Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 37 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 36

 

 

Quand j’arrive chez moi, il est plus de six heures et je suis un peu saoule. Deux pintes de bière sur un estomac vide et stressé, c’est extrêmement efficace pour vous faire perdre la carte. Le vent froid m’a un peu dégrisée en chemin, mais aussitôt entrée dans la chaleur de mon logement, je sens que ma tête se remet à tourner. Je me rappelle soudain que j’ai oublié d’aviser David que ma mère serait là ce soir. Mais je m’inquiète sans raison. Les deux sont déjà là et discutent comme s’ils se connaissaient depuis des lustres.

Ma mère se lève de table en m’apercevant.

– Jilliane, enfin ! Viens, on va fêter le succès de ton activité.

Elle saisit une coupe à vin dans l’armoire de la cuisine et la remplit avec la bouteille qui trône sur la table. Je ne me souvenais pas d’avoir acheté du vin.

– Euh… pas trop pour moi, maman. Je suis déjà un peu…

David se lève également pour me saluer, un air contrit sur le visage.

– Salut, Jill… Euh… Désolé. Je ne savais pas que ta mère serait ici. Je voulais vous laisser, mais…

Millie l’interrompt.

– Il est venu t’apporter le sapin promis. N’est-ce pas gentil de sa part ? Nous l’avons mis près du téléviseur.

Elle pointe du doigt mon minuscule salon et effectivement, je vois s’y dresser un sapin touffu d’une hauteur raisonnable. Il est encore nu et son pied baigne dans une chaudière d’eau. Je reconnais celle que j’utilise pour laver le plancher.

David a un geste d’excuse.

– Ta mère a insisté pour que je me joigne à vous. Il enfouit ses mains dans les poches de son pantalon, l’air mal à l’aise. Son chandail en coton rouge à l’effigie de Parcs Canada moule un peu trop son torse à mon goût et le souvenir de la nuit dernière me fait rougir. Il me fait craquer. Je lui en veux encore pour ce qu’il a dit ce matin, même si je sais qu’il a eu raison. Tout ce que je peux faire pour l’instant, c’est vivre au jour le jour. Et tenter de ne pas m’effondrer.

Je me force pour lui sourire.

– Ne t’en fais pas. C’est moi qui ai oublié de te prévenir.

J’ai dû faire un effort pour articuler, ma bouche étant encore gelée par le froid et peut-être par l’alcool. Je suspends mon manteau dans la garde-robe et m’attaque à mes bottes, le dos appuyé contre le mur. Je me risque ensuite à faire quelques pas sur le plancher glacé. David suit chacun de mes gestes avec un étonnement non dissimulé.

– Je te préviens, j’ai un peu trop bu.

– Je ne vais pas me moquer de toi, c’est promis.

Je lui tire la langue et ma mère grommelle quelque chose avant d’aller ouvrir la porte du four pour vérifier la température du poulet qui parfume la cuisine.

– Encore une quinzaine de minutes. Vous pourriez peut-être décorer le sapin en attendant ?

Incertaine, je me tourne vers David. Après tout, pourquoi pas ?

– OK. Mais je vais me changer avant.

– Mais tu es très belle ainsi, proteste ma mère. Cette chemise te va parfaitement.

Je baisse la tête pour examiner les carreaux rouge et bleu foncé de ma longue chemise cintrée.

– Peut-être, mais je suis complètement gelée, dis-je en frissonnant.

– Tu es toujours belle, intervient David, flatteur. Et ça n’a rien à voir avec ce que tu portes.

– Mon Dieu ! Un homme selon mon cœur ! s’exclame ma mère en portant les mains à sa poitrine.

Je ferme la porte derrière moi, un sourire idiot sur les lèvres, et m’assois sur mon lit pour calmer le tournis dans ma tête. Il faudrait que je grignote quelque chose. Mais avant, j’ai une petite surprise pour David. Je me relève lentement et inspecte la tablette de ma garde-robe. David dit que ma beauté n’a rien à voir avec mes vêtements ? Eh bien, on va voir si c’est vrai.

Quand je sors de la chambre, ma mère est la première à me voir. Elle éclate immédiatement de rire.

– J’adore ça ! Tu as la même chose pour moi ?

David m’observe, hilare. Je crois déceler de la tendresse dans son regard, mais je prends sûrement mes désirs pour la réalité.

– Très joli, dit-il avec une moue d’appréciation. Tout à fait de circonstance.

– Et très confortable, précisé-je en les rejoignant à la table.

J’ai revêtu ce que j’appelle mon pyjama de survie pour l’hiver. Un pantalon de flanelle rouge très doux, serré aux chevilles, et orné de motifs de sapins enneigés, assorti à un large chandail blanc en peluche arborant une tête de lapin, une capuche avec des oreilles et une poche abdominale dans laquelle je peux enfouir mes mains pour les réchauffer. Je porte aussi non pas deux, mais trois paires de bas enfilés les uns par-dessus les autres, et malgré cela mes pieds sont toujours froids.

Je m’assois face à David en repliant une jambe sous moi. Ma mère me tend mon verre de vin et retourne s’affairer à la cuisine. J’avise un bol de chips à demi plein devant moi que je m’empresse de vider.

– Comment trouves-tu le sapin ? me demande David.

Je regarde l’arbre, parfaitement proportionné et juste assez large pour remplir le coin vide.

– Il est magnifique.

– On sort les décorations ?

– D’accord !

Je le suis dans la seconde chambre et j’ouvre la garde-robe. Sur la tablette du haut, tout au fond, il y a une boîte de plastique Rubermaid qui contient un jeu de lumière, des guirlandes et quelques ornements. Par-dessus, il y a un sac dans lequel se trouve le pied pour faire tenir le sapin debout, ainsi qu’un ensemble de boules de Noël dans les teintes de rouge et d’or, bien rangées dans leur emballage de plastique clair. J’ai acheté tout cela avec Jasper. Pour notre premier Noël ici.

J’étire le bras pour tenter d’atteindre les boîtes, mais David me devance.

– Laisse, je m’en occupe.

Il les apporte au salon et nous nous installons par terre pour les ouvrir. Je redécouvre avec ravissement la douzaine de petites peluches à suspendre représentant divers animaux pour lesquels j’avais eu un coup de cœur l’an dernier. Ils sont tous plus mignons les uns que les autres. Mon préféré est un petit tigre blanc emmitouflé dans un long foulard rouge et bleu.

– Très cute, commente David en les examinant de plus près.

– Très cute, oui !

Nous nous attelons à la tâche. J’aide David à enrouler autour du sapin le long fil de lumières multicolores qui, une fois allumé, réchauffe la pièce de ses chatoiements bigarrés. Nous ajoutons une guirlande dorée, puis nous accrochons les boules scintillantes et les autres décorations. Nous terminons tout juste quand ma mère arrive à nos côtés.

– Le repas est prêt, dit-elle avant de s’exclamer devant notre œuvre avec un large sourire : Wow ! C’est très beau !

David et moi trinquons à la santé de notre sapin décoré avant de retourner nous asseoir à la cuisine. Avec le poulet, ma mère a préparé une purée fondante de patates et céleri-rave, une sauce barbecue et des petits pois. Mon repas préféré quand j’étais enfant. Pour le dessert, nous avons droit à une mousse au chocolat au lait de soya. Nous nous régalons en discutant de choses et d’autres, de façon naturelle. La chaleur, le vin, la nourriture et la fatigue ont enfin raison de moi. Lorsque je racle le fond de mon bol en poussant un long bâillement, David me jette un regard amusé.

– Je crois qu’il serait temps de laisser Jilliane se reposer.

Il s’étire, puis s’essuie la bouche avec sa serviette de papier.

– Merci, madame Henry. C’était vraiment très bon.

– Oh, je t’en prie, on se connaît bien maintenant. Appelle-moi Millie. Sinon, je vais me sentir comme une petite vieille !

C’est qu’ils semblent bien s’entendre, ces deux-là. Je ne peux nier que cela me réjouit.

– D’accord. Merci pour ce délicieux repas, Millie.

– Ce fut un plaisir, David, répond ma mère en inclinant la tête.

Lorsqu’il se lève de table, je fais de même et commence à ramasser les assiettes vides, mais ma mère m’arrête.

– Laisse. Je vais le faire. Dis plutôt au revoir à ton ami.

Je marche derrière mon ami en chancelant. Je suis non seulement saoule, mais aussi épuisée par cette journée éprouvante et je n’ai plus qu’une seule envie, m’effondrer dans mon lit.

Dans l’entrée, mon ami enfile ses bottes puis son manteau, pendant que je bâille maintenant sans retenue, appuyée contre le mur. Il ramasse ses gants par terre et se redresse lentement, comme s’il souhaitait étirer le temps avant son départ.

– Bon, eh bien… c’était sympa.

J’acquiesce.

– Oui. Merci encore pour le sapin. C’était très gentil de ta part.

– Je suis content qu’il te plaise.

Nous sommes à l’abri du regard de ma mère dans ce portique et l’idée qu’il va sûrement m’embrasser me donne des palpitations. Comme s’il avait lu dans mes pensées, David se penche vers moi et dépose un léger baiser sur mes lèvres. Instinctivement, j’attrape le col de son manteau pour l’attirer à nouveau vers moi. Nous nous embrassons avec passion et quand je le relâche enfin, il m’enlace avec force. Je sens contre ma joue le tissu rugueux de son manteau et je ferme les yeux, bouleversée. Pourquoi, mais pourquoi nous sommes-nous rencontrés à ce moment-ci ? Et pourquoi suis-je condamnée à souffrir ? Tout le monde me quitte. Je dois avoir quelque chose qui cloche. Craignant de ne plus pouvoir retenir mes larmes longtemps, je m’empresse de m’éloigner.

– Vas-y. On se parle demain.

Je garde les yeux baissés jusqu’à ce que j’aie refermé la porte, puis me précipite à la salle de bain où je m’enferme.

– Il est très gentil, me crie ma mère. Et intelligent. Assez mignon aussi. Je pense qu’il serait parfait pour toi.

Assise sur la cuvette, je ravale difficilement mes larmes, avant de me moucher le plus discrètement possible.

– Je sais, dis-je enfin en essuyant mes joues trempées.

Ma mère rit.

– Bon. Je te laisse te remettre de tes émotions. Va te coucher, moi je retourne à l’hôtel. J’ai tout rangé, mais il reste un peu de vaisselle dans l’évier. Ça va aller là-dedans ?

J’improvise.

– Oui. Je vais prendre une douche.

Ma mère s’avance de l’autre côté du battant.

– Tu m’appelles avant de venir me chercher demain ? Tu as une voiture ?

– Oui. Amélie nous la prête.

– À demain, alors.

– Merci pour le souper, maman.

– Pas de quoi !

Dès que j’entends la porte claquer, je m’effondre à nouveau. Cette fois, je me lâche et sanglote bruyamment pendant de longues minutes. Quand mes larmes se tarissent, je me sens complètement vidée.

Je prends une longue douche chaude et me rends ensuite à ma chambre pour y enfiler un pantalon en molleton gris et un chandail. Puis, je vais me planter devant le sapin illuminé. Je le contemple un moment, et je saisis mon téléphone que j’ai laissé sur le divan. J’ai reçu un message d’Amélie.

La voiture est déjà devant chez toi.

Je tape rapidement.

Merci. Comment es-tu rentrée ?

Je t’expliquerai. Tu as passé une bonne soirée ?

Oui. David m’a apporté un sapin et on l’a décoré ensemble avant de souper avec ma mère.

Wow ! Tu te sens comment ?

Épuisée. Troublée. Et un peu saoule.

Ah ! ! ! Exactement comme moi !

Comment ça ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Un imprévu. Je te raconte demain.

Et pourquoi pas maintenant ?

Bonne nuit Jill.

Bonne nuit Amélie.

Je me demande ce qu’elle me cache. Mais je ne suis pas tout à fait honnête non plus. Je me promets de tout lui dire bientôt.

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