Tempêtes à Fermont
Chapitre 13
Jasper a l’air aussi stupéfait que moi.
– Jill, s’exclame-t-il en reculant d’un pas. Je ne m’attendais pas à te voir ici.
– Salut, Jasper.
– Tu vas bien ?
Mentir ne m’a jamais fait peur.
– Super et toi ?
J’entends quelqu’un crier au loin :
– Fuck ! La porte !
Je réalise que David est toujours derrière moi ; je bloque l’entrée, l’empêchant de sortir. J’avance de quelques pas, me déplaçant de côté pour conserver une saine distance entre mon ex et moi. Nous sommes maintenant tous les quatre dehors à nous geler les fesses sous les lumières du stationnement. J’évite de regarder Amélie, qui n’a pas encore dit un mot, mais je ne peux m’empêcher d’observer Jasper. Il a l’air fatigué. Ses cheveux bruns sont un peu trop longs sur ses oreilles et ses yeux sombres sont cernés. En comparaison avec David, il m’apparaît frêle et aminci. Mon cœur se serre.
C’est mon amie qui brise le silence inconfortable qui s’est installé entre nous.
– Jasper n’avait pas le moral, m’explique-t-elle. Il m’a appelée pour m’inviter à prendre un verre.
– Oui. J’avais besoin de parler à quelqu’un, renchérit mon ex.
– Je comprends, dis-je machinalement.
Sous l’effet de la surprise, mon cerveau tourne au ralenti. Je savais qu’Amélie et Jasper s’entendaient bien, mais je n’aurais pas imaginé les voir ensemble, surtout à ce moment précis. Prenant l’initiative, David s’avance et tend la main à Amélie.
– Bonsoir. Je suis David, le fils de Mario.
– Vous êtes le fils de Mario ? répète Amélie en me jetant un regard étonné.
Je peux presque voir les rouages de son cerveau se mettre en branle.
– Wow ! Enchantée de vous rencontrer, David, enchaîne-t-elle en serrant sa main.
– Tu peux me tutoyer, répond David en riant.
Amélie porte ses mitaines roses avec son manteau de duvet blanc, serré à la taille par une ceinture. Ses cheveux roux s’étalent sur ses épaules en douces vagues. Je remarque qu’elle s’est maquillée, ce qu’elle fait rarement.
Mon ex s’avance à son tour.
– Jasper, dit-il simplement en avançant le bras.
Les deux hommes échangent une poignée de main. David dépasse Jasper d’une bonne tête.
– Content de te rencontrer, Jasper.
Je croise les yeux écarquillés d’Amélie. Elle se retient difficilement de me bombarder de questions, mais j’en aurais autant pour elle. Je me contente d’articuler à voix basse :
– Je t’expliquerai.
Puis, sentant le malaise, David prend la parole.
– Pardon, mais nous devons y aller. On vous souhaite une belle soirée.
Il se tourne vers moi.
– Je te raccompagne ?
J’acquiesce avec reconnaissance. À peine Jasper et Amélie nous ont-ils salués en retour que David attrape ma main et m’entraîne avec lui en direction du stationnement.
– Tu as ta voiture ? me demande-t-il.
Je secoue la tête.
– Je n’ai pas de voiture. J’habite à seulement deux rues d’ici. Je vais au travail à pied.
– Je te reconduis, alors.
Nous avançons de quelques mètres dans la neige, puis David s’arrête devant un véhicule noir dont le modèle semble dater de quelques années.
– C’est la voiture de ma mère, explique-t-il en m’ouvrant la portière.
Le siège de cuir est froid sous mes fesses et je glisse mes mains gantées entre mes cuisses pour les réchauffer pendant que David fait le tour du véhicule. Lorsqu’il ouvre de nouveau, un vent glacé s’engouffre dans l’habitacle et je suis secouée d’un frisson. Fichue température.
David roule à basse vitesse et je le guide jusque chez moi.
Je pointe la façade de mon domicile, gracieusement offert par la compagnie de Jasper.
– C’est ici.
Je note que mon voisin de droite a surchargé son petit balcon de lumières de Noël. Il a dû les installer dans la journée, car je ne les avais pas remarquées avant. C’est un jeune homme célibataire, mécanicien pour la même compagnie que celle de Jasper. Ils se connaissent bien et j’imagine qu’il est au courant pour notre séparation, même si je ne lui ai pas parlé depuis. Quant à Francis, l’ami chez qui Jasper s’est installé, il habite dans un autre quartier à quelques minutes d’ici.
David se range le long du trottoir et observe un moment les décorations.
– Wow ! siffle-t-il. C’est…
– Trop ?
– Peut-être… Ta maison a l’air toute triste à côté.
– C’est vrai.
Je n’ai pas eu le temps d’installer quoi que ce soit et de toute façon, je n’ai pas le cœur à ça. Je trouve que mon logement reflète mon état d’âme et c’est très bien ainsi pour l’instant.
– Ça va aller ? demande David avec sollicitude.
Je le soupçonne de pouvoir lire dans mes pensées.
– Je crois, oui.
J’essaie d’empêcher mon cerveau de s’emballer comme un cheval fougueux dont on lâcherait la bride. J’ai une imagination féconde et après avoir vu Jasper en compagnie de ma meilleure amie, je dois avouer que ce ne sont pas les scénarios qui manquent ! Même si j’ai de la difficulté à croire qu’Amélie pourrait fréquenter mon ex sans m’en avoir parlé, je ne peux écarter complètement cette possibilité.
David semble percevoir mon trouble. Encore son sixième sens ?
– Tu veux que j’entre un moment pour discuter ? J’essaie de distinguer ses traits dans la pénombre. Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée.
– OK, dis-je en poussant la portière.
Il fait noir dans la maison et la première chose que je fais est d’allumer la lampe de l’entrée. Puis, je me débarrasse de mes bottes avant de régler le thermostat de la cuisine sur vingt-deux degrés. David me suit. Je l’invite à s’asseoir à la table et je me dirige vers ma chambre. Le sol est froid. Comme à mon habitude, j’enfile trois paires de chaussettes l’une par-dessus l’autre, puis je reviens dans la cuisine et mets la bouilloire en marche.
– Tu veux un thé ? Ou une tisane ? proposé-je en retirant mon manteau pour le suspendre à une chaise.
David fait de même.
– N’importe quoi. Merci.
J’allume le lustre suspendu au-dessus de la table et les lieux ont l’air tout de suite plus accueillants. Pendant que je m’affaire, David fait le tour des pièces avec curiosité. Je lui propose une paire de bas de laine qu’il accepte volontiers.
– C’est un peu froid ici, remarque-t-il en les enfilant.
– Ouais. Jasper m’a habituée à économiser le chauffage. Je le baisse quand je n’y suis pas. Les factures montent vite à Fermont !
– Il habite où maintenant ?
– Chez un ami. Mais cette maison est réservée aux travailleurs de son employeur et je vais devoir partir bientôt.
Je lui montre les boîtes de thé et de tisane rangées sur une tablette du garde-manger.
– Que préfères-tu ?
Il choisit un thé à la menthe et j’opte pour cette infusion aussi. J’attrape la théière bleue de Chine que mon frère m’a offerte à Noël dernier et y dépose deux sachets, avant de la remplir d’eau bouillante. Je prends ensuite deux tasses blanches ornées de museaux de chats dessinés artistiquement au crayon noir et dépose le tout sur la table. Nous nous assoyons l’un en face de l’autre. L’épais tapis sous la table réchauffe mes pieds glacés.
– Alors, tu es mal à l’aise que Jasper nous ait vus ensemble ?
Son regard franc m’intimide.
– Un peu, oui. Mais je suis surtout surprise de l’avoir vu en compagnie de ma meilleure amie.
– Je comprends. C’était peut-être seulement amical, non ?
– Je l’espère !
J’affronte ses yeux magnifiques et je remarque une touche d’or dans tout ce gris, comme si des petits points de lumière dansaient sur la mer. C’est… déconcertant de beauté. Je me secoue.
– En fait, pour être tout à fait honnête, j’ignore ce que je ressens vraiment en ce moment. J’ai même l’impression d’être hors de mon corps. Être ici avec toi, c’est…
– Bizarre ? suggère-t-il, amusé.
J’éclate de rire et entreprends de verser le thé dans les tasses. Il ajoute :
– Une chance que tu connais mon père. Sinon, tu ne m’aurais jamais invité à rentrer chez toi !
– Peut-être pas, effectivement, dis-je en lui rendant son sourire. Mais… je prends quand même un risque.
– Le pire qui puisse t’arriver serait que tu ne saches pas comment te débarrasser de moi !
De nouveau, il me fait un clin d’œil. Je baisse la tête pour qu’il ne voie pas mes joues s’empourprer.
– Cette amie, elle travaille à la bibliothèque aussi ?
– Oui. Comme animatrice. Elle s’occupe également de préparer les livres.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
Je lui explique comment nous renforçons les livres en recouvrant la couverture de plastique et en installant des rubans charnières, puis je lui détaille les différentes étiquettes à apposer comme la cote de classement et le code à barres pour le lecteur de prêt.
David émet un sifflement.
– Wow ! C’est plus complexe que je ne le pensais. J’approuve d’un signe de tête.
– Je crois que mon père m’a effectivement parlé d’elle. Elle le remplace aussi parfois au comptoir de prêt, non ?
J’acquiesce de nouveau.
– Et tu aimes travailler ici ? Diriger cette équipe ?
– Oui. C’est une belle équipe. Ton père est super ! Il est très bon avec la clientèle. Surtout avec les dames âgées !
David a une lueur moqueuse dans son regard.
– Il a toujours été assez charmeur.
J’émets un petit rire.
– Oui, je crois que c’est le bon terme.
Nous discutons ensuite de cette ville et de ce qui a changé depuis son départ. Puis nous évoquons avec une certaine émotion le meurtre de madame Picotte. Je commence à me réchauffer et je me sens bien, ce qui ne m’est pas arrivé depuis longtemps.
Je me lève pour attraper la théière et remplir à nouveau nos tasses presque vides, avant de me rasseoir en tailleur sur ma chaise.
– Alors, demande David, toujours aussi direct, votre séparation, c’est définitif à ton avis ?
– Euh…
Je suis distraite par ses mains qui enserrent la tasse et je me surprends à les imaginer sur mon corps. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je croise encore son regard attentif. Non, ce n’est pas possible, il a sûrement d’énormes défauts, ce type.
– Donc ? insiste-t-il sans remarquer mon trouble.
Je fixe le vide derrière lui, comme si je venais d’y remarquer un truc intéressant.
– Ça semble être le cas, en effet. Je ne me suis pas encore faite à l’idée, mais… il le faudra bien.
Il y a un moment de silence.
– Hum… Les séparations sont toujours difficiles, finit par commenter sobrement David. Surtout lorsque ça fait longtemps que les gens vivent ensemble. J’imagine que c’était le cas ?
Enfin, j’ose le regarder. Il m’observe avec une curiosité qui me trouble.
Je m’exclame sur un ton que je souhaite léger :
– Hé, je vois que tu aimes faire parler les gens !
– Désolé. Je ne voulais pas être indiscret. Je m’intéresse à toi, c’est tout.
Je vide le fond de ma tasse, puis je cale mon dos contre le dossier capitonné de la chaise.
– Puisque tu veux savoir, Jasper et moi avons été ensemble un peu plus de sept ans. C’est la seule relation sérieuse que j’ai eue et je l’aimais beaucoup.
J’entreprends alors de lui résumer les dernières années de ma relation avec Jasper et comment nous avions abouti ici, dix-huit mois auparavant. Je lui fais part ensuite de mon projet de fonder une famille et des hésitations de Jasper à cet égard, ce qui l’avait peut-être amené à s’éloigner de moi avant qu’il ne réalise qu’il ne m’aimait plus. Je lui parle aussi du choc et de la détresse que j’ai ressentis quand il me l’a avoué.
À coup sûr, je viens d’anéantir l’espoir de vivre une relation romantique avec David. Mais n’était-ce pas mon but ?
– Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça ! On se connaît à peine.
– Je comprends ce que tu vis. J’ai déjà connu une situation semblable.
J’ai envie de lui demander : « N’es-tu pas un célibataire endurci, comme tu me l’as déjà dit ? » Mais je me retiens. Je scrute ses yeux. D’où vient cette forme de gravité que je sens en lui ? Malgré les mises en garde de Mario, je l’imagine mal multiplier les aventures sans lendemain, mais bon ! Je peux me tromper.
– Aussi, poursuit David sur le même ton détendu, ça peut sembler cliché, mais j’ai l’impression qu’on se connaît depuis un petit moment. Comme si on s’était déjà rencontrés avant.
– Dans une autre vie, tu veux dire ? dis-je en plaisantant.
– Tu crois aux vies antérieures ?
Quand il sourit, une petite fossette se creuse sur sa joue droite. C’est craquant. Comme il attend visiblement que je dise quelque chose, je réfléchis. À quoi est-ce que je crois ? J’avoue que je ne le sais plus vraiment. La pensée que je suis en train de vivre une crise existentielle m’effleure. Moi qui déteste cette expression !
C’est ce que je lui réponds et cela le fait rire.
– Jusqu’à la mi-vingtaine, j’étais persuadé que tout se terminait à notre mort, m’avoue-t-il. Puis, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a ouvert l’esprit sur d’autres possibilités. Aujourd’hui, à bientôt trente ans, je me dis souvent que si tout cela n’a pas de sens, s’il n’y a rien après cette vie, qu’on m’enterre et que tout est fini, à quoi ça sert ? Alors, je préfère penser qu’il y a autre chose. Cela me permet de continuer à avancer.
Waouh ! C’est qu’il est sérieux ! Je scrute son visage, cherchant quoi dire. Je finis par me contenter d’approuver.
– Je comprends.
Nous finissons nos boissons en discutant de bouddhisme et de méditation, et je lui raconte une retraite de yoga que j’ai faite à Bali avec une bonne amie, il y a quelques années. Il m’écoute avec intérêt. Je me fais la réflexion que je n’ai jamais eu ce genre de discussion avec Jasper et cela me plaît. Une pensée me traverse, à savoir que ma mère adorerait ce gars, mais je me frappe le front mentalement. Quelle idée stupide ! Je ne le reverrai probablement pas.
David consulte son téléphone et se lève en s’étirant.
– Bon, je dois y aller. Je suis encore sur le décalage horaire et je commence à tomber de sommeil.
Je l’imite.
– Déjà presque minuit ! Je n’ai pas vu le temps passer.
– Moi non plus.
Il prend son manteau sur le dossier de sa chaise et l’enfile. Je le suis jusque dans l’entrée.
– Qu’est-ce que tu fais demain ? demande-t-il en mettant ses bottes.
La surprise m’empêche un moment de réfléchir. Oui, qu’est-ce que je fais demain ? Déstabilisée par sa question, je mets une demi-seconde avant de me rappeler que je travaille.
– Ton prochain jour de congé, alors ? C’est quand ?
Il se tient debout devant moi, son beau visage un peu sévère affichant un air dégagé.
– Samedi, dis-je machinalement. Et je ne fais rien.
Je vois dans ses yeux qu’il est content de ma réponse. Même soulagé.
– Ça te dirait une balade en motoneige ?
Mon cœur fait un bond et je porte machinalement la main à ma poitrine.
– Hum… Oui, pourquoi pas ?
Je tente de réagir comme si sa proposition me semblait tout à fait banale.
– Parfait !
Quelque chose que je ne comprends pas est en train de se passer. L’ambiance a changé. Cet homme, qui n’est plus tout à fait un inconnu, mais que je connais si peu, fait un pas vers moi et son visage se penche au-dessus du mien. J’ai l’impression qu’il va m’embrasser sur la joue, mais il change d’idée à la dernière seconde. Sentir ses lèvres chaudes caresser les miennes même brièvement suffit à me faire plier les genoux. Son baiser est parfait, à la fois léger et appuyé, et mon corps se tend naturellement vers lui. Quand il relève la tête, j’effleure de la main mon menton où les poils rudes de sa barbe naissante ont laissé de petits picotements.
Il bredouille, mal à l’aise :
– Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris.
Je secoue la tête.
– Ça va. C’est OK.
J’essaie d’ignorer le trouble qu’il a semé en moi. Ma réponse semble le satisfaire, car ses traits s’illuminent. Misère ! Comme il peut être beau quand il sourit ainsi ! Qu’est-ce que je suis censée faire ? Je ne suis pas faite de bois, tout de même ! Mario va m’étrangler lorsqu’il apprendra que je suis sortie avec son fils.
– Je viens te chercher à neuf heures samedi ?
– D’accord.
Lorsqu’il ouvre la porte, un léger tourbillon de neige pénètre dans mon entrée et je croise les bras sur ma poitrine pour me protéger du froid. David s’immobilise sur le seuil, puis se retourne et me fait signe de le rejoindre.
Je fais quelques pas.
– Qu’est-ce que…
Puis, je suis éblouie. Le ciel est presque noir et de magnifiques rideaux de couleurs ondoient au-dessus de nos têtes. Il y a du vert, du violet sombre et du mauve chatoyant. Mon cœur s’élargit et je suis envahie d’une sensation indescriptible.
Je parviens à souffler :
– Wow…
David se tourne vers moi.
– C’est magique, non ?
La lumière de mon balcon éclaire son visage qui affiche un air épaté.
– C’est… féerique.
Nous restons un long moment en silence à admirer la magnificence de ce phénomène naturel. C’est la quatrième fois que je vois une aurore boréale depuis mon arrivée et c’est la plus belle à ce jour. Je prends soudain conscience de mon corps gelé.
– Je crois que je vais rentrer.
Il se secoue.
– Oh ! Désolé. Tu veux que je te réchauffe ?
Il me tire vers lui et je profite de sa chaleur pendant quelques secondes avant qu’il ne me relâche.
– Bonne nuit, Jilliane.
– Toi aussi.
Il entreprend de descendre les quelques marches qui mènent à la rue et je me dépêche de rentrer. La porte ouverte a permis au froid d’envahir la cuisine et je grelotte dans mes vêtements trop légers pour les circonstances. Je viens de vivre un moment surnaturel. Pourquoi suis-je si attirée par cet homme quand il y a tout juste quelques jours, je pleurais ma vie parce que Jasper me quittait ? Je ne sais pas, mais je me dis que cette aurore est peut-être un bon présage.
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