Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 19 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 19

 

Base militaire d’Aldershot, Hampshire, Angleterre, avril 1941

 

commençait à gonfler, essayait de reprendre son souffle, tandis que le La cloche sonna la fin du huitième round. Les combattants s’effondrèrent chacun dans leur coin, le visage en sang. Basile, l’œil mi-clos par sa paupière qui

cutman[30] appliquait la plaque d’argent sur les ecchymoses.

─ Où en est la côte, Curé ?

─ Elle grimpe, mon fils, elle grimpe. Elle vient de franchir les cent contre un.

─ Pas trop tôt, cet enfoiré de Polack m’a tellement démonté la gueule que ma fiancée ne va pas me reconnaître !

Il cracha un jet de salive rouge. Le père Maxence lui vaselina les pommettes.

─ Tout de même, tu prends des risques, mon fils.

─ À vaincre sans périls, on triomphe sans gloire !

─ Intéressant, j’ignorais que tu lisais Corneille.

─ J’ignorais que c’était de lui, j’ai dû l’entendre quelque part.

La cloche retentit ; les deux adversaires se refirent face, muscles tendus. Sûr de sa victoire, le Polonais négligeait sa défense. Il était arrivé à ce point de confiance en lui où la méfiance s’amenuise. Exactement là où voulait le mener Basile. Tandis qu’il encaissait les coups de massue de son rival, sa côte montait… Cent contre un ! Un bon pactole, assez pour offrir une jolie bague de fiançailles à Margot. Maintenant, il allait pouvoir expédier son adversaire au royaume de Morphée.

Le Polonais envoya un direct à Basile qui esquiva, avec une souplesse insoupçonnée. Il en profita pour lui envoyer un violent crochet au foie. Le Polonais tangua. Basile le remonta d’un uppercut au menton. Cette fois, l’autre vacilla. Son coin haranguait.

Kill him, kill the fucking froggy !

Mais le poing du Polonais frappait à présent dans le vide. Basile dansait autour de lui. D’un nouveau crochet, à la tempe celui-ci, il lui tordit la nuque, éclaboussant les spectateurs du premier rang d’un jet de salive et de sang. Le Polonais chancela, les bras ballants, le regard hagard, KO debout. Basile l’acheva d’un ultime crochet dans la mâchoire. Le géant s’écrasa en arrière, les yeux révulsés.

Le combat était fini, la foule exultait.

Le père Lecourtois jaillit sur le ring et brandit les poings du vainqueur sous les vivats des Anglais qui savaient reconnaître un champion. Le clan polonais, lui, faisait sérieusement la tête. Le jeune Simon Josh, un Français fraîchement débarqué de France et que Basile avait pris sous son aile, amassait les gains des paris. Un sacré butin que les trois amis venaient d’encaisser.

─ Participer à cette mascarade ne te dérange pas, mon Père ?

─ Ma foi non, je m’amuse.

─ Je croyais que ton dieu méprisait le fric.

─ De l’argent pour la bonne cause, mon fils, la nôtre.

Basile éclata de rire. Depuis qu’il connaissait le père Maxence Lecourtois, rencontré dans des circonstances rocambolesques à Bray-Dune, il avait appris à apprécier ce singulier curé dont la vocation, pourtant sincère, l’avait frappé sur le tard. Maxence avait fini par lui avouer ne pas toujours avoir eu la foi. Il fut même un temps où il fuyait la morale. Lui qui confessait à tour de bras avait sur la conscience un bien étrange secret, et Basile le respectait trop pour le questionner davantage.

Basile s’essuyait le front avec sa serviette quand une main gaillarde se posa sur son épaule.

─ Excuse-me, Captain. The colonel Kinleight wants to see you. Now !

À contrecœur, Basile, les cheveux ruisselants de sueur, attrapa sa vareuse et suivit le brigadier. Que lui voulait le colonel ? Il ne le lâchait pas depuis leur arrivée en Angleterre. Kinleight avait rapidement saisi les prédispositions extraordinaires du froggy pour tuer sans être tué. Une recrue de choix pour ses troupes.

Le galonné le fit grimper dans une Triumph Gloria grise et prit place à ses côtés. Le véhicule aux yeux teintés démarra. Ils sortirent de la base et prirent la route de Londres. Basile s’épongeait les tempes. L’odeur de transpiration envahit l’habitacle. Le brigadier lui jeta un regard agressif en fronçant les narines.

─ Désolé, vieux, fallait me laisser le temps de prendre une douche. En plus, je vais prendre froid avec tes conneries !

Après une heure de trajet et de nombreux barrages, ils atteignirent la capitale anglaise. La ville était plongée dans le black-out. Les sacs de sable s’amoncelaient au pied des bâtiments. En dehors des rares patrouilles appelant régulièrement à éteindre les lumières et à tirer les rideaux, Londres avait des airs de ville fantôme. Déjouant toutes ses velléités d’invasion, les Anglais refusaient la défaite en dépit des innombrables bombardements qui dévastaient leurs cités ; les pilotes de la RAF faisaient preuve d’une adresse sans pareille, et les batteries géantes de DCA placées dans l’estuaire de la Tamise pulvérisaient les audacieux oiseaux de fer qui osaient s’aventurer au-dessus de leurs têtes.

Basile se demandait comment c’était là-bas, en France. Vivaient-ils eux aussi dans la nuit, les sacs de sable et le marché noir ? Les meilleures affaires se font pendant les crises. On a besoin de tout, armes, vivres, plaisirs… Tout se vend, et au prix fort. Il songea à Margot. Il l’imagina, affamée, tremblant dans le froid, terrifiée par les soldats. Il aurait désiré la serrer dans ses bras, l’embrasser, lui dire que bientôt tout serait terminé. Combien de fois avait-il commencé une lettre sans pouvoir la finir ? Les Français réfugiés racontaient de terribles histoires. Simon Josh, dix-neuf ans, avait assisté, impuissant, à l’arrestation de sa famille. Simon avait eu la vie sauve grâce à un courageux voisin. Pris en charge par un réseau, il avait rejoint Londres où il voulait se battre.

La voiture longea la Tamise, dont les eaux habituellement noires disparaissaient sous un linceul phosphorescent. Puis elle tourna pour emprunter le Tower Bridge, coiffé de hideux ballons emplis de gaz incendiaires destinés à dissuader les pilotes de la Luftwaffe de venir lui friser les moustaches. Disséminées partout dans la ville et sur les toits des immeubles, des batteries de canons anti-aériens dressaient leurs bouches mortelles vers un ciel sans cesse menacé. Londres s’était vidée d’une majeure partie de ses habitants. Ne subsistaient encore que les soldats, les préposés à la défense, les patriotes… et les suicidaires.

La Triumph s’arrêta devant un grand édifice de briques de style victorien, gardé par deux militaires retranchés derrière des sacs de sable hérissés de fils barbelés. Basile et le brigadier sortirent du véhicule et pénétrèrent dans le bâtiment, empruntèrent un long couloir jusqu’à un escalier préservé par deux battants coupe-feu. À mesure qu’ils descendaient vers les ténèbres, le brouhaha sourd des conversations feutrées s’éleva. L’Underground War Whiskey Club, aménagé dans les caves d’un ancien collège de jeunes filles dont la structure principale avait été bombardée en octobre 1940, n’ouvrait ses portes qu’à de rares privilégiés. N’y avait-on pas récemment croisé Winston Churchill en personne ? Un majordome sikh aux yeux de braise, un turban vert enroulé sur ses longs cheveux noirs, le visage mangé d’une barbe de la même teinte, se planta devant eux et désigna Basile.

─ Pas de veste, il n’entre pas.

─ Bien, trouve-lui une veste ! aboya le brigadier.

Ainsi accoutré d’une camisole, trop étriquée pour sa carrure, Basile, la tignasse encore laquée de sueur, pénétra dans le sacro-saint de la résistance britannique. Rares étaient les élus qui y étaient autorisés et Basile se demanda pourquoi il en faisait partie.

Sur le mur du fond, le portrait du roi George trônait en majesté, cerné de part et d’autre de drapeaux britanniques. Une fumée opaque issue des nombreux cigares consumés flottait en suspension. Là, les hauts officiers jouaient le sort de milliers de soldats autour d’une table de billard. Derrière un bar d’acajou, rapporté d’un grand hôtel de Londres, s’affairaient deux barmen en smoking. Et pas une femme à l’horizon… Logique puisque le club leur était interdit.

Basile aperçut le colonel enfoncé dans un fauteuil, un verre de Cardhu à la main, discutant avec un autre officier. Il lui fit signe de s’asseoir avec eux. Basile ne se le fit pas dire deux fois et prit place dans un Chesterfield de cuir, confortable et moelleux à souhait. Congédié d’un geste, le brigadier tourna les talons en maugréant.

─ Basile, je vous présente sir Earl Williams du SOE. Vous connaissez le SOE ?

─ Special Operation Executive. J’en ai entendu parler.

─ Désirez-vous un cigare ?

─ Volontiers.

Sur la défensive, Basile puisa dans la boîte de Montecristo que lui tendait Kinleight. Le colonel lui laissa le temps de l’allumer avant de reprendre.

─ Sir Williams a besoin d’hommes fiables, efficaces, maîtrisant les techniques de combats et faisant preuve d’ingéniosité.

─ En quoi suis-je concerné ?

─ Des hommes qui connaissent la langue et le pays que nous voulons délivrer. Des hommes comme vous.

─ Je repose ma question, en quoi suis-je concerné ?

─ Vous connaissez la ville de Saint-Nazaire ?

Basile savoura une bouffée de cigare. Ils le renvoyaient en France. Il allait fouler le sol français et serrer Margot dans ses bras. Saint-Nazaire, juste l’estuaire à traverser… Cette idée lui arracha un sourire. Se trompant sur son rictus, Kinleight continua.

─ Les Allemands y construisent une base de sous-marins réputée indestructible. S’ils y parviennent, ils auront la suprématie des mers. Il faut donc impérativement la détruire.

─ Et vous avez pensé à moi pour cette mission suicide !

─ Le colonel nous a vanté votre hargne pour vous sortir des situations les plus désespérées, déclara sir Williams. Votre mission n’est pas une simple action commando. C’est, disons, une mission de renseignements. On raconte que vous avez reçu la Croix de Victoria en raison de votre bravoure pendant la bataille d’Angleterre. Quel honneur pour un frenchie ! Votre fiancée en sera impressionnée !

Basile, engoncé dans le moelleux du fauteuil, sirotait pensivement son whisky-soda. Jamais il n’avait franchi l’estuaire de la Loire ni posé les pieds dans la ville-port. Quand bien même l’envie de voir les gros cargos qui partaient à l’autre bout du monde lui avait souvent dévoré le ventre. Il détailla son interlocuteur. Son casque de cheveux neigeux lui donnait une allure vénérable, mais l’expression rusée qui illuminait son visage le mettait en garde. Pourtant, il savait déjà qu’il allait accepter cette mission. Il n’avait pas franchi la Manche sous un déluge de feu et de mort pour se tourner les pouces. La rage au cœur, il ne vivait plus que pour chasser les Allemands de son pays, retrouver Margot et, s’il le pouvait, rafler bon nombre de médailles au passage en se couvrant de gloire. Elle n’en serait que plus fière de devenir sa femme. Il l’imagina, avançant dans sa robe de taffetas blanc sous la nef de l’église de Bouin. Son palpitant allongeait ses battements à chaque pensée qu’il avait d’elle.

Un serviteur sikh porta au colonel un pli épais sur un plateau d’argent.

─ Mais j’y songe, mon cher Basile, nous ne vous avons pas félicité pour ce soir, reprit le colonel en sortant de l’enveloppe une liasse de livres sterling, beau combat. Personne n’y croyait. Néanmoins, dois-je vous rappeler que les combats clandestins ne sont pas autorisés et les paris interdits ?

Basile grimaça.

─ Ce Polonais était un dur à cuir, continua Kinleight, certain d’avoir marqué un point, cependant, je n’ai jamais douté de vous. Je savais que vous vous arrangeriez pour faire monter la côte. Ce qui est tout à fait irrégulier.

─ Irrégulier ! Qui s’est pris tous ces pains dans la tronche, d’après vous ? Je l’ai gagné mon pognon ! Je n’ai jamais triché, j’ai juste laissé cette grosse masse décérébrée se fatiguer. Il n’y a rien d’illégal à ça !

─ Il n’en reste pas moins que les paris sont interdits. Ce seul délit peut vous valoir la cour martiale.

Dompté, Basile se renfrogna dans son fauteuil. Son cigare prit soudain un goût de cendres amères. Il devina où ces deux-là voulaient en venir. Ce salaud de colonel le tenait, et pourtant il avait lui-même raflé un bon paquet d’oseille sur son dos.

─ Bien sûr, fit Sir Williams d’un ton sirupeux, ceci restera entre nous. Nous n’aurions pas à cœur de faire jeter en prison l’un de nos meilleurs hommes.

─ J’ai compris, Général. Aurais-je le droit de choisir mes hommes ?

─ Je vous laisse carte blanche, Capitaine Auger. Bienvenue au SOE. Je vais vous expliquer ce que nous attendons de vous…

Bien plus tard dans la nuit, Basile était de retour dans la casemate qu’il partageait avec le père Maxence et le jeune Simon Josh. Son air maussade n’échappa pas aux deux hommes qui guettaient son retour. Inutile de développer, un seul regard suffit pour exprimer ce qui les attendait. Ils avaient vécu ensemble, s’étaient entraînés ensemble dans cet horrible camp en Écosse, ils n’avaient plus besoin de parler pour se comprendre. Pour qu’un officier vienne le chercher de cette façon, l’affaire devait être grave, mais ils y étaient préparés. C’est pour cela qu’ils avaient fait tout ce qu’ils avaient fait, enduré tout ce qu’ils avaient enduré. Le retour en France se profilait et chacun avait conscience que ça n’aurait rien d’une balade touristique.

Basile prit le temps d’allumer une cigarette et observa les compagnons qu’il avait choisis pour composer « son équipe » : le père Maxence et le jeune Simon Josh. Son regard s’arrêta sur l’homme d’Église.

─ Paris ne t’es pas inconnu, curé.

C’était une affirmation et Maxence le savait. Nul ne connaissait Paris mieux que lui, lui qui avait vécu l’autre moitié de sa vie à en visiter les banques et les hôtels particuliers, lui qui n’ignorait aucun des souterrains et des passages dérobés de la capitale…

─ Paris a dû bien changer depuis.

─ Ne t’inquiète pas, aux dernières nouvelles, la tour Eiffel serait toujours à la même place. Ta mission est de former un réseau de renseignements, mais aussi de prospecter pour trouver à nos futurs agents des planques sûres et discrètes. Avec Simon, j’irai en Mayenne à la recherche de zones de parachutage sécurisées. Il faut vous préparer à retourner en France. Le moindre détail, shampoing, vêtements, peut nous perdre, alors soyez prudents !

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