Tempêtes à Fermont
Chapitre 19
Il est presque quatorze heures lorsque nous arrivons à notre point de départ, à Fermont. Le trajet s’est fait plus lentement qu’à l’aller, et malgré la fin un peu abrupte de notre discussion dans le refuge, l’atmosphère entre nous demeure agréable. David est redevenu David. Saoulés de grand air et d’émotions fortes, nous embarquons la motoneige dans le camion et grimpons dans la cabine en nous moquant de la raideur qui restreint nos mouvements. Lorsque l’adrénaline ressentie pendant notre balade commence à retomber, j’éprouve, pour la première fois depuis longtemps, un fort sentiment de bien-être.
– Nous sommes arrivés.
David immobilise doucement le véhicule devant mon appartement et je me prends à regretter de ne pas habiter plus loin. Je me tourne vers lui.
– Et tu es saine et sauve ! ajoute-t-il, moqueur.
Ses yeux pétillent à nouveau. Je ne veux pas qu’il s’en aille tout de suite.
– Tu veux entrer ? Je n’ai pas grand-chose dans le frigo, mais j’ai de quoi nous faire une omelette, si ça te dit.
Mon sentiment premier est qu’il va refuser, mais il me surprend.
– Bonne idée. Je t’avoue que je crève de faim.
J’essaie de réprimer l’emballement de mon cœur.
À l’intérieur, nous nous débarrassons de nos habits de neige et je file à la salle de bain pour me soulager et voir de quoi j’ai l’air. Évidemment, avec le bonnet et le casque, ma chevelure en a pris un coup. Je répare les dégâts du mieux que je peux et j’enduis mes lèvres desséchées d’un baume hydratant teinté. Mes joues rosies par le froid me donnent une mine épanouie qui contraste fortement avec l’air hagard que j’ai trimballé ces derniers jours. Je me souris dans le miroir.
Juste avant de quitter la pièce, je remarque une culotte qui sèche sur le rebord de la baignoire. Heureuse de l’avoir vue à temps, je la ramasse et la fourre dans le panier à linge sale. Tant pis. Elle devra subir un second lavage. Dans la cuisine, David est assis à la table et feuillette un magazine à potins que j’ai laissé traîner.
– Tu veux quelque chose à boire ? Il me reste quelques bières et une demi-bouteille de vin. À moins que tu ne préfères quelque chose de chaud ?
Il secoue la tête.
– Une bière, ça ira. Avec un verre d’eau, s’il te plaît. Je nous sers de l’eau et deux bières blondes.
– Je peux utiliser tes toilettes ?
– Bien sûr. Fais comme chez toi.
Pendant son absence, j’ouvre le frigo en croisant les doigts. Heureusement, j’ai encore de quoi faire une omelette substantielle. Je prends la demi-douzaine d’œufs qui trône, esseulée, sur la deuxième tablette, puis je sors du tiroir à légumes, une barquette de champignons entamée, un oignon, un poivron rouge et un paquet de persil défraîchi. Dans le congélateur, j’attrape un reste de bacon qui attend depuis des lustres que je le mange, et je commence à en faire cuire les tranches tout en préparant les légumes pour l’omelette. J’ajouterai en fin de cuisson un peu du fromage de chèvre que je tartine parfois sur mes rôties le matin.
L’odeur de la viande cuite envahit rapidement tout l’appartement.
– Hum… commente David en sortant de la salle de bain. Ça sent super bon. Bacon ?
– Oui, monsieur.
Il se rassoit à la table face à moi et vide la moitié de son verre d’eau, avant de s’attaquer à sa bière. Ses yeux scrutent chacun de mes mouvements et cela me rend nerveuse.
– Tu veux que je t’aide ?
– Non, non. Tu es mon invité.
Je l’observe du coin de l’œil tout en terminant de hacher les légumes. Il a pu redonner un peu de volume à ses cheveux, mais quelques mèches indisciplinées partent dans tous les sens. On dirait qu’il vient de sortir du lit et franchement, c’est absolument craquant. Je tente d’ignorer le frémissement d’excitation qui monte en moi.
– Ce ne devrait pas être trop long. Parle-moi de ton travail en attendant.
Je pose napperons et ustensiles sur la table, puis je l’écoute distraitement m’expliquer les projets de chantier de l’entreprise qui l’embauche tout en battant les œufs avec du lait d’amande et des herbes séchées. Dans un second poêlon, je fais revenir les oignons, les champignons et les poivrons. Quand ils sont ramollis, je les recouvre de l’omelette et réduis légèrement le feu.
La sonnerie de mon téléphone retentit, interrompant David.
– Oups ! Désolée, dis-je en cherchant mon sac à main des yeux.
Je le trouve par terre, près de l’entrée. J’attrape mon téléphone tout au fond et jette un rapide coup d’œil sur l’écran. À regret, je prends la communication.
– Maman ? Tu vas bien ?
Ma voix doit avoir un ton angoissé, car ma mère laisse échapper un rire.
– Pourquoi tu t’inquiètes toujours comme ça ?
– Ben, parce que tu es ma mère, peut-être ? rappelé-je en marchant vers la cuisine.
Millie soupire.
– Je vais bien. Je t’appelle pour te donner les coordonnées de mon vol.
– OK. Attends que je trouve de quoi écrire.
Je réussis à dénicher un stylo dans le fouillis d’un tiroir et une enveloppe contenant une proposition de carte de crédit. Je m’appuie contre la table face à David.
– C’est bon, vas-y.
Je note les informations qu’elle me donne et ravale un hoquet.
– Mais… le 15, c’est demain ?
– C’est ce que je t’avais dit, non ?
Je cherche dans ma mémoire sans pouvoir me rappeler.
– J’ai dû oublier, dis-je avec une pointe d’angoisse dans la voix.
– Mon billet est acheté, ma chambre est réservée et ma valise est prête. À moins d’une raison majeure, je ne peux pas annuler, ma chérie.
Elle semble si heureuse de venir me retrouver que je culpabilise.
– Mais non, ça va ! Pas de problème. C’est juste que les vacances de Noël ne sont pas si loin et que j’ai plein de choses à faire au travail d’ici là.
Et je dois me trouver un nouveau logement, me souffle ma petite voix intérieure.
– Ne t’en fais pas. Je vais t’aider, tu vas voir.
Je ne vois pas en quoi elle pourrait m’aider au travail, mais je ne le relève pas. Je vois alors David repousser sa chaise. Il me fait signe qu’il va jeter un coup d’œil à l’omelette. Ishhh, l’omelette !
– Jill ? s’inquiète ma mère. Tu es toujours là ?
– Oui, oui… Excuse-moi. C’est bon pour demain, huit heures quarante-cinq. Je dois te laisser, je ne suis pas seule.
– Tu es avec Jasper ? m’interroge ma mère, suspicieuse.
– Non…
– Ah bon ? Tu es avec un homme ?
Je coupe court à son interrogatoire.
– Je t’expliquerai demain.
Ma mère a un petit rire de gorge.
– Je meurs déjà de curiosité ! Oh, je voulais te dire, ton frère a décidé de passer les fêtes au Mexique. Il vient d’acheter des billets pour sa copine et lui.
Je raccroche, soulagée de savoir que je n’aurais pas un couple à héberger, mais un peu anxieuse pour demain. Quand ma mère m’a annoncé qu’elle venait me voir, j’avais prévu demander à Amélie de me prêter sa voiture, mais je ne l’ai jamais fait. J’espère qu’elle pourra me dépanner ! Sinon, je devrai tenter de trouver une voiture de location ou appeler un taxi, mais je préférerais économiser cet argent.
J’envoie un rapide message à Amélie en m’excusant à l’avance pour le court délai d’avis et pose mon téléphone sur la table avant de rejoindre David.
– Je crois que c’est prêt.
Je me penche sur l’omelette. Il a raison. Mais surtout, David est beaucoup trop près de moi. Je recule d’un pas.
– Oui… Elle semble à point.
Il retire le poêlon du feu.
– Je nous sers ?
J’attrape une mitaine pour retirer le bacon du four.
– Laisse, je m’en occupe. Tu peux me donner le pain dans le frigo ?
David me tend l’emballage qui ne comprend plus que quelques tranches et je le saisis en m’efforçant de ne pas me laisser distraire par l’odeur un peu piquante de son antisudorifique. Je l’entends se décapsuler une seconde bière pendant que je mets deux tranches dans le grille-pain.
– J’ai cru comprendre que ta mère arrivait demain ? me lance-t-il, le dos appuyé contre le frigo.
J’acquiesce avec une moue et il plisse les yeux.
– Ça te déplaît ?
J’explique que j’ai oublié de réserver la voiture d’Amélie et il propose aussitôt de m’accompagner si cette dernière ne peut pas me la prêter.
J’ai un sursaut. Mon Dieu ! Surtout pas ! Ma mère en ferait des gorges chaudes. Je refuse avec empressement.
– Je ne crois pas que ce soit nécessaire. Mais merci de le proposer.
Je vais chercher les assiettes sur la table et commence à y répartir l’omelette et le bacon.
– Ta mère vient seule ?
– Oui. Mon beau-père la rejoindra plus tard.
– Et ton frère ?
Je secoue la tête.
– Il a prévu de passer Noël au Mexique avec sa nouvelle amie.
Les tranches de pain grillé s’éjectent du grille-pain avec une telle force que l’une d’entre elles atterrit sur le comptoir. David éclate de rire.
– Wow ! Ton grille-pain est survolté !
Je me mets à rire à mon tour en mettant à griller deux autres tranches.
– Réparation maison. Je suis douée, tu ne trouves pas ?
– Y a pas de doute !
Riant toujours, nous allons nous asseoir, assiettes en main.
– Très bon, commente David après quelques bouchées.
– À la vitesse à laquelle tu manges, je crois que tu as tellement faim que tu avalerais n’importe quoi !
– Oui, mais si je mange aussi vite, c’est parce que ton omelette est parfaite, répond-il en souriant. Comme toi.
Je pique un fard. Par chance, je suis sauvée par un tintement familier. Amélie. J’attrape mon téléphone.
Pas de prob ! Je viens te l’apporter dans une heure ?
Je m’empresse de répondre.
Demain matin, ce serait mieux. Vers 8 h ?
La réponse fuse.
Tu n’es pas chez toi ?
Oui, mais je suis occupée !
OK. Bonne soirée alors.
Merci encore. À demain !
Je pousse un soupir ; j’ai craint un instant qu’elle ne me questionne davantage et je n’ai pas envie de parler de ma relation naissante avec David. J’explique à ce dernier ce qui a été convenu avec Amélie.
– Super alors, se contente-t-il de dire.
Puis, il ajoute :
– C’est bien la fille qui était avec ton ex l’autre soir ?
Je confirme en mâchouillant une tranche de bacon et prie pour qu’il change de sujet. Mais non.
– Est-ce que tu as trouvé ça difficile de revoir Jasper ?
Zut. Je ne dois pas être assez connectée avec les forces supérieures pour que l’on exauce mes vœux.
– Pas tant de revoir Jasper que de le trouver en compagnie d’Amélie. Cela m’a étonnée.
– Tu t’es expliquée avec elle ?
– Oui. Ça va, maintenant.
Je me lève pour aller chercher les rôties qui refroidissent dans le grille-pain et lui en tends une. Il étale dessus une épaisse couche de beurre et un peu de la confiture aux framboises que j’ai déposée sur la table. Je m’assois et l’imite.
– Ça ne te semble pas bizarre d’être ici avec moi, alors que je viens tout juste de me séparer de mon conjoint des sept dernières années ?
– C’est vrai que c’est long sept ans, commente-t-il simplement.
Il n’a pas l’air perturbé par la situation.
– Oui. Très long.
Puis, plutôt que de répondre, il me retourne la question.
– Et toi ? Qu’est-ce que ça te fait d’être ici avec moi ?
Je réfléchis pour essayer de démêler l’enchevêtrement confus de mes sentiments.
– C’est étrange. Depuis que je suis toute petite, je rêve de me marier et d’avoir des enfants. Quand j’ai rencontré Jasper, je me suis dit que ça y était. Je l’aimais, il m’aimait, tout était parfait ! Mon rêve allait se réaliser. J’ai tout misé sur nous deux. J’étais convaincue que nous serions ensemble toute notre vie et j’ai fait beaucoup de compromis pour ça. C’est surtout la disparition de ce rêve-là qui me fait mal, je crois.
Je m’arrête et désigne de la main la pièce où nous sommes.
– Et là, je me retrouve toute seule ici, dans une maison en rangée qui ne m’appartient pas, avec un emploi que j’apprécie, mais loin de ma famille. De plus, je n’ai même pas de voiture et je ne suis pas certaine d’avoir les moyens de m’en offrir une ! Je n’ai presque pas d’économies. Nous venions à peine de terminer de payer les études de Jasper.
Les lèvres pleines de David s’étirent en un sourire compréhensif.
– Je comprends. Mais tu es totalement libre, quoi !
Je reste interdite.
– Tu te retrouves devant une page blanche. Tu peux écrire ce que tu veux, et même te réinventer.
Je l’observe d’un œil dubitatif avant de répondre que je ne sais pas comment faire.
– Tu trouveras.
Aussi simple que cela. Nous continuons de manger en discutant de choses et d’autres. J’apprends que, comme moi, David préfère le calme de la nature à la vie en ville. Et qu’il est un grand amateur de musique classique. Plus j’en apprends sur lui, plus je constate que nous avons de nombreux points communs. En outre, j’apprécie sa personnalité calme et introvertie. Sa simple présence agit comme un sédatif sur mon esprit agité. Il pourrait devenir ma drogue préférée.
Notre repas terminé, David m’aide ensuite à faire la vaisselle et à ranger.
– C’était une belle journée, commente-t-il en essuyant le dernier ustensile.
Il le met dans le tiroir, puis s’adosse au comptoir.
– Il faudra qu’on remette ça.
L’alcool jumelé à notre sortie en plein air commence à faire son effet. Je me sens fatiguée, mais détendue. Trop détendue.
– Oui, ce serait bien.
Je rince l’évier et dépose l’éponge dans son contenant. Je passe ensuite mes mains sous l’eau chaude pour en retirer le savon restant, puis je les sèche avec une serviette. Mes mouvements sont exagérément lents. Comme si je pensais pouvoir ainsi ralentir le temps et empêcher le départ de David ! Il tend un bras vers moi et attrape ma main.
– J’ai envie de t’embrasser depuis que tu es montée dans le camion ce matin, dit-il d’une voix sourde.
Il pose sa main libre sur ma taille et m’attire doucement à lui. Le sang me monte immédiatement à la tête.
– Je peux ? chuchote-t-il.
Je cligne des yeux, tentant de calmer ma respiration, et je le regarde se pencher vers moi sans réagir. Son baiser est doux et j’entrouvre naturellement les lèvres pour l’approfondir. Lorsqu’il se détache, à regret, me semble-t-il, je suis tout étourdie. Puis il me serre avec force contre lui et j’enfouis mon visage dans son torse, pressant ma joue contre sa poitrine. Les émotions se bousculent en moi. David appuie le menton sur mon crâne et nous restons ainsi, le temps que les battements de nos deux cœurs s’apaisent.
– Je n’ai pas envie de m’en aller, murmure enfin David.
J’avoue spontanément en respirant son odeur :
– Je n’ai pas envie que tu t’en ailles non plus.
Nous nous détachons enfin l’un de l’autre et je recule d’un pas pour mieux l’observer. J’admire le dessin légèrement asymétrique de sa bouche, ses lèvres douces et charnues, le carré si masculin de sa mâchoire. Ses iris m’apparaissent d’un gris plus sombre qu’à l’habitude alors qu’ils scrutent les miens comme s’ils cherchaient la réponse à une question essentielle. C’est là que David se penche vers moi.
– Alors, je peux rester ? demande-t-il d’une voix rauque.
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