Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 1 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 1

 

Août 1939, Bouin, Vendée

 

sel et de soleil, trois amis progressaient à pas prudents, utilisant leurs quatre C’était l’été, un de ces étés de canicule qui semblaient ne jamais devoir s’achever. Pas un souffle d’air n’ébranlait le marais. Dans les hautes herbes immobiles, brûlées de membres à la manière des animaux, faisant rouler leurs épaules telles des félins. L’aube était à peine éclose et la chaleur avait déjà des allures de fournaise. Le ciel d’un rose fané se poudrait de blanc. La terre craquelée diffusait un parfum de gazon et de musc, une senteur de savane. Une image abstraite, car aucun des trois compagnons n’était jamais allé en Afrique. De la savane, ils ne connaissaient que les illustrations en couleurs et les photos en noir et blanc glanées dans les livres de la bibliothèque communale. Une Afrique de carte postale, pas très authentique, mais toute en rêve. Le temps d’une traque à la gélinotte, ils s’imaginaient grands chasseurs de fauves dans les contrées lointaines du berceau de l’humanité.

Basile ouvrait la voie, rampant sur les coudes, une progression silencieuse vers sa proie qui allait mourir. Son arc à la main, il ne la quittait pas des yeux, un regard de prédateur. Sous sa peau brunie par le soleil, ses muscles roulaient, se tendaient.

─ Ne bougez pas, il est juste là.

Derrière lui, ses camarades, Raymond et Margot, retenaient leur souffle. Sur leurs talons, la chienne Balle se prêtait au jeu, imitant ses maîtres dans une reptation cocasse. Hérons et aigrettes observaient les aventuriers de papier avec curiosité.

─ Elle n’aura pas lieu, je te dis ! La guerre n’aura pas lieu !

Margot fronçait le nez, agacée par l’obstination que mettait son cousin Raymond à évoquer ce sujet brûlant, servi à toutes les sauces depuis des mois : la guerre. On ne parlait plus que de ça depuis qu’un peintre raté était devenu chancelier d’Allemagne.

─ Hitler a des vues sur toute l’Europe, affirma Raymond. Daladier est un crétin s’il a cru pouvoir l’esquiver en lui cédant les Sudètes. Il a baissé sa culotte, mais il ne pourrait éviter la guerre !

─ La barbe avec Hitler et ses Sudètes ! Je ne sais même pas où c’est, les Sudètes !

─ En Tchécoslovaquie.

Elle tourna vers lui ses yeux furibonds. La colère, mêlée aux reflets matinaux du soleil, allumait ses iris bleu-vert d’une lueur irréelle.

─ La guerre n’aura pas lieu ! Personne n’en veut !

─ Je tiens le pari, ma belle !

─ La ferme ! gronda Basile entre ses dents serrées, il va vous entendre !

Rappelés à l’ordre, Raymond et Margot se turent, confus. Pour Basile, la chasse était un rite sacré. Il se servait de cette heure où la rosée lèche encore les tiges roussies, pour adoucir ses pas. L’horizon, plat comme un jour sans fin, s’étirait à l’infini dans l’aube fuligineuse. Les orages du mois d’août exhalaient de la terre l’effluve des dernières fenaisons et la pourriture méphitique des étiers.

Il avançait vers sa proie. Elle ne se doutait de rien, cette proie, marchant à amples foulées un peu maladroites, traînant derrière lui sa longue queue. C’était un faisan cendré, un bon gros faisan qui serait délicieux rôti à la

broche, avec des bonnottes[1] toutes fraîches comme il en poussait dans les entrailles de la terre noire. Il banda son arc.

─ Elle n’aura pas lieu, je te dis, siffla Margot.

─ Elle est inévitable, répliqua Raymond.

─ Vos gueules, bordel !

Dans un double battement d’ailes, les volatiles s’envolèrent en gloussant. Basile bondit et décocha son tir. Fffff, fit la flèche. Le premier oiseau tomba comme une grosse pierre. La femelle, perplexe, appela son mâle. Ffffff, une seconde pointe la perfora.

─ Bande de crétins ! Vous avez failli me faire rater mon coup avec vos conneries ! tonna Basile. Vous ne pouviez pas la boucler, bon sang !

Raymond et Margot pouffèrent de concert. Basile était un pisteur émérite qui ne manquait jamais son tir. Il se fondait dans la nature, entrait en symbiose avec elle pour mieux atteindre sa proie. Aussi, que ses amis jacassent comme deux pies pendant la traque lui était une offense insupportable.

Margot quitta sa position de salamandre et jeta ses bras autour du cou de Basile, effleurant sa bouche d’un baiser mutin.

─ Arrête de rouscailler comme ça, mon Basile, tu ne rates jamais ton coup !

Sous la caresse des lèvres de Margot, la colère du jeune homme s’envola, laissant place à un sentiment ardent. Il aimait Margot, ce n’était un secret pour personne… sauf pour elle.

Ouah ! Ouah ! La chienne bondit, la queue en torchère, et débusqua les deux oiseaux unis dans la mort. Margot saisit les volatiles et les brandit triomphalement au-dessus de son crâne.

─ Je t’avais bien dit que tu les as eus, mon Basile. Tu es le meilleur !

Le rayon du soleil vint lécher sa chevelure de cuivre délavée par l’été. Sa tête renversée en arrière, elle se mit à rire en tournant sur elle-même, offrant son visage à l’azur. Basile, fasciné par ce spectacle dont il ne se lassait jamais, sentit son sang s’échauffer dans ses veines.

La petite troupe reprit sa route le long de l’étier. Dans le ciel passa un vol de mouettes. Ouah ! Ouah ! Balle s’élança à leur suite, tête en l’air. Basile la siffla. Elle allait trop loin, les terres du père Antoine lui étaient interdites. Il n’aimait pas les bêtes, le père Antoine, surtout la chienne de Basile. Il avait menacé plusieurs fois de lui flanquer un coup de fusil. Vieux schnock de père Antoine ! Balle revint dans les jambes de son maître. Margot chantonnait en faisant des moulinets avec ses bras. 

« Je suis tombée par terre, c’est la faute à Voltaire ! »

Les deux garçons se lancèrent dans une discussion enflammée.

─ Tu es un sacré chasseur, dit Raymond, les Boches ne feront pas long feu devant toi !

─ Les Boches, je n’en ferai qu’une bouchée ! Un Boche, c’est plus gros qu’un faisan.

─ Seulement, c’est moins bon dans un pâté !

Ils se mirent à rire, provoquant le courroux de Margot qui les gratifia d’un regard assassin.

─ Vous n’avez pas honte ? Gâcher cette belle journée avec cette maudite guerre ! Elle n’aura pas lieu, je vous répète !

─ Enfin, se justifia Raymond, tu ne peux pas le nier. Elle est inévitable ! Hitler vise la Pologne et il l’aura, comme il a eu les Sudètes et la Tchécoslovaquie.

─ Qu’il l’attaque, enchérit Basile, et qu’il se prenne la branlée qu’il mérite ! On leur bottera le cul aux Fridolins, comme la dernière fois !

─ Mais à quel prix ? Vous êtes ridicules tous les deux !

─ Tu es bien une femme, railla Raymond, tu ne peux pas comprendre.

Margot se retourna vers eux, les poings sur les hanches, et les fusilla du regard.

─ La guerre ! La guerre ! Vous n’avez que ça à la bouche ! Vous n’en avez donc jamais assez ! Ah, vous êtes bien des mâles.

La guerre, quel mot épouvantable ! Que d’horreurs et de souffrances recelaient ces six misérables lettres ! Les discussions de bistrot s’alternaient entre les activités des champs et les ambitions démesurées de cet Hitler, que certains prenaient pour un tyran, d’autres pour un pantin. Des informations circulaient, invraisemblables, démentes. Margot avait entendu un jour l’instituteur, monsieur Poulichette, évoquer les camps de travail dans lesquels les nazis enfermaient les Juifs et les opposants du régime. Ces discours, elle les jugeait rébarbatifs, et lorsqu’elle se donnait la peine de les écouter, cela ne durait jamais plus que quelques minutes. À croire que Dieu avait créé les hommes pour se battre et les femmes pour les remplacer aux champs. Une guerre éteinte, il fallait en allumer une autre.

─ Hitler peut bien fanfaronner avec sa belle armée, affirma Raymond. En vérité, il a peur de nous affronter !

─ Vous avez tort de sous-estimer le fascisme, siffla Margot. Regardez ce qui s’est passé en Espagne ! La démocratie a été balayée dans le sang !

─ L’Espagne, c’est l’Espagne ! Pour nous, c’est différent ! 

─ En quoi serait-ce différent ? L’Allemagne et l’Italie ont cumulé leurs forces avec celles de Franco. Voyez le résultat ! Croyez-vous qu’ils s’arrêteront en si bon chemin ?

Entendre son cousin et son meilleur ami parler de ce fléau en une si belle journée la mettait en rogne. Il y avait déjà eu une guerre en France et les hommes du canton étaient partis se battre. Nombre d’entre eux étaient tombés. Leurs noms gravés sur les monuments aux morts étaient tout ce qu’il restait d’eux. Il y avait aussi les éclopés, les éborgnés, les aveugles, les amputés, les culs-de-jatte, les trépanés, les poumons brûlés ou encore les traumatisés. Épaves malheureuses de cette tragédie qu’on entassait à présent dans l’asile du village pour cacher cette déchéance à l’humanité bien vivante. Non, la guerre était loin, elle n’aurait pas lieu. La montée du National-Socialisme, le fascisme… tout ce ramdam se déroulait loin derrière les frontières et elles étaient bien gardées, alors pourquoi en parler ? Margot avait envie de hurler. Tournant les talons, elle s’enfuit en courant. Ses compagnons, dans un commun hennissement de joie, se lancèrent à ses trousses en poussant des cris de sioux.

Qu’il était beau pourtant cet été 1939 ! Partout dans le bocage résonnaient les rires des enfants. Sur les terres prises à la mer, derrière la haute digue qui protégeait les hommes des colères de l’océan, paysans et pêcheurs vivaient de soleil et de vent. Ils allaient au labeur, les femmes préparaient les repas, et tous se retrouvaient au soir, quand l’âne fatigué lâchait dans le crépuscule son braiment le plus rauque. Ils étendaient leurs sabots crottés sous la table et refaisaient le monde. La furie qui gronde, la montée du National-Socialisme. Ah, les bons Daladier et Chamberlin. La guerre ? Inévitable ! scandaient certains. Impossible ! affirmaient d’autres. Infranchissable qu’elle était, la ligne Maginot. Une vague de folie patriotique insufflée par des politiciens assoiffés de pouvoir fanatisait l’Europe. Qu’il est facile de pousser la piétaille au combat quand l’oligarchie reste loin du front !

─ Et les camps ? demanda Margot, une main en visière sur les yeux pour suivre le vol d’un épervier dans le ciel d’azur. Monsieur Poulichette affirme qu’ils envoient les opposants politiques dans des camps où ils n’ont rien à manger. Il paraît qu’on les frappe comme des esclaves.

─ Foutaise ! rétorqua Raymond, tu ne vas pas te mettre à croire tout ce qu’on raconte !

─ Mais, Kessel a écrit…

─ Un roman, Margot, de la fiction ! Tu veux mon avis ? Tu passes trop de temps avec Amélie Poulichette et son père. Les livres toujours les livres ! À quoi ça va te servir ici ?

D’une main, il désigna l’étendue infinie du marais écrasée de soleil. Margot fusilla son cousin du regard.

─ Crois-tu que je vais perdre ma vie ici ? Moi, j’irai à Paris !

Raymond eut un rire moqueur. Margot haussa les épaules et l’ignora. Elle l’aimait, même si parfois, ils peinaient à se comprendre. Il était profondément attaché à sa terre et pourtant, elle savait que cette guerre qui se profilait faisait naître en lui un puissant désir d’évasion. Non qu’il n’appréciât pas les marais de son enfance et le doux climat de la Vendée, mais il était à cet âge où l’oisillon au bord du nid attend le moment de s’envoler.

Pour Basile, c’était différent. Lui rêvait de mer et d’horizons liquides… Il avait passé un été à travailler au chantier nautique de Beauvoir et avait retapé une vieille chaloupe à voile que le propriétaire laissait pourrir. Il l’avait poncée, calfatée, et quand enfin, il l’avait mise à l’eau avec ses amis,

à la cale du port chinois[2], un orphéon de cris de joie s’était élevé à la vue de la frêle embarcation renaissant à la vie. Elle s’appelait Némésis. Par superstition, Margot avait refusé qu’on la débaptise.

Ouah ! Ouah ! La chienne jappa, tournant avec fureur autour d’un piège à ragondins. Prisonnier dans sa cage, l’animal rageait, grognait. Raymond ouvrit la porte en prenant garde de ne pas être mordu, l’empoigna et lui brisa le cou. Le marais grouillait de rats musqués. Leur pisse empoisonnait l’eau des vaches et les faisait crever. Les paysans disséminaient leurs boîtes

à fauve[3] tout au long des étiers. Raymond et Margot les transformaient en pâté ; du pâté de « lièvre des marais » qu’ils vendaient aux touristes fortunés du bois de la Chaize.

Margot adorait relever les pièges et poser les collets, c’était beaucoup plus intéressant que de rester d’interminables heures à coudre, à cuisiner ou à trier les patates. Elle aimait pêcher les crevettes dans les vasières ; racler les palourdes à marée basse au passage du Gois, voler les abricots du père Fuster, faire de longues promenades à dos de Mouton, le lourd cheval blanc au nez chaud et au regard doux qui tirait la charrue de l’oncle Léon. Quand elle avait de la peine, Margot allait dans l’écurie se réfugier entre ses grosses jambes. Il s’appelait ainsi, Mouton, car à sa naissance, il était frisé tel un mouton. Il avait toujours une crinière ondulée et son malheureux bout

de queue, sacrifiée à la triste tradition de la caudectomie[4], se crêpait comme une pelote de laine ébouriffée.

Secrètement, tous les gars du village lorgnaient Margot. Avec son corps souple, effilé comme une liane, sa poitrine ronde, ses fesses musclées, ses cheveux couleur d’or rouge et ses grands yeux turquoise bordés de longs cils noirs, elle leur retournait leur cerveau. De tous, Basile était sans doute le plus amoureux.

L’amour fraternel de leur enfance s’était mué en une passion dévorante. À présent, il refrénait, dents serrées, les pulsions sournoises qui le consumaient dès qu’elle se blottissait contre lui, une vague de chaleur dressant son sexe. Mais pour Margot, Basile était l’ami de toujours. Ils avaient joué dans les hautes herbes avant les fenaisons, dormi dans le hangar à paille envahi de chats, volé les pêches du père Antoine. Elle adorait grimper sur ses larges épaules, plonger ses doigts dans ses cheveux d’ébène. Elle aimait sa peau onctueuse et cuivrée, héritage d’une grand-mère andalouse, son timbre grave, son nez de boxeur et ses mains vigoureuses sur sa taille quand il la faisait danser.

« Une racaille ! pestait tante Solange. C’est la maison de correction qui le guette ! »

Même les frères du pensionnat n’avaient eu raison de sa fougue. Basile se fichait de ces vieux imbéciles et se repaissait des grands yeux de Margot, de ses boucles décolorées par le soleil, de ses mèches indisciplinées, de sa lèvre supérieure ourlée, de son rire mutin et de sa voix délicieusement rauque. Parfois, l’astre du jour étirait ses bras et lui frôlait la joue. Alors elle devenait rouge comme une pivoine et des taches de son fleurissaient sur son nez.

Les cloches de l’église résonnèrent au loin. Margot tressaillit. Il était tard. Elle échangea un regard anxieux avec Raymond.

─ Ne t’inquiète pas, dit-il, j’expliquerai à maman que c’est moi qui t’ai entraînée avec nous.

Margot haussa les épaules, fataliste.

─ Elle ne te croira pas. Elle me déteste. Pour elle, je suis le mouton noir de la famille.

Margot avait des raisons de craindre sa tante. Ses chairs portaient encore les morsures du fouet dont cette dernière se servait pour la battre. Raymond enroula ses bras autour de sa taille et la serra contre lui, arrachant une bouffée de jalousie à Basile.

─ Tu sais bien qu’il n’en est rien. Maman est juste un peu… étroite dans sa tête.

Margot se blottit contre la chaleur réconfortante de son cousin. Heureusement qu’il était là.

Orpheline après le suicide de sa mère, née de père inconnu, Margot avait été élevée par son oncle Léon et sa tante Solange. Cette dernière, trop pieuse pour être charitable, ne voyait en sa nièce qu’une souillure indélébile, le fruit du péché et de la honte. Son mari, Léon, était un brave homme, mais accaparé par les travaux de la ferme, il ne se souciait pas de

l’éducation des drôles[5], et surtout pas de Margot, dont la génitrice était la sœur de Solange.

Solange et Léon avaient eu cinq enfants. Une fratrie dont Raymond était l’âgé. Son puîné, Lucien, était un adolescent mal dans sa peau, maussade et peu enclin à se mêler aux jeux des autres. Une fois, Margot l’avait surpris en train de donner un oiseau blessé à manger à un chat. Il aimait écorcher les lapins et semblait ne trouver plaisir que dans la souffrance. En cela, il était très différent de Raymond. Annette, dix-sept ans, était la sagesse et le calme incarnés. Fiancée à Colin, le fils du professeur de musique de l’école de Machecoul, elle ne vivait plus que pour le trousseau qu’elle brodait. Blandine, onze ans, était le prototype même de ce qu’on appelle communément, une peste. Persifleuse et égoïste, elle n’existait que pour rapporter à sa mère ou à son instituteur les bévues des autres, et parfois les inventait afin de se rendre intéressante. Martin, le petit dernier, six ans, était une réplique de Raymond, joueur et espiègle ; Margot l’adorait.

Raymond prit la main de Margot. Ensemble, ils rentrèrent à la ferme, laissant Basile seul avec sa chienne. Le jeune homme les regarda partir, un nœud dans l’estomac. Margot allait encore se faire sermonner par sa tante, c’était toujours ainsi. Il fallait l’arracher à cela et, pour ça, il n’y avait qu’un moyen. Dans son esprit se formait un projet qui tira sur ses lèvres craquelées un immense sourire.

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