Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 27
Elle s’en contenterait. L’obscurité menaçait, elle dut se dépêcher avant que Comme il l’avait promis, Silvère avait laissé une bicyclette à son attention au café de la gare de Bouin, une antique bicyclette usée, mais qui roulait encore. la nuit tombe. Elle fit un crochet vers le vieux moulin, elle avait besoin d’y épancher ses larmes, d’y crier sa rage. Maudit soit Beuscher ! Il l’avait envoyée droit dans un guet-apens et ne s’était pas montré. Maudit soit le lieutenant Meynard ! Ces deux-là s’étaient bien fichus d’elle. Qu’ils aillent au diable ! Le bâton frappait les ronces et les orties pour effrayer les serpents.
« Salaud ! Salaud de Boche ! Comment a-t-il osé ? »
Margot exultait sa fureur sur les herbes folles. Comment ce colonel avait-il eu l’audace de la comparer à une putain ? Lui faire une telle proposition ? Julien Meynard, Markus Keisner, tous les deux dans le même sac. L’un la prenait pour une paysanne, l’autre pour une catin ! Julien s’était servi d’elle. Quelle tête aurait-il arborée si elle avait accepté de devenir la maîtresse de cet officier allemand ? Son air fantoche aurait laissé place à la peur. Elle aurait tenu sa vie entre ses mains. Quelle belle vengeance en vérité !
Les prunelles d’Annette rivées sur elle, cet air méprisant qu’elle affichait quand elles s’étaient croisées… Que faisait-elle à Nantes ? Qui était cet homme à ses côtés, cet homme au visage émacié dont le regard sur elle lui avait fait l’effet de deux lames d’acier ? Depuis des mois, elle ne savait plus rien sur sa cousine. Elles étaient devenues deux étrangères. À présent, Annette la verrait comme une ennemie. Non, cela ne se pouvait, elle lui expliquerait dans quelles circonstances elle s’était retrouvée entre les pattes de cet Allemand, elle lui parlerait de Raymond et du lieutenant. Jamais Annette ne dénoncerait son propre frère, elle devait être morte d’inquiétude de ne pas avoir de ses nouvelles. Elle aurait dû l’en informer plus tôt. Oui, c’est ça, elle allait tout raconter à Annette !
Sa décision prise, elle se dirigea d’un pas allant vers le vieux moulin. Soudain, elle s’arrêta, haletante, les sens aux aguets. La bâtisse séculaire se dressait devant elle, à moitié effacée par l’obscurité. Une ombre se profila… à moins que ce ne fût son imagination.
─ Il y a quelqu’un ?
Elle leva son bâton. Non, ce n’était pas son imagination. Il y avait bien quelqu’un.
─ Je sais que vous êtes là ! Montrez-vous !
Un rire moqueur lui répondit. Julien Meynard ! Oh, comme elle le détestait ! Sa voix chargée d’ironie agissait telle une gifle sur elle.
─ Un vrai chat sauvage, hein ?
─ Taisez-vous ou je vous fracasse le crâne ! cracha-t-elle en brandissant son gourdin.
Le lieutenant l’attrapa avec une aisance de militaire.
─ Cesse tes enfantillages. Tu as pu voir Philippe Beuscher ?
─ Évidemment que je l’ai vu, ce crétin ! Un sale type à votre image, je ne m’étonne pas que vous soyez amis !
─ Et alors ?
─ Et alors rien ! C’est un mufle, un ignoble goujat ! Il m’a demandé de le retrouver dans un restaurant du Bouffay, seulement il n’était pas au rendez-vous. Il m’a laissée poireauter comme une idiote ! Aucune galanterie !
Julien fronça les sourcils.
─ Il n’est pas venu ?
─ Il m’a plantée là et ce n’était pas vraiment drôle. Il y avait tous ces gens qui me dévisageaient comme une bête curieuse !
─ Il y a de quoi, un véritable animal de foire !
─ Je n’ai rien perdu au change, le nargua-t-elle soudain, provocatrice, un bel officier m’a invitée à déjeuner. Le meilleur repas que j’ai fait depuis longtemps. Entrée, plat, dessert, vin et café. C’était la première fois que j’allais au restaurant, c’était très agréable.
La surprise étant de taille, le sang se retira du visage de Julien.
─ Un officier allemand ?
─ Un colonel ! Grand, beau, très raffiné et si viril. Terriblement viril. Ah ! comme il était viril !
─ Garce !
─ Il m’a fait des compliments tout le long du repas.
─ Idiote ! Il voulait juste te sauter !
Julien serra les poings. Quelle était cette vilaine morsure qu’il ressentait au ventre ? La jalousie ?
─ Il veut faire de moi sa maîtresse, me choyer, me combler, m’offrir du satin, de la soie et de l’organdi. Il possède un magnifique appartement et m’a proposé de vivre avec lui. Je crois bien qu’il est amoureux.
─ Pauvre écervelée ! Tu crois le premier pervers venu !
Margot éclata de rire devant le cri de rage de Julien.
─ Vous décevrais-je, Lieutenant, si je devenais la maîtresse d’un colonel allemand ? Une situation qui a des avantages !
─ Pourquoi pas, tu ferais une excellente pute à Boches ! On dit qu’ils sont vicieux, très vicieux. Je suis sûr que ça va te plaire !
Cette fois, elle le prit de vitesse. Le bâton dans sa main s’éleva et frappa lourdement son crâne. Un bruit mat. Julien s’effondra dans un cri étouffé. Elle tourna les talons et s’enfuit en courant, l’abandonnant à son sort. Le salaud ! L’ignoble salaud ! Il l’avait bien mérité son coup de bâton, depuis le temps qu’elle le lui réservait. Des larmes brûlantes roulaient sur ses joues enfiévrées. Le salaud ! L’immonde salaud ! Qu’avait-il toujours à la rabrouer ? Était-ce la rancœur d’avoir perdu la guerre qui le rendait odieux ? Il allait avoir un sacré mal de tête en se réveillant, bien fait pour lui !
Mais si elle avait frappé trop fort, lui fracassant le crâne ? S’il était mort ? Agonisant ? Si elle l’avait tué ? Le vent de la nuit jouait dans ses boucles, l’air du soir chargé d’une odeur d’herbe des marais embaumait le crépuscule. Sur l’horizon, le jour disparaissait dans un dégradé de rose et de violet. S’il avait succombé, elle aurait son sang sur les mains, le même sang qui souillait l’extrémité de son gourdin, celui de l’homme qui avait sauvé la vie de Raymond ! Un vertige la prit et elle chancela. Non, elle n’était pas une meurtrière ! Le souffle court, elle revint sur ses pas, les battements de son cœur en suspens. Plus rien ne bougeait.
─ Lieutenant ?
Il ne répondit pas. Elle devina sa silhouette recroquevillée sur le sol où il était tombé, immobile. La peur l’envahit.
─ Lieutenant !
Dans un cri, elle se rua sur le corps, le retourna. Le sang coulait sur le front du jeune officier. Son visage était livide, pâle comme la mort. Non, ce n’était pas possible !
─ Lieutenant, lieutenant ! Je vous en prie, lieutenant, réveillez-vous !
L’oreille posée sur sa poitrine, elle chercha les battements de son cœur. Allait-il clamser ? Elle sentit alors une puissance surhumaine l’envelopper en entier, deux bras vigoureux l’emprisonnèrent dans leur étau. Julien la fit basculer et la coucha dans le foin. Aussitôt, il fut sur elle, s’imposant par la seule force de sa masse. Elle voulut s’arracher à ce piège de chair, mais ses lèvres furent happées par une bouche vorace. Une langue à l’odeur de tabac franchit la barrière de ses dents. Elle le mordit farouchement, cherchant à lui faire mal.
─ Brute ! Sale brute ! Vous n’êtes pas mort ?
─ Tu penses vraiment être capable de tuer un officier de l’armée française d’un simple coup de bâton ?
─ Imbécile ! J’ai cru que je vous avais tué !
─ Ma sauvageonne ! Ma jolie sauvageonne, tiendrais-tu à moi ?
─ Sûrement pas, si j’ai eu peur, c’est uniquement à cause de Raymond !
─ Raymond ? Que vient faire Raymond entre nous ?
Il la maintenait sous lui, une poigne de fer dont elle ne parvenait à se défaire en dépit de ses efforts. Elle gigotait, tâchait de lui décocher des coups de pied, en vain. Il s’était placé de telle manière qu’elle réussissait tout juste à lui effleurer les hanches. Un temps, qui parut des siècles à Margot, elle tenta de se libérer sous l’œil amusé du lieutenant, puis, remarquant son silence, cessa de bouger et plongea son regard dans le sien. Ce qu’elle y lut la troubla. Elle n’y trouva plus l’éternel éclat de dédain et de suffisance, c’était un sentiment plus profond, un sentiment qu’elle ne comprit pas. Ce brusque changement d’attitude la laissa perplexe. Cherchait-il à l’amadouer ? Hors de question de tomber dans son piège.
─ Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
─ Tu es belle, Margot.
Le timbre fêlé de sa voix la mit sur ses gardes.
─ Taisez-vous, hypocrite ! N’essayez pas de m’avoir, je connais les séducteurs de votre espèce !
─ Tu peux me traiter de bien des choses, mais pas d’hypocrite !
Elle le scruta soudain avec un intérêt nouveau, il sembla soudain si différent de l’évadé des premiers jours. C’était comme si le vernis d’arrogance qu’il s’était évertué à cultiver jusqu’alors était en train de se fendiller, révélant un être capable de sentiments humains autres que l’orgueil. Sa voix avait abandonné sa froide raillerie pour se nimber d’une tessiture onctueuse, chaude ; une voix de velours au cassé sensuel qui l’émut malgré elle. Elle ferma les yeux. Qu’il parle, qu’il parle encore, elle aimait cette nouvelle voix. Sa peau se couvrit de frissons. Peu décidée à se laisser abuser par la ruse du Parisien, elle tourna vivement la tête, s’arrachant à l’envoûtement qui commençait à la gagner.
─ Lâchez-moi, vous me dégoûtez !
─ Si belle, si courageuse, mon joli chat sauvage.
Il se pencha pour lui voler un baiser, elle secoua la tête.
─ Arrêtez ! Arrêtez ça tout de suite ! Lâchez-moi, salopard !
─ Permet-moi de t’embrasser, Margot, il y a des jours que j’en rêve.
─ Vous n’avez donc plus peur de vous rouler dans la bouse ? siffla-t-elle en le fixant dans les yeux.
─ Pas si c’est avec toi !
Dans le clair-obscur rougissant, il lui semblait deviner, sur le visage du jeune homme, un sourire qui n’avait plus rien de railleur.
─ Cessez de mentir ! Vous haïssez la campagne !
─ Je commence à y voir ce qu’elle a de plus beau.
─ Vous ne valez pas mieux qu’un Boche !
─ Pas plus que moi, tu n’aimes ces marais !
─ Certes, mais ils font partie de moi, comme je fais partie d’eux. J’appartiens à cette terre dont vous vous moquez sans cesse.
─ Toi ? Non, tu n’appartiens à personne, pas même à Basile. Surtout pas à Basile !
─ Je n’appartiens pas à Basile ! Et je vous interdis de parler de lui ! Vous ne méritez même pas de lui cirer les bottes !
─ Moi, je veux en parler ! Tu n’es pas faite pour lui ! C’est un bouseux !
─ Auriez-vous de la science en matière de paysans, Monsieur le Parisien ?
─ Tu ne seras jamais à lui !
─ Ni à personne. Un jour, je monterai à Paris !
─ Je t’y emmènerai !
─ Menteur, je ne suis pas une oie blanche ! Je connais les mensonges des hommes de la ville ! Vous avez des vipères plein la bouche !
─ Nous sommes partis sur de mauvaises bases, Margot.
─ À qui la faute ?
─ Je me suis comporté comme un imbécile, c’est vrai ! Tout ça est si inédit pour moi. Margot, sais-tu ce que nous avons enduré, Raymond et moi ? L’attaque-surprise des Allemands, ça canardait de partout ! Mes hommes ne manquaient pas de courage, mais que pouvaient-ils, face à ce raz-de-marée de chars nouvelle génération ? Nous avons subi défaite sur défaite, perte sur perte. Nous avons dû reculer inexorablement vers la mer et là, nous avons été pris dans la nasse, impossible de nous évacuer. As-tu la moindre idée de ce que nous avons pu éprouver ? La peur, la faim. Les Junkers passaient au-dessus de nos têtes et nous mitraillaient inlassablement. Et nous, nous ne pouvions que rester dans les dunes à nous regarder crever les uns les autres ! J’ai vu l’état-major fuir et abandonner ses soldats sous les bombes, ce même état-major qui, aujourd’hui, lèche le cul de Pétain ! Nous avons dû creuser pour enterrer nos morts sous les œillades narquoises des vainqueurs ! Ils se foutaient de notre gueule, ces salauds ! Après ça, ce fut le camp de prisonniers, les paillasses infectes, infestées de vermines, la soupe de cailloux, les coups, un seau collectif pour toutes latrines. Tu sais ce que ça fait d’avoir la chiasse et de devoir faire devant tout le monde ?
─ Vous auriez pu éviter cela, vous étiez officier.
─ Et abandonner mes hommes ? Tu me connais bien mal ! Le haut commandement avait failli, ils n’avaient plus que moi. Quel type aurais-je été de les laisser à leur sort ? Non, Margot, je ne regrette pas ce que j’ai fait, tout ce que je me reproche, c’est de n’avoir pu m’évader avec tous mes soldats, et d’en avoir perdu un en route.
─ Vous m’avez ramené Raymond.
─ Je ne suis pas Basile. J’ai décousu mes insignes pour partager leur sort.
─ Un genre de pénitence.
─ J’aimais mes hommes, Margot.
─ Même les pecnots ? railla-t-elle sans la moindre aménité, même Basile et Raymond ?
Il marqua un temps d’arrêt, écrasant son regard sur le sien, un regard dévasté par l’horreur qu’il avait vécue. Elle se sentit soudain envahie d’une grande pitié. Cet homme avait souffert avec Raymond, pour Raymond.
─ Lieutenant…
Sa voix se brisa. Devinant son hésitation, Julien abattit ses lèvres sur les siennes. Elle voulut crier, l’envoyer au diable encore… elle en fut incapable. Son être et son esprit refusèrent de bouger. Elle savait qu’elle aurait dû réagir, mais sa volonté l’abandonna. Leur baiser se prolongea. Elle tenta de le repousser… trop tard, les mains du lieutenant partaient à la conquête de son corps, fouillaient sous sa jupe, la retroussaient.
─ Lieutenant, je vous en prie… lâchez-moi !
─ Tu le désires vraiment, ma belle sauvageonne ?
Elle voulut répondre, seul un râle étouffé s’échappa de sa gorge. Elle se mit à trembler. Elle haïssait cet homme de toutes ses forces. Qu’il la lâche, surtout, qu’il la lâche ! Elle bougea encore, grogna, il l’immobilisa d’un nouveau baiser. Ses mains jouaient sur ses hanches, sur sa peau frémissante.
─ Margot… ma belle Margot… mon petit chat sauvage.
Son nom… jamais il ne l’avait prononcé avec autant de douceur, autant de passion. Malgré elle, elle sentit son corps s’abandonner, son intimité s’humidifier. La bouche de Julien libéra celle de Margot pour effleurer sa gorge. Lentement, il déboutonna son chemisier, découvrant une poitrine immaculée de fureur masculine, chastement prisonnière dans son soutien-gorge. Il le fit glisser, laissant apparaître deux mamelons roses, durs et dressés. Il s’en empara, les butina avec une langueur exaspérante. Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier. Que faisait-elle ? N’allait-elle pas s’offrir comme une gourgandine à cet homme qu’elle haïssait un instant plus tôt ? Cet homme dont le moindre regard la brûlait au plus profond de son être et lui flagellait les sens. Elle comprit qu’elle était perdue, trahie par son corps épris de caresses.
Elle ferma les paupières, étonnée de se laisser faire avec autant d’impudeur. Elle ne pouvait plus se mentir, elle adorait les étreintes du lieutenant. Elle aimait son odeur, mêlée à celle des poutres vermoulues, du foin putride. Ses pupilles dilatées cherchèrent le ciel et à travers l’orifice troué dans la charpente, son regard croisa celui de la chouette effraie, avec ses yeux bridés dans son masque laiteux de comtesse vénitienne.
La bouche de Julien abandonna ses seins, glissa le long de son ventre, s’attarda sur son nombril puis chemina jusqu’à sa moiteur intime, cette fleur de chair au pistil en fusion. Cette fois, elle hurla, se cambra, plongea ses doigts dans la chevelure épaisse de l’homme qui la goûtait. Un tourbillon du feu la consumait, l’exaltait, l’enfiévrait. Soudain, il n’y eut plus rien autour d’elle, autour d’eux. Son corps explosait en un milliard de bulles. L’orgasme la cingla à plusieurs reprises. Quand elle fut sur le point de s’évanouir, il remonta et s’installa entre ses jambes.
─ Ne me faites pas de mal, Lieutenant.
─ Ne t’inquiète pas, maintenant, tu es prête à me recevoir.
Il la pénétra, doucement. Elle ressentit une vive douleur, l’impression d’être déchirée, et enfonça ses ongles dans les épaules de son amant. Il bougea en elle, sans cesser de la couvrir de baisers.
─ Margot, ma belle Margot, tu es faite pour m’aimer.
Pour toute réponse, elle laissa échapper un long gémissement. Comment cet homme qu’elle croyait détester pouvait-il lui donner autant de plaisir en dépit de la souffrance qu’il lui infligeait ? Accordant ses mouvements aux siens, elle s’abandonna entièrement, les yeux clos, et sombra dans l’extase. Julien prit son temps, il fit durer le délice, retenant autant que possible la jouissance qui lui cinglait les reins. Enfin, il se cabra, poussa un long râle de délivrance et se déversa en elle. Puis il resta ainsi, tendu au-dessus d’elle, regrettant que cette maudite obscurité l’empêchât de savourer son visage transfiguré par l’orgasme. Mais il la sentit trembler, l’entendit haleter, et cela lui suffit.
─ Ma belle sauvageonne, je t’ai faite mienne. À présent, tu es à moi. Je t’ai prise et te prendrai encore, et aucun autre homme ne goûtera ce privilège.
Une légère ondée arrosa la campagne, l’herbe fleurait fort. Blottie contre le torse de son amant, Margot écoutait le chant des grenouilles.
─ Elles sont amoureuses, murmura-t-elle.
─ C’est la saison.
La main de Julien allait et venait le long de son dos, provoquant à chaque passage une série de frissons. La tête posée sur sa poitrine, Margot comptait les battements de son cœur. Son intimité la tiraillait, cependant, la douce sensation de plénitude qu’elle éprouvait dans son ventre chassait le dernier vestige de cette douleur. Elle avait un amant et cet amant était Julien Meynard, un homme qu’elle avait détesté et voué au diable. Comment cela était-il possible ? Quel tour étrange leur avait joué Cupidon ?
─ Je devrais rentrer, soupira-t-elle.
─ Non, reste. Je veux que tu restes avec moi cette nuit. Je ne veux plus me passer de toi.
─ Serais-je devenue autre chose qu’une vulgaire paysanne ?
─ Tu n’as jamais été une vulgaire paysanne, c’est moi qui n’étais qu’un imbécile.
─ Je suis heureuse de te l’entendre dire.
─ Tu ne m’as pas rendu la chose facile, avoue-le.
─ Quelle mauvaise foi ! s’indigna-t-elle en se redressant. Tu n’as cessé de te moquer de moi ! Tu étais odieux !
─ Je ne suis qu’un Parisien, j’ai beaucoup appris avec toi.
Il la rattrapa par le bras et la ramena à lui.
─ Je crois bien que je t’aime, Margot.
─ Serait-ce encore une parole de Parisien ?
─ Si tu détestes tant ceux de la ville, pourquoi veux-tu aller à Paris ?
─ Pour exister, être quelqu’un !
─ Tu es déjà quelqu’un, tu es mon petit chat sauvage.
Il la serra contre lui, l’embrassant à nouveau. Elle s’abandonna un instant puis le repoussa.
─ Et ensuite, Lieutenant ? Que feras-tu de moi ?
Interloqué, il la dévisagea. L’ombre de la nuit masquait ses traits.
─ Que veux-tu dire ?
─ Lorsque tu auras tes papiers, tu rentreras à Paris ?
─ Sans doute, et je t’emmènerai.
Elle ne répondit pas. Ses mains à plat sur le torse de Julien, elle le fixa dans les yeux. Mentait-il ? Comment lui faire confiance ? Elle regrettait à présent de s’être offerte à lui. Il avait pris d’elle ce qu’il attendait, et ensuite ? Non, elle ne pouvait lui faire confiance, c’eût été la plus grande folie. Mais avait-elle jamais été raisonnable ? Cet amour qu’il lui prodiguait, cette nuit complète qu’il lui proposait, elle les désirait l’un et l’autre. Elle désirait que cet homme la chérisse encore. Était-elle aussi faible que sa mère ? Elle comprenait mieux à présent son égarement, cet oubli entier de sa personne dans les bras d’un gars de la ville qui l’avait abandonnée. Margot s’était toujours juré de ne pas commettre la même faute et elle venait tout juste de se trahir. Pourtant, elle ne regrettait rien. Elle se sentait bien contre cet homme qui lui avait ravi son enfance, sa virginité, et comme lui, elle refusait de le lâcher. Tante Solange serait furieuse et hurlerait quand elle rentrerait. Elle était déjà tellement en retard. Elle ne voulait plus quitter le doux cocon des bras de son amant. Dehors, la pluie commençait à tomber.
─ J’irai à nouveau chercher vos papiers, reprit-elle.
─ Je ne veux plus que tu ailles à Nantes, c’est trop dangereux.
─ Je veux t’aider.
─ Tu en as déjà assez fait. À cause de moi, tu as dû déjeuner avec un Allemand.
Elle laissa filer entre ses paupières mi-closes un regard malicieux.
─ C’était délicieux.
─ C’était un Allemand ! gronda-t-il. Je t’interdis de fréquenter les Allemands !
─ Je leur vends des savons et du pâté. Grâce à eux, je peux obtenir autant de cartes de rationnement que je veux.
─ Et tu passes des messages codés juste sous leur nez, c’est beaucoup trop dangereux !
Elle se lova contre lui, féline, caressant le torse de son amant du bout des doigts. Elle huma son odeur d’homme, mélange de sueur et terre.
─ Tu as peur pour moi ?
─ Évidemment !
─ Il le faut bien, pourtant. Tu sais, la sœur de Raymond, Annette, eh bien, je crois qu’elle est dans la résistance. Je pourrais lui demander si elle peut t’aider… pour les papiers.
─ Tu as confiance en elle ?
─ C’est la sœur de Raymond et elle les déteste. Ils ont tué Colin, son fiancé. Depuis, elle leur voue une haine qui m’effraie. Elle sort la nuit quand tous dorment et rentre au matin avant l’aurore. Parfois, elle disparaît des jours entiers. Je suis sûre qu’elle participe à des actions de sabotage. Je crains pour elle.
Julien demeura un moment songeur, les yeux rivés dans ceux de Margot. Devait-il lui faire prendre un tel risque ? Si la sœur de Raymond était dans la résistance, alors sans doute pourrait-elle les aider. Peut-être aussi connaissait-elle le mystérieux Champaubert. Cela valait le coup d’essayer.
─ D’accord, tu vas lui demander, mais fais attention à toi, on ne sait jamais. N’oublie pas que Raymond et moi sommes des évadés. C’est le peloton qui nous attend si on se fait pincer. Quant à toi…
─ Je n’ai pas peur ! Assez parlé de la guerre, tu ne m’as pas gardée avec toi cette nuit pour m’en rabattre les oreilles, j’ai bien assez du jour.
Un sourire malicieux fendit les joues de Julien. Il s’abattit sur elle.
─ Non, c’est vrai, je vais te faire l’amour, encore et encore, jusqu’à ce que tu me demandes grâce.
─ Je ne m’avoue jamais vaincue !
─ C’est ce qu’on va voir !
Avant qu’elle ait pu répliquer, il la bombarda de baisers, glissa entre ses jambes et lui refit l’amour. En dépit de ses forfanteries, elle réclama grâce bien avant le matin.
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