Après un moment d’égarement, je me précipite dans la cuisine, suivie de très près par David. Charles est allongé par terre et Mario a déjà entrepris des manœuvres de réanimation.
D’une voix étranglée, je parviens à demander :
– Que… qu’est-ce qui s’est passé ?
Ma mère éclate en sanglots et Marie-Andrée la serre dans ses bras, faisant de son mieux pour la rassurer.
– Ça va aller, ça va aller…
David me pousse en passant devant moi pour rejoindre son père.
– Je vais t’aider, dit-il en s’agenouillant à ses côtés. Je m’occupe des respirations et toi du massage cardiaque. Jilliane, appelle le 911, s’il te plaît !
Sa voix a pris un ton déterminé que je ne lui connaissais pas encore. Je m’exécute immédiatement et cours jusqu’à mon sac chercher mon téléphone.
Les secondes qui suivent sont les plus longues de ma vie. J’essaie de garder mon calme tandis que je réponds aux questions de la standardiste. Ma mère n’arrive pas à cesser de pleurer. Quant à Mario et David, ils agissent de concert, en telle symbiose qu’on croirait que ce sont eux les ambulanciers. Je loue le ciel de leur présence. Peut-être vont-ils réussir à sauver Charles ? Charles… Charles qui est malade et qui nous l’a caché.
J’ai l’impression que l’ambulance met une éternité à arriver et nos deux secouristes improvisés commencent à se fatiguer. Je crains de plus en plus que leurs manœuvres soient inutiles. Il me semble que Charles aurait déjà repris connaissance, non ? Je fais les cent pas, tendue et angoissée, le téléphone collé à mon oreille comme me l’a demandé la préposée. Pour rester en contact. Quand je demeure trop longtemps silencieuse, elle me pose des questions et je réponds de façon automatique. Plus tard, je ne me souviendrai de rien de ce que je lui ai dit.
Les ambulanciers se présentent enfin. Ils s’excusent à plusieurs reprises pour le délai plus long qu’à l’habitude. La tempête fait maintenant rage et cela complique les déplacements. Ils prennent le relais des apprentis secouristes qui se retirent, épuisés. J’en informe la standardiste et je raccroche. David me rejoint et saisit ma main libre, la serrant très fort, tandis que Mario reste debout, les bras ballants, à deux mètres de la scène.
L’un des ambulanciers installe un défibrillateur et commence à envoyer des chocs à intervalles réguliers sur la poitrine inerte de Charles. Après le quatrième choc, le second ambulancier reprend le massage cardiaque, ne s’arrêtant que pour insuffler de l’air dans ses poumons. Les secondes passent si lentement que je pense m’évanouir. David m’attire à lui et j’appuie ma joue baignée de larmes sur sa chemise. Lorsque le plus jeune des ambulanciers, celui qui a installé le défibrillateur, secoue lentement la tête, je me retiens de hurler. L’autre s’interrompt et regarde ma mère et Marie-Andrée.
– Il ne respire toujours pas, dit-il. Nous l’emmenons tout de même à l’hôpital, mais avec cette tempête…
Et tout s’effondre.
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