Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 34 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 33

 

Quand je pousse la porte de la bibliothèque, le désordre qui règne dans la section jeunesse me ramène tout de suite à la réalité. Des sacs de plastique traînent par terre ainsi que des retailles de papier d’emballage et des feuilles de papier de soie dans lesquels Fripon se roule et se catapulte. Debout au milieu de ce fourbi, Amélie, aidée par Hugo, installe de longs filets de petites lumières blanches qui partent du plafond et descendent jusqu’à terre. Je me rappelle soudain son intention de créer des rideaux de lumière pour décorer l’entrée de la section où elle lira son conte de Noël. Mais pour tout de suite, mon attention est plutôt dirigée vers le jeune étudiant.

– Hugo ! Contente de te revoir.

Inutile d’attendre une salutation de sa part. Amélie me lance un clin d’œil.

– C’est super qu’il soit là ! J’ignore comment on aurait pu s’en sortir sans lui.

Je m’avance vers le jeune homme, grimpé dans un escabeau, à deux mètres de nous.

– Comment ça va ?

Ses longs cheveux se balancent dans le vide tandis qu’il hoche la tête, un clou entre les dents et le marteau serré entre ses cuisses.

– Ça s’est bien passé avec la police ?

– Ouais.

C’est tout ? Je le regarde enfoncer un clou dans le plafond à l’aide du marteau en prenant soin de le placer un peu de travers. Il y accroche ensuite le ruban de lumières formé d’une torsade de trois fils blancs et le laisse pendre par terre, à environ un pied du premier filet. Je me retiens de commenter. Je regrette presque d’avoir donné mon accord à Amélie pour ce projet. Le plafond va avoir l’air d’un gruyère lorsqu’ils auront fini. Hugo redescend de son escabeau et d’un geste de la main, envoie voler sa chevelure derrière son épaule.

J’insiste :

– Alors ? Pourquoi ils t’ont arrêté ? Ils ont dit que tu refusais de collaborer.

– Ben voyons… Hugo n’est quand même pas un criminel, grommelle Mario qui s’avance en poussant un chariot de livres. Je me demande bien ce qu’ils ont pu penser ! Ils devaient être à court d’indices.

Je lève la tête vers le jeune homme qui, toujours muet, a récupéré d’autres lumières dans une boîte de plastique et est remonté sur son escabeau pour enfoncer un nouveau clou dans le plafond. Misère…

– Tu n’es pas obligé de répondre, mais…

Un troisième rideau de lumières vient rejoindre les deux premiers. Hugo redescend et me jette un bref regard avant de replonger dans la boîte de plastique.

– Ils voulaient que je leur dise ce que je faisais avec les abonnés quand je les aidais à l’ordinateur.

Il attrape un dernier filet et remonte aussitôt.

– Ah ! Et, euh… Et toi, tu ne voulais pas leur en parler ?

– Ben, c’est confidentiel, non ? C’est des données personnelles.

Je m’apprête à le détromper, mais je m’arrête. Après tout, qu’est-ce que j’en sais ? Et j’ignore ce qu’il fricote lorsqu’il leur file un coup de main.

– S’ils t’ont laissé partir, c’est que tu as fini par leur parler, non ?

– Ouais.

Je ne pense pas que je vais réussir à en savoir plus. J’abandonne la cause et je me tourne vers Amélie.

– Tu te sens prête ?

Amélie rigole.

– Prête, pas prête, j’y vais ! Je crois que ça va aller, maintenant qu’Hugo est là. Si je l’avais en face, cet inspecteur Bloom, je lui dirais ma façon de penser pour le stress qu’il nous a fait vivre !

Je la corrige.

– Inspecteur Coon.

– Whatever… Il est peut-être bel homme, mais comme inspecteur, son efficacité reste à prouver.

Je plisse les yeux.

– Tu le trouves bel homme ? Vraiment ?

Amélie hausse ses jolies épaules moulées par un col roulé noir sur lequel flamboient, tel un coucher de soleil d’été, les longues mèches rousses de sa chevelure.

– Disons qu’il se laisse regarder, admet-elle.

J’ai à peine le temps de me réjouir de ses propos que Mario surgit à mes côtés.

– Ça vous dérangerait d’accélérer un peu ? Nous ne serons jamais prêts, si ça continue. Il y a les bonbons à sortir, les livres à déposer sur la table de suggestions de lecture et le comptoir de prêt n’est pas encore décoré…

Je le pousse gentiment du coude.

– Levé du mauvais pied ce matin ?

Tout le corps de mon collègue se raidit.

– Non. Mais parfois, je me demande s’il y a un patron ici.

Je le fixe, sidérée.

– Ton patron, justement, te demande de le suivre dans son bureau.

Mario pousse un soupir.

– Désolé. C’était une mauvaise blague.

– Non, dis-je d’un ton ferme. Suis-moi.

Je pars au-devant en m’arrêtant un instant pour caresser Fripon, qui me remercie en me mordant le dessus de la main. Dans la section administrative, je fais signe à Mario de m’attendre à mon bureau pendant que je retire mon manteau et mes bottes, ce qui me laisse quelques secondes pour réfléchir à la façon d’aborder la situation. Je suis certaine que ma relation avec David est en bonne partie responsible de sa mauvaise humeur. Je replace mes vêtements et j’enfile mes bottillons à talons plats avant de me diriger vers mon collègue.

Mario s’impatiente sur sa chaise tandis que je m’installe, prenant le temps d’allumer mon ordinateur d’une pression du doigt. Je remarque au passage le clignotement rouge qu’émet mon téléphone, signe qu’un ou plusieurs messages m’attendent, mais je l’ignore. Je fais pivoter mon fauteuil pour être face à Mario et croise mes mains sur la table.

– OK. Dis-moi ce qui se passe. Tu m’en veux pour quelque chose ?

Mario a l’air surpris par mon attaque directe. Il bredouille :

– Mais, non… Tout va bien. Enfin, je suis un peu fatigué, mais…

– C’est à cause de moi, n’est-ce pas ? Tu as appris que j’avais revu ton fils ?

Il s’attarde au mur derrière moi, une expression indéchiffrable sur le visage, puis il me regarde en face.

– Il a écrit à Marie-Andrée hier pour prévenir qu’il allait chez toi. Alors, comme il n’est pas rentré…

Je pince les lèvres, gênée malgré le fait que j’assume complètement mes actes.

– Euh, oui… Il a dormi chez moi.

Mario pousse un long soupir.

– Jilliane… souffle-t-il d’un ton las. Qu’est-ce que je t’avais dit ? Il va te faire du mal. J’ai dû remonter le moral à quelques filles quand il vivait toujours ici.

Il passe les doigts à plusieurs reprises dans ses cheveux drus. Son visage affiche de nouveaux plis et je discerne dans sa moue un mélange d’inquiétude et d’exaspération.

– Je suis désolée, dis-je sans pouvoir m’en empêcher.

Et c’est vrai. Je suis désolée qu’il le prenne si mal. Je sais qu’il m’aime bien et qu’il ne veut que me protéger, mais je ne peux pas le laisser me dicter ma vie. Je suis une adulte et ma vie sexuelle et amoureuse ne regarde que moi.

– Je l’ai prévenu pourtant !

Malgré moi, je me penche en avant, curieuse d’en savoir plus.

– Ah bon ? Qu’est-ce que tu lui as dit ?

– Que tu viens de vivre une rupture difficile. Et aussi que tu es une gentille fille qui ne mérite pas qu’on la traite avec désinvolture.

Je ne peux que penser aux propos de David ce matin, lesquels me sont apparus comme un pas de recul de sa part. Je me mords les lèvres. Mario a probablement raison. J’ai toutes les chances que cette histoire finisse très mal, mais je suis incapable d’y mettre un terme pour l’instant. David occupe toutes mes pensées. J’ai même des difficultés à me concentrer tellement la confusion règne dans ma tête. Des images flash-back de ma nuit passée avec le fils de l’homme assis en face de moi ne cessent de se présenter à mon esprit. Je me sens rougir.

– Bon, dis-je en posant mes mains sur mes cuisses. C’est très gentil de ta part de te préoccuper de moi. Mais je suis une adulte et je fais ce que je veux. Je te promets néanmoins de ne pas m’effondrer sur ton épaule lorsqu’il repartira.

Mon cœur se serre à cette idée, mais je n’en laisse rien paraître. De toute façon, je sais dorénavant qu’il y a autre chose dans l’attitude de Mario qu’une simple préoccupation pour ma santé mentale.

– Et toi ? Comment te sens-tu depuis que David est ici ?

Mon collègue me lance un regard interrogateur.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– La présence de ton fils semble te déranger plus que te réjouir.

Mario se raidit.

– Ça, avec tout le respect que je te dois, ce ne sont pas tes oignons, Jilliane.

Je médite sur l’idée de lui révéler que je suis au courant pour l’agression sexuelle de David, mais j’y renonce. C’est à David de l’en informer.

– Excuse-moi, dis-je en balayant l’air de la main. Tu as raison, ce n’est pas mes oignons.

Je trouve difficile de naviguer entre mon rôle de patronne et celui d’amie, car c’est ce que Mario est devenu pour moi au fil du temps. Un véritable ami. J’essaie de trouver les mots justes.

– Écoute, je comprends tes inquiétudes et je te remercie. Je serai prudente avec David, c’est promis. Et si ça tourne mal, j’en assume l’entière responsabilité. Ton fils ne m’oblige à rien, tu sais ? Et puis, il me fait du bien. Pour l’instant.

Mario ne répond pas. J’ajoute doucement :

– Tu devrais parler avec lui. Je sais que cela ne me regarde pas, mais quoi qu’il y ait entre vous, je suis certaine que ça peut s’arranger. C’est ton seul enfant, Mario. Et il me semble être quelqu’un de bien.

Ses épaules s’affaissent.

– Je sais.

Il a l’air épuisé. Pour la première fois depuis que je le connais, je trouve qu’il fait son âge.

– Pourquoi ne prendrais-tu pas quelques jours de vacances ?

Mario me regarde, stupéfait.

– Mais… Qui va me remplacer ?

– Moi.

Je viens de penser que la meilleure chose à faire pour m’enlever David de l’esprit est de m’occuper le plus possible.

– Nous sommes le 17 et il reste peu de jours avant le congé des fêtes. Je peux très bien faire des heures supplémentaires. Et je vais demander à Hugo s’il est disponible pour m’aider. Tu pourrais profiter de ces quelques moments de libres pour passer du temps avec ta famille avant que ton fils ne reparte à l’autre bout du monde.

Visiblement, ma proposition tente Mario.

– Hmm, commence-t-il, c’est vrai que ce serait bien de passer un peu de temps avec Marie-Andrée.

Je ne relève pas sa mauvaise foi.

– Bon. C’est entendu. Tu es en congé à compter de demain. Et ne t’inquiète pas pour ta banque de temps. Tu as suffisamment d’heures accumulées pour te le permettre. J’en profite pour te remercier une nouvelle fois d’avoir accepté de remplacer Amélie quand elle a été malade, alors que j’étais en vacances à Montréal. J’espère pouvoir régulariser cette situation de manque de personnel pour l’an prochain. En attendant, pars l’esprit tranquille. Je m’occupe de tout.

Je sais que si Mario accepte de faire toutes ses heures, c’est en partie pour contrer la solitude qu’il vit à la maison, puisque Marie-Andrée travaille toujours. Peut-être que cela lui permet également d’éviter de trop penser à la situation avec son fils.

– OK. Merci. Et excuse-moi pour tout à l’heure.

– C’est oublié. Je te propose d’aller surveiller ce que font Hugo et Amélie avant que la bibliothèque n’ait l’air d’une bonbonnière !

Il se lève de sa chaise, un peu requinqué.

– À vos ordres, chef ! lance-t-il en portant la main à sa tempe.

Je lui souris, heureuse que nous ayons retrouvé notre complicité.

– Merci, sergent. Rompez, maintenant.

Mario s’immobilise.

– Pour ton âge, t’es une sacrée patronne, Jilliane.

Je sens le rouge me monter aux joues. Je peux encaisser beaucoup de choses, sauf les compliments, lesquels me mettent excessivement mal à l’aise.

– Euh, merci, Mario.

Il quitte la pièce et je me tourne vers mon ordinateur, habitée par un sentiment de satisfaction qui s’éteint aussitôt que je vois le courriel que vient de me faire parvenir Dominic. J’ouvre le message avec appréhension. Il écrit qu’il a lu mon plan et qu’il souhaite que nous en discutions plus sérieusement. Je frissonne. J’espère qu’il n’a pas été déçu par mes propositions. Mes idées sont loin d’être révolutionnaires.

Puis, je soulève le combiné de mon téléphone pour prendre mes messages. Mon cœur se serre à mesure que les mots enregistrés pénètrent mon esprit. Marie n’a pas pu me trouver un logement. À cette période de l’année et avec les nouvelles embauches d’Arctic Nord, c’était une mission quasi impossible, s’excuse-t-elle.

Voilà. La vie vient de décider pour moi.

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