Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 36 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 35

 

 

Le nombre maximal de personnes acceptées à l’intérieur étant atteint, Hugo referme la porte sur nous et se plante devant celle-ci pour s’assurer que personne d’autre n’entrera. Je traverse la petite foule et m’installe un peu à l’écart, dans la section des romans adultes, à la gauche du comptoir de prêt.

L’ambiance est pour le moins joyeuse. À l’opposé total de ce que je vis intérieurement. Je regarde distraitement Amélie qui rassemble les enfants devant le fauteuil du père Noël en les attirant à l’aide de bonbons. Vêtue d’une jupette verte, d’un col roulé rouge et d’un chapeau de lutin avec des grelots, elle est à croquer. Dommage que l’inspecteur Coon ne soit pas là pour la voir.

Quelques enfants se sont éloignés du groupe pour jouer à cache-cache entre les rayonnages et Mario les rappelle à l’ordre tout en surveillant la porte d’entrée intérieure où s’agglutinent quelques curieux. Le père Noël me semble un peu coincé sur sa chaise et notre mairesse, qui m’est passée sous le nez sans me saluer, se tient debout derrière lui, le dos aussi droit que possible. Elle a retiré ses gants et son chic manteau blanc qui trônent sur le dessus d’un rayonnage. Elle porte une robe noire moulante, trop chic pour les circonstances, et des bottes à talons aiguilles qui auraient davantage leur place dans une soirée mondaine. Ses longs cheveux blonds sont tirés sévèrement en arrière, dévoilant l’ovale parfait de son visage, ce qui me permet de constater que ses traits semblent légèrement figés, de même que son sourire. À mon avis, tout comme moi ces derniers temps, elle doit se demander ce qu’elle fait ici. À moins que ce ne soit dû à un excès de botox.

Pendant que je l’observe, je la vois esquisser un geste de la main en direction de Dominic, qui a été parmi les derniers à entrer. Il croise mon regard et nous nous saluons brièvement. En notant les signes évidents de fatigue qui marquent son visage, je suis traversée par un éclair de compassion. Lequel s’éteint lorsqu’il lance un sourire charmeur à sa nouvelle patronne avant de la rejoindre avec empressement.

Enfin, tout le monde est installé et la photographe prend quelques clichés. Amélie va bientôt pouvoir commencer son conte. Je m’apprête à me faufiler jusqu’à l’administration pour aller retirer mon manteau quand je sens une présence familière derrière moi.

– Je viens de recompter et nous avons dépassé la limite maximale, me murmure Amélie à l’oreille. Qu’est-ce qu’on fait ?

Mon cerveau surnage à présent. Je me retourne lentement et bredouille :

– Quoi ? Mais… vous étiez censés les compter, non ?

– Oui, mais…

Amélie baisse la tête, penaude.

– On a peut-être perdu le contrôle, avoue-t-elle. Il y a des gens qui sont entrés par la porte intérieure avant que Mario ne puisse les en empêcher.

Ah, mon Dieu ! Je la foudroie du regard, consciente que ce n’est pas de sa faute et que cela ne changera rien à la situation, mais il faut que je me défoule sur quelqu’un.

– Hé, ne me regarde pas comme ça, proteste-t-elle. On a fait de notre mieux.

– Hum…

Je fixe le plancher tout en tentant de réfléchir.

– OK… Bon… On dépasse de beaucoup, tu dirais ?

C’est à son tour de regarder par terre.

– Une dizaine ?

Ah zut ! Deux ou trois enfants, ce n’est pas la mer à boire, mais dix personnes ! Est-ce que pour une fois, une seule fois, les choses pourraient bien aller ? Je ferme les yeux et tente de me catapulter dans un autre monde.

– Quelqu’un d’autre est au courant ? dis-je en les ouvrant, déçue de constater que rien n’a changé.

Elle secoue la tête.

La seule personne qui ne doit pas savoir que nous avons failli à notre tâche est Dominic. S’il apprend que j’ai mis une partie de la précieuse population de Fermont en danger, et des enfants qui plus est, je vais en entendre parler longtemps.

Enfin, peut-être pas si longtemps.

– Bon. On ne peut rien faire. Fais ton animation et croisons nos doigts pour que tout se passe bien. Je ne vais tout de même pas mettre du monde dehors à ce stade-ci !

Elle est visiblement rassurée.

– D’accord. Super. J’y vais, alors.

Ses grelots tintent joyeusement tandis qu’elle marche d’un pas vigoureux vers le père Noël, une baguette magique dans une main. Dans l’autre, elle tient un panier d’osier où elle cache quelques accessoires délirants pour son conte. Quand ils la voient arriver, les enfants se mettent à l’interpeller tous en même temps, mais dès qu’elle prononce les premiers mots de son animation, le silence s’installe. Mon soulagement est immédiat. « Le pire est passé », dis-je en faisant demi-tour pour atteindre enfin la porte des employés. Mais en jetant un coup d’œil vers Mario qui fait le guet près de la porte vitrée donnant sur le hall, j’aperçois ma mère enchaîner les simagrées pour attirer mon attention. Je soupire.

– Ma mère est là, dis-je à Mario dans le creux de l’oreille lorsque j’arrive à ses côtés. Tu peux la faire entrer ?

Il secoue la tête, le visage sérieux.

– Pourquoi ?

– Ils vont me lyncher si je fais ça.

Avec son pantalon gris et son chandail bleu foncé, il a presque l’air d’un gardien de sécurité. En tout cas, c’est ce qu’il semble croire. Je croise les bras et me pince pour ne pas rire.

– Quel courage, dis donc ! Pousse-toi, je vais lui ouvrir moi-même.

Il lève les yeux au ciel et s’écarte d’un pas.

Je la fais entrer en multipliant les excuses sous les regards indignés des gens qui se massent autour d’elle. Une mère qui porte une fillette d’environ trois ans dans ses bras me jette un regard vindicatif.

– Pourquoi elle et pas nous, hein ?

– Je suis désolée, mais c’est la fée des étoiles. Elle est en retard pour le conte et doit vite se changer.

Mario sourit en m’entendant.

– Je suis franchement impressionné, commente-t-il lorsque je passe devant lui en tirant Millie derrière moi.

– Merci, dis-je poliment en inclinant la tête.

Dans la section administrative, j’invite ma mère à s’asseoir sur le banc près du vestiaire pendant que je me débarrasse de mon manteau et de mes bottes.

– Wow ! Il y a du monde ! s’exclame-t-elle. Où est caché ton chat ?

– Mario l’a enfermé dans la réserve.

– Il a bien fait. Il serait devenu fou avec tous ces enfants.

Elle retire sur sa cuisse un long poil noir qui a collé sur son pantalon.

– Je crois que ceci lui appartient, dit-elle en le tendant vers moi.

Je lui fais signe de le laisser tomber par terre et m’accroupis pour enfiler mes chaussures.

– Tu voulais me voir pour quelque chose ?

Elle m’annonce alors que Charles arrive le lendemain matin et qu’il me faudra une voiture pour aller le chercher à l’aéroport. Aïe ! Je croise les doigts pour qu’Amélie puisse encore me prêter la sienne !

– Tu peux peut-être demander à Jasper ? ajoute-t-elle, fort à propos. Tu as eu de ses nouvelles ?

– Pas récemment.

– Et pour la maison ?

Je pousse un soupir.

– Je ne crois pas que ce soit le moment, là…

Je ne veux pas lui dire tout de suite. Elle en sera trop heureuse et je n’ai pas envie de voir ça.

– Je dois y retourner. Tu viens ?

Ma mère se lève.

– Tu crois qu’on pourra faire le souper du réveillon chez toi ?

– Je nous vois mal finir dans ta chambre d’hôtel. Mais je te préviens, je n’ai rien fait encore ! Pas de décoration et rien pour le repas. Je ne suis même pas certaine qu’il reste une dinde à vendre au supermarché ! Et puis…

Est-ce que je dois lui parler de l’invitation de David ? Millie me fixe avec des yeux interrogateurs et je décide de passer outre.

– Non, oublie ça.

– Tu veux qu’on parle de tout ça ce soir ? Je pourrais aller chez toi et préparer ton souper. Ça te reposera de ta journée de travail.

Je commence à m’impatienter. Il faut vraiment que j’y aille.

– Euh… C’est que… David a proposé de venir m’installer un sapin.

Ma mère bat des mains.

– Super ! Je peux venir vous cuisiner quelque chose ?

Je n’ose pas lui dire que nous avions prévu nous faire une pizza. J’abdique et nous quittons la zone administrative. J’indique du doigt le fond de la bibliothèque où se trouvent les romans adultes.

– On va s’installer là-bas. Je ne peux pas te faire sortir maintenant.

Nous regardons la fin du conte. Quand arrive l’envolée de confettis qui clôt l’animation, je ressens un énorme apaisement. Le père Noël fait sa distribution de cadeaux avec un rire gras à faire trembler les murs. Il y a quelques semaines, j’ai réussi à soutirer à Dominic un petit budget pour acheter à chacun des enfants un cahier à colorier de saison, que j’ai commandé sur Internet. Une babiole à faible coût, mais qui marquera le moment qu’ils ont vécu. Lorsque je croise le regard de mon patron, il lève le pouce en guise d’approbation et je hoche la tête en lui souriant.

Une fois que Marianne a réalisé de nouveaux clichés, la délégation de la Ville quitte la bibliothèque, non sans être venue me féliciter au passage pour le succès de l’événement. Ma mère se tient fièrement à mes côtés en souriant suavement à mes supérieurs. Je n’ai d’autre choix que de la présenter. Elle échange quelques mots avec mon patron pendant que la mairesse me serre la main.

– Bravo pour votre idée et pour sa bonne exécution, me dit-elle en plantant ses yeux bleu glacier dans les miens. C’est exactement le genre de projets que je veux pour valoriser nos services et nos espaces. Cette communauté a besoin que l’on améliore sa qualité de vie. La majeure partie de nos citoyens sont ici pour le travail, mais il n’y a pas que cela dans la vie. Vous le savez certainement.

Ses yeux pétillent d’intelligence. J’en reste bluffée.

– Je… Hum… Merci beaucoup, finis-je par dire en bafouillant.

Je me creuse la cervelle pour ajouter quelques mots bien sentis, mais Mélanie Dufour-Lacoste n’en a pas terminé avec moi.

– J’habite Fermont depuis quelques années avec mon conjoint, qui travaille à la direction de la mine, et j’ai eu le temps de constater les problèmes qui y règnent. Mais malgré ceux-ci, j’apprécie notre vie ici. La nature, les grands espaces, la circulation fluide…

Elle s’interrompt pour émettre un petit rire.

– Disons que je ne m’ennuie pas de Laval où j’ai grandi, reprend-elle. Même si je dois passer une demi-heure par jour sous ma lampe de luminothérapie !

Je ne peux m’empêcher de rire aussi.

– C’est sûr que ce n’est pas ici que j’organiserais des concours de bronzage.

Nous nous sourions franchement.

– Je dois malheureusement y aller, ajoute-t-elle en reprenant son sérieux. Encore toutes mes felicitations à vous et à votre équipe pour le succès de cet événement.

– Merci, madame la mairesse, dis-je en inclinant la tête. Heureuse de vous avoir rencontrée.

– Moi de même, dit-elle en se détournant déjà.

Elle échange quelques mots rapides avec Dominic, qui a réussi à se libérer de ma mère. Puis elle repart vers la sortie extérieure, suivie par le directeur des travaux publics, telle une ombre silencieuse, et Dominic qui leur emboîte le pas.

Je n’ai pas le temps de me remettre de mes émotions que ma mère m’enfonce son coude dans les côtes.

– Aïe ! Qu’est-ce que j’ai fait ?

– Bravo ! Elle est sympathique, ta mairesse.

J’acquiesce de mauvaise grâce.

– C’est vrai.

– Je suis fière de toi, ma fille.

Malgré moi, j’ai un élan de satisfaction. Je décide sur-le-champ d’inviter les membres de mon équipe à prendre un verre au P’tit bar pour fêter ça. Mais ce n’est pas l’unique raison. Ce sera la dernière fois où nous allons être réunis tous ensemble. Un verre d’adieu, donc. Même si je ne vais pas leur dire.

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