Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 6
flagrante débâcle constataient les soldats. Une déculottée sans nom. Le 20 mai, les forces alliées, encerclées, n’eurent de recours que de se recroqueviller sur Dunkerque. Un repli stratégique affirmait le haut commandement, une Pourtant ils étaient partis pour la gagner, cette guerre… Pulvérisée, la ligne Maginot. Fallait-il être con pour faire confiance à cette prétendue grande muraille de Chine à la sauce française, qui n’avait pas su retenir les Fridolins en 1914 !
Acculés à la mer, harcelés de raids aériens, ramassant leurs morts, dormant dans les dunes, les masures désertées et les carcasses de véhicules, 340 000 hommes attendaient leur évacuation vers l’Angleterre. Au loin, Dunkerque flambait. De sinueuses volutes de fumée noire s’élevaient dans un ciel de plomb, obstruant toute visibilité. Par moment, on se serait cru en pleine nuit tant elles masquaient le soleil. Les Alliés mettaient le feu aux stocks de carburant afin qu’ils ne tombent pas aux mains des Allemands.
Dans les bistrots de Bray-Dune, les soldats s’étendaient sur les banquettes, guettant les débris du plafond qui leur dégringolaient sur la figure à chaque déflagration.
─ Que fout la RAF[8] ? grommela Raymond, pourquoi ne dégage-t-elle
pas le ciel de ces foutus stukas[9] ?
Un café si clair qu’il avait un goût d’eau, une boîte de biscuits moisis pour tout repas, les gars de la 60e division d’infanterie attendaient d’être évacués, calfeutrés comme ils pouvaient dans les dunes. Des explosions secouaient la ville.
─ Nos gars font sauter les réserves de carburant pour qu’elles ne tombent pas dans les mains des Fritz, expliqua le lieutenant Julien Meynard.
Une odeur de caoutchouc brûlé enveloppait l’ancienne station balnéaire devenue un camp retranché. Le long des murs se décollaient les bienheureuses affiches vantant les plaisirs des bains de mer et le bon air du littoral.
─ Les vaches ! pesta Valentin, ils vont nous laisser là. Putains d’Anglais ! On peut bien crever, ils s’en foutent !
Basile se leva et détendit ses bras engourdis.
─ Où tu vas ? demanda Raymond.
─ Je vais faire un tour, voir s’il y a moyen d’embarquer.
─ Tu rêves, mon vieux.
─ Ça ne coûte rien d’essayer.
─ Si ça t’amuse. Moi, je vais chercher de quoi bouffer.
─ Ne vous éloignez pas les gars, prévint Julien, et gaffe à vos têtes !
─ T’inquiète, Lieutenant !
Basile lâcha un ricanement sardonique et disparut dans les dunes, sa main soufflant l’air en un vague salut qui n’avait plus rien de réglementaire. Il tâta la poche interne de sa capote, sa cartouche de Gauloises était bien là, personne ne la lui avait fauchée pendant qu’il dormait.
Sur la plage éclaboussée de balles et de débris d’obus, de longues files de soldats attendaient leur tour. Basile se fraya un chemin entre les caisses éventrées, les cadavres et les carcasses de voiture et atteignit la plage. Comme il se dirigeait vers les officiers chargés de l’embarquement des troupes, le rugissement métallique d’un Bf 109 E transperça le ciel. Il se jeta au sol. Le projectile explosa à quelques pas de lui. Une vague de sable le submergea, manquant de l’ensevelir en entier. Il releva la tête, toussa, cracha, et regarda autour de lui. Le volatile aux ailes de fer s’en était allé, laissant derrière lui une plaie d’un diamètre parfait. Basile en vint à se demander si les ingénieurs de la mort avaient conçu expressément la perfection des cercles que formaient leurs bombes. Membres arrachés, tripes à l’air, les hommes gémissaient, râlaient de douleur. Les secours, arborant la croix de Malte du corps de troupe, accoururent et emmenèrent les survivants sur les brancards raidis du sang des autres.
« Il serait peut-être temps que je me mette à croire en Dieu », songea Basile. Il saisit la médaille de Margot entre ses doigts, l’embrassa et reprit sa marche.
Embarquer, quitter cet Enfer.
Fuir l’Enfer de Dunkerque !
L’horizon marin, d’habitude si plat, était hérissé de destroyers, de frégates, de chalutiers, de thoniers, de chalands, de barcasses. Tout ce qui flottait avait été réquisitionné pour évacuer l’armée. Hier encore, la mer était déserte et tous attendaient. Basile se dirigea vers le premier officier britannique qu’il trouva. Étriqué dans son uniforme boutonné jusqu’au col, perché sur une caisse vide de munitions, il toisait sa piétaille soldatesque d’un air primesautier qui laissa entendre à Basile que l’affaire n’était pas dans la poche. Son instinct ne le trompa pas. Du bout de sa cravache, le gradé refusa la demande du trouffion avant même qu’il ait eu le temps de la formuler.
─ Je ne veux pas fuir la guerre, je veux vivre pour revenir me battre !
─ English first !
« English first » « No Frenchies », la monotonie des réponses lui rendait odieux cet accent au relent de sauce à la menthe. Foutus Anglais ! Il frappa avec rage dans une boîte de conserve vide. Dans un jardin public, les soldats de l’armée vaincue, résignés, lézardaient torse nu, jouaient aux cartes ou aux dés, buvaient, fumaient, savourant leurs dernières heures de liberté, avant d’être faits prisonniers ; leurs dernières heures de vie, avant d’être éventrés par un obus, une bombe, un tir de mitrailleuse ou de mortier. Demandez le catalogue des articles mortifères ! Choisissez votre mort, c’est gratuit ! Des carcasses de chevaux finissaient de pourrir, découpées jusqu’à l’os par quelques couteaux bien aiguisés. Basile pataugeait dans le bris de verre et les tuiles éclatées. Les maisons sursautaient au son des canons. Des quartiers entiers avaient été soufflés comme des châteaux de cartes.
« Sortez vos morts ! Sortez vos morts ! »
Le préposé aux morts sillonnait la ville, tirant à la force de ses bras une charrette dégorgeant de cadavres déchiquetés, de membres arrachés. Le vrombissement des mouches qui foisonnent autour donnait au macabre équipage un aspect répugnant.
« Sortez vos morts ! Sortez vos morts ! »
Au premier étage d’une maison, un jeune garçon suivait aux jumelles le ballet des avions dans le ciel. RAF ou Luftwaffe ? Les anges de la mort passaient en rase-motte, un premier repérage avant de lâcher leurs funestes aérolithes.
─ Cache-toi ! Cache-toi ! cria Basile.
L’enfant n’entendit pas dans le tonnerre de l’apocalypse. Le monde s’embrasa, la terre s’ouvrit en un nuage de cendre, de gravats, de chairs et de métal. Basile roula sur le sol, les mains sur la tête en une protection dérisoire. Une pluie de pierres, de briques et d’asphalte lui retomba dessus. Il se dégagea, blanc de poussière, toussa et s’assura que tous ses membres étaient en place. La façade de la maison tenait toujours debout, les fenêtres avaient été soufflées. Le reste avait disparu. Le garçon ne regardait plus les avions… Son petit corps déchiqueté n’était plus qu’une bouillie de chair et d’os brisés. Son cadavre ténu pendait sur le bâti comme du linge sur un fil. Le préposé aux morts était demeuré à terre lui aussi, un torrent de boyaux moussus se répandant autour de lui. La charrette s’était renversée et son chargement avec.
Quand l’épais nuage de fumée se fut dissipé, Basile vit émerger une étrange silhouette en uniforme français, crucifix au col, écharpe blanche au cou, tête nue poudrée de poussière, qui marchait nonchalamment entre les décombres. Il s’arrêtait devant chaque mort, murmurait une prière et faisait un signe de croix. C’était l’aumônier d’un régiment décimé. Basile se souvenait vaguement l’avoir aperçu à la fontaine, faisant la queue pour remplir son bidon. Il l’apostropha.
─ Hé ! Le ratichon, qu’est-ce qu’il fout ton bon Dieu ? Il se fiche de nous on dirait !
─ Pas de blasphème, mon fils. Dieu n’aime pas ça.
─ Dieu est du côté des Boches !
─ Gardez espoir, ce n’est qu’une épreuve qu’Il nous envoie.
Basile désigna le cadavre du gamin qui pendait à sa fenêtre.
─ Pour lui aussi ce n’était qu’une épreuve ?
Il laissa le curé à ses extrêmes-onctions et continua sa route sans même savoir ce qu’il cherchait. Il n’avait qu’une idée fixe, ne pas mourir ici. Revoir Margot. Il reviendrait, il le lui avait promis. Plus que la médaille de baptême qu’elle lui avait offerte, son seul nom, Margot, lui faisait l’effet d’un talisman protecteur. Il suffisait qu’il le prononce, qu’il le murmure, pour que le visage aimé apparaisse dans un flot de lumière d’or et le guide.
Ce fut elle sans doute qui le guida jusqu’à une maison que le sort semblait avoir épargnée, unique rescapée d’une rue pulvérisée par des chapelets de bombes. Devant sa belle façade dans le style typique de la côte d’Opale gisaient quatre soldats britanniques. L’engin explosif qui les avait tués n’était pas passé loin, le prouvait l’énorme cratère dans lequel ils glissaient. L’un d’eux avait perdu sa tête, d’un autre ne restait que le tronc. La guerre faisait des cadavres bien laids.
Contournant la macabre découverte, Basile pénétra dans la maison en quête de nourriture. Les placards étaient vides, les armoires également. Sous l’escalier, la porte de la cave était entrouverte. Il la poussa, elle couina sur ses gonds. Une odeur de salaison lui monta aux narines, lui rappelant la faim qui lui tenaillait les entrailles. Il chercha à tâtons l’interrupteur. Pas de lumière bien sûr. Il alluma son briquet. Le son d’une voix le fit tressaillir.
─ Hey, hey ! Par ici !
─ Il y a quelqu’un ?
Il descendit l’escalier branlant, prenant garde où il posait les pieds. Le plafond menaçait de tomber sur son crâne. Ce qu’il découvrit lui arracha un sourire cynique.
─ Hello, my friend. Please, could you help me ?
C’était un officier britannique, un de ceux qui buvaient leur thé et grignotaient des muffins en laissant crever les gars sur la plage. Il était assis sur un tonneau, son casque académiquement vissé sur sa tête, un pan de son pantalon relevé jusqu’au genou, dénudant une vilaine plaie qui risquait de s’infecter.
─ Ça alors, un Rosbif ! Il s’est perdu l’amiral ?
─ Je souis blessé la jambe. Mes hommes sont partis chercher l’aide. Mais ils ne weviennent pas et mon jambe me fait de plous en plous souffrir.
─ Ah, c’était à vous les trois macabs. Ils n’iront plus rien chercher du tout, croyez-moi.
─ S’il vous plaît mon brave, pourriez-vous m’aider à wejoindre mon ounité ?
Basile eut un rictus moqueur en détaillant cet officier qui, sans doute, paradait fièrement quelques heures plus tôt sur la plage, dénué de considération pour les malheureux soldats français quémandant le droit de sauver leur vie. Il l’aurait bien laissé pourrir ici, ce guignol passementé de galons, pourtant il lui vint une idée. Ignorant le blessé, il inspecta du regard ce refuge de fortune et s’arrêta sur la terrine posée à côté de l’Anglais.
─ Ça alors, qu’est-ce que je vois ? On dirait du pâté.
─ De la tewine, mon cher, et, elle est fameuse.
Oui, une grosse terrine de faisan comme il les cuisinait en Vendée et une miche de pain entamée. Basile s’en empara, s’installa sur une chaise encore debout, ouvrit la lame de son couteau et se tailla une large part. Le sol trembla à nouveau, faisant tressaillir les saucissons pendus aux solives. Cette cave était une véritable corne d’abondance, de quoi régaler les copains, mais à cet instant, Basile ne pensa pas à eux. Ses muscles tendus au paroxysme, il saisit son fusil, déchargé depuis longtemps, et le braqua par réflexe vers l’escalier, d’où il avait entendu des pas précipités. Si précipités qu’ils furent aussitôt suivis du bruit d’un corps dévalant dans les marches. Le maladroit curé s’écrasa de tout son long, le nez dans la poussière. Il se redressa en s’époussetant.
─ Merde, c’est vous mon père ? Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous en avez déjà fini avec vos saintes simagrées ?
─ L’obus, expliqua le curé en se relevant, je suis venu me mettre à l’abri. Et puis, j’ai entendu des voix.
─ Et tu t’es dit qu’il y aurait peut-être un petit quelque chose à becter, curé. Regarde ça. Un vrai festin.
─ Et lui ?
─ Un Rosbif qui voudrait rejoindre son bateau. Venez donc taper un bout, mon Père. Vous devez avoir les crocs !
L’officier blessé tendit une main courtoise, bien que suffisante, à l’aumônier qui, obnubilé par la ripaille proposée, l’ignora parfaitement.
─ Colonel Edward Kinleight…
─ Eh bien, mon fils, ça ne se refuse pas !
─ Goûtez-moi ça, mon Père, une terrine de faisan.
─ Mmh, délicieux. On dirait plutôt… de la bécasse.
─ Please, je souffre howiblement.
─ De la bécasse, vous croyez ? Moi je trouve que ça ressemble à du faisan.
Le curé se resservit une large tranche.
─ Non, non, je vous assure que c’est du lièvre.
─ Bécasse ou faisan, on s’en fout ! Goûtez-moi ce saucisson !
─ Je dois wetourner avec mes hommes.
─ Si seulement le pain n’était pas si sec.
─ Ou alors il faudrait du beurre.
─ It’s very important !
─ Oh, regardez mon fils, un jambon cru au torchon !
─ Gentlemen !
─ Merde, il sent rudement bon !
─ Please.
─ Et cette cave ! Les habitants d’ici avaient bon goût et étaient amateurs de Bourgogne. Pommard, Aloxe-Corton, que des grands crus !
─ Vous avez raison, mon père. Allez, à la santé de nos généraux qui nous ont bien foutu dedans, dit-il en levant une bouteille à moitié pleine de Clos Vougeot 1934.
─ Et à celle des Anglais qui vont nous laisser crever ici.
Basile et le curé firent tinter leurs bouteilles de vin, assis chacun sur une caisse, la bouche pleine de pâté. Dehors, la DCA fusillait le ciel, les Junkers pilonnaient la côte. Le monde des hommes ne tenait plus qu’à un fil. Sentant qu’il n’obtiendrait rien de la part de ces deux-là sans contrepartie, l’officier s’épongea le front.
─ Okay, okay, gentlemen. Si vous me sortez de là, je vous donne ma pawole que je vous ferai embarquer avec moi pour l’Angleterre.
─ Ah, là tu nous intéresses, l’English, s’exclama Basile. Qu’est-ce que tu en penses, curé ?
─ Bien, si nous avons sa parole de gentleman.
─ Tu promets que tu ne nous laisseras pas en rade au dernier moment ?
─ I promise gentlemen.
─ Eh bien, vous voyez, mon Colonel, ce n’était pas compliqué !
Le curé aida Basile à hisser le gradé sur son dos, puis ouvrit sa musette et y plongea le jambon, les saucissons, le reste de terrine ainsi que deux bouteilles de vin.
─ Ben qu’est-ce que tu fous, curé ?
─ Je nous prépare un petit frichti pour le voyage. La traversée va être longue et la nourriture anglaise a fort mauvaise réputation.
Sur la ville rampaient de lourds nuages de fumée, de poudre et de suie. Çà et là tonnait une explosion. Basile courait en portant l’Anglais, suivi par l’aumônier qui serrait contre lui son précieux butin culinaire.
« Laissez passer ! Laissez passer ! Officier blessé ! »
L’étonnant trio se retrouva sur la plage, se frayant un chemin entre les interminables files humaines, faisant fi des houles de protestations. Impressionnés par la cravache que brandissait le colonel, les soldats s’écartaient sans oser manifester leur indignation de voir des Frenchies embarquer avant eux. Sans hésiter, Basile se jeta dans les vagues et, de l’eau jusqu’aux hanches, déposa son fardeau dans une chaloupe. Dans le ciel, trois nouveaux Junkers firent leur réapparition.
─ Grimpe, Curé ! Grimpe !
Plusieurs tirs en rafales passèrent à quelques mètres d’eux. La barque tangua dangereusement, évita de justesse le chavirage et quitta le rivage dans une cohue d’embarcations surpeuplés. Il leur fallut encore franchir la furie liquide d’une mer infernale. Partout, des nappes d’hydrocarbures enflammées menaçaient de les dévorer. Les rescapés des précédents naufrages s’accrochaient à tout ce qui flottait, volaient le gilet de sauvetage des plus faibles, tentaient désespérément d’atteindre à la nage un nouveau bateau. Tant bien que mal, la frêle barcasse toucha son objectif : un destroyer, dont les énormes filets jetés en guise d’échelle de coupée n’étaient plus qu’une immense grappe humaine. Basile et le curé s’y frayèrent un passage, à coups de coude, à coups de pied, traînant à leur suite leur salvateur fardeau.
Sur le pont, les fugitifs se chevauchaient, se vomissaient dessus. Le bateau roulait, tanguait. En proie à un violent mal de mer, l’aumônier se tenait les tripes. S’agrippant au bastingage, Basile le remorqua à travers la cohue. Depuis la poupe où ils s’étaient retranchés, caparaçonnés dans leurs gilets de sauvetage, les deux hommes regardaient s’éloigner les côtes enfumées de France, un pincement au cœur.
─ Basile Auger, du 60e DI[10], se présenta Basile. Je vais te dire un truc curé. Si on s’en tire, je te jure de croire en Dieu.
─ Maxence Lecourtois, curé à Sainte-Marie-du-Mont dans le Cotentin. Si je survis à cette traversée, je me ferai un plaisir de te baptiser. Car tu ne l’es pas, n’est-ce pas ?
─ On ne peut rien te cacher. Un peu de saucisson à l’ail, mon Père ?
Il brandit sous son nez la charcuterie suintante. Le père Lecourtois devint vert et s’arc-bouta par-dessus le bastingage.
Ce n’est qu’en arrivant au port de Douvres que Basile songea qu’il aurait dû prévenir ses copains.
***
Sur les routes et dans les campagnes, les prisonniers français s’entassaient, s’amoncelaient, se rendaient en levant bien haut les mains au-dessus de leur tête. Les Allemands, submergés par une telle moisson, ne surent plus que faire de leur récolte. Ils les parquèrent, comme des bêtes, dans des geôles de fortune : des corps de ferme abandonnés, des enclos de fils de fer barbelés, ou simplement sous l’œil goguenard d’un soldat, au milieu des vaches indifférentes et des pissenlits. Déjà, les captifs étaient réquisitionnés pour reconstruire les infrastructures et les ponts dynamités pour protéger la fuite de leur état-major, et parfois même leur propre prison.
Le 18 juin, la ville de la Duchesse Anne était occupée[11].
Le 22 juin, l’armistice fut signé, les combats cessèrent. La fin du cauchemar pour beaucoup, l’antichambre de la mort pour d’autres. La France, coupée en deux, devint la France de la peur, la France des lâches, la France de la honte. Ce fut l’heure du drapeau rouge à la croix gammée, des bottes de cuir qui claquent sur le pavé, des rafles et de la délation, l’heure de la disette et des tickets de pain, des brassards écarlates et des étoiles jaunes.
Et au milieu de tout ça, au milieu du chaos de la débâcle, une voix s’éleva, nasillarde, chevrotante. La voix de l’espoir. Le papillon de la boîte
de Pandore[12].
« Si les forces de la liberté triomphent finalement de celles de la servitude, quel serait le destin d’une France qui se serait soumise à l’ennemi ?… »
Devant la TSF du Café des Céréales, Margot entendit cette voix, mais comme beaucoup de Français, elle ne l’écouta pas, la tête ailleurs, tournée vers ses amis qu’elle ne reverrait pas avant longtemps.
« L’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la patrie commandent à tous les Français libres de continuer le combat, là où ils seront, et comme ils pourront… »
─ Alors, ma petite Margot, dit monsieur Boury en lui servant une menthe à l’eau, toujours pas de nouvelles de tes cousins ?
« Il est, par conséquent, nécessaire de grouper partout où cela se peut une force française aussi grande que possible. Moi, Général de Gaulle, j’entreprends ici, en Angleterre, cette tâche nationale… »
─ Non, monsieur Boury, je prie tous les jours pour que les Boches ne les tuent pas et qu’ils reviennent sains et saufs.
« J’invite tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l’air ; j’invite les ingénieurs et les ouvriers français spécialistes de l’armement, qui se trouvent en territoire britannique ou qui pourraient y parvenir, à se réunir à moi… »
─ Ils reviendront, s’exclama madame Boury, et mon Silvère aussi, et tout recommencera comme avant.
« J’invite les chefs, les soldats, les marins, les aviateurs des forces françaises de terre, de mer, de l’air, où qu’ils se trouvent actuellement, à se mettre en rapport avec moi. »
─ Plus rien ne sera jamais comme avant, marmotta Margot.
« J’invite tous les Français qui veulent rester libres à m’écouter et à me suivre. Vive la France libre dans l’honneur et dans l’indépendance ! »
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