Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 38 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 38

 

Nantes, novembre 1941

 

lueurs de l’aube. Un tourbillon de pensées néfastes obscurcissait sa vision. Margot aussi se trouvait dans un train, un train qui la menait à Nantes. Ayant envoyé promener les tâches de la ferme, elle avait filé à la gare dès les premières

C’était une erreur. Julien s’était trompé. Annette n’avait pas pu être arrêtée ; cela n’avait aucun sens. C’était une paysanne, son avenir n’était pas celui d’une héroïne tragique. Elle devait épouser Colin ; ils devaient s’installer à Bouin et y avoir des enfants. Cela avait toujours été prévu ainsi. Combien de destins la guerre avait-elle fait voler en éclat ? Combien de vies brisées, de cœurs déchirés, de rêves à peine entamés, achevés dans la douleur et la désolation ? Margot n’osait y réfléchir. Dans sa tête se chevauchaient des images d’épouvante. Annette, enfermée dans une cellule sombre, tremblant de peur et de froid, soumise à des barbares sanguinaires. Julien s’était enfui. Les mots d’amour et les promesses qu’il lui avait faites… foutaise ! Et Raymond ! Raymond n’était pas au courant pour Annette. S’il avait su sa sœur en danger, il n’aurait pas fui avec Julien. Il serait resté et l’aurait délivrée. Julien lui avait menti à lui aussi !

Elle devait secourir sa cousine, coûte que coûte. Au plus profond de ses tourments, les paroles du colonel Keisner lui revinrent en mémoire. « Je pourrais tant faire pour vous ». Elle allait le mettre à l’épreuve, l’obliger à prouver ses dires. S’il fallait coucher avec ce maudit Boche pour sauver Annette, si la vie de sa cousine était à ce prix, elle était prête à le payer.

C’est dans cet état d’esprit, forte de cette résolution, qu’elle se présenta à l’hôtel d’Aux, siège de la Feldkommandantur de Nantes, place Foch. Le bâtiment du XIe corps d’armée scintillait sous le soleil blanc malgré le drapeau rouge à la croix gammée qui pavoisait sur son toit. Sur les murs, les affiches publicitaires avaient laissé la vedette aux bekanntmachung, les avis de condamnation à mort, de mesures de restrictions et d’enrôlement au STO. Margot avança à pas rapides, cherchant à compresser les battements de son cœur. Toute la nuit, elle avait découpé, retaillé, cousu sa toilette couleur de prune dans une vieille robe de tante Solange. Ses cheveux étaient lavés, brossés et maintenus par une pince de bois. Rassemblant son courage, elle se planta devant le soldat de garde.

─ Je viens voir le colonel Keisner, Markus Keisner. Il me connaît.

Le planton la toisa des pieds à la tête, méprisant.

─ Er ist in Paris ![40]

Paris ! Il était à Paris et sa cousine était en prison ! Il se gobergeait avec les filles du Moulin Rouge, pendant qu’Annette… Elle insista.

─ C’est très important. S’il vous plaît.

Négatif. Dédaignant son aspect rustique, le planton la rabroua sans le moindre ménagement. Elle battit des paupières, offrit son plus beau sourire, rien n’y fit ! Ces gardes-là n’étaient pas aussi faciles à manœuvrer que ceux de Machecoul. Elle perdait patience et le militaire également, quand une poigne puissante lui saisit le bras et la tira brutalement en arrière, manquant de lui faire perdre l’équilibre.

─ Ah te voilà ! Je te cherche partout depuis des heures. Excusez-la, messieurs les soldats, ma petite sœur s’angoisse pour tout. Vous comprenez, avec ces terroristes ! Allez, viens ! Je te ramène à la maison.

Et sans attendre, l’homme la tracta sans ménagement loin de la Feldkommandantur.

─ Mais, mais…

La pression de la main sur son bras se fit plus dure, lui coupant littéralement le sang.

─ Tais-toi et souris, ma belle, ou tu vas y laisser des plumes.

Il la remorqua ainsi jusque sous la grosse cloche. Elle s’arracha soudain à son emprise, ivre de fureur.

─ Qu’est-ce qui vous prend ? Qui êtes-vous ?

─ Tu ne me reconnais pas ? Tu n’es pas physionomiste, ma jolie. Moi, je t’ai repérée tout de suite. Une gourde comme toi, avec une dégaine pareille, ça ne s’oublie pas !

Cette voix ! Ce visage ! Le mufle ! Philippe Beuscher ! L’ami de Julien ! Cet ignoble individu puant le stupre et la luxure qui l’avait éconduite de façon inique lorsqu’elle lui avait réclamé son aide afin d’obtenir des papiers pour les deux évadés. Il était propre et rasé cette fois

─ Qu’est-ce que vous faites là ? Qu’est-ce que vous me voulez ? Vous… vous vous êtes fichu de moi, l’autre jour ! Vous m’avez envoyée dans un traquenard !

─ Traquenard ? Qu’est-ce que tu me chantes ? Je suis venu à notre rendez-vous, mais j’étais en retard. Puis je t’ai vue avec ce Boche.

Tout en parlant, il lui avait repris le bras et l’entraînait vers Talensac, prenant garde de baisser la voix pour ne pas être entendu.

─ Colonel Markus Keisner, un sacré salopard… Tu avais l’air parfaitement à ton aise avec lui. J’ai compris que tu allais passer un bon moment, alors je me suis éclipsé. Pourquoi tu veux le voir ? T’aurait-il laissé un petit souvenir dont tu voudrais à présent te débarrasser ? Parce que si c’est ça, je connais une faiseuse d’anges…

Encore une fois, elle s’arracha à lui et le foudroya du regard.

─ Taisez-vous, sale goujat, vous m’insultez ! Comment pouvez-vous imaginer que… ?

─ Et que veux-tu que j’imagine ? Vu la situation où je t’ai laissée, ça ne pouvait que se terminer ainsi.

Son air railleur la couvrait tout entière, elle sentit son sang entrer en ébullition.

─ Espèce d’ordure, je comprends que vous soyez ami avec ce vaurien de Julien ! Vous ne valez pas mieux que lui !

─ Allons donc, que vient faire Julien ici ? T’aurait-il lui aussi fait des promesses qu’il n’aurait pas tenues ?

Cette fois, elle s’étrangla de rage. Ainsi, Julien était coutumier du fait. Elles devaient être nombreuses, les oies blanches, à être tombées dans ses rets ! Ces deux-là s’étaient bien trouvés. L’envie d’arracher les yeux de cet homme qui continuait à la narguer de son sourire moqueur la dévora. Elle s’apprêtait à lui décocher une bordée d’injures quand il redevint soudainement grave.

─ Si ce n’est pas une affaire qui se situe sous la ceinture, que veux-tu à Keisner ? Le bougre n’est pas commode et on ne le touche pas facilement. La sécurité autour de lui a été renforcée depuis que les résistants ont essayé de le buter.

Margot se décomposa. Un mauvais pressentiment s’empara d’elle. Lors de leur dernière conversation, Annette avait parlé de Keisner. Avait-elle été mêlée de près ou de loin à cette tentative avortée ?

─ Il… il est le seul qui puisse m’aider, bégaya-t-elle.

─ T’aider ? Tiens donc ! Et en quoi un officier nazi pourrait-il bien aider une souris comme toi ?

─ Ça ne vous regarde pas ! s’empourpra-t-elle, je ne vous ai rien demandé, fichez-moi la paix !

Alors ses nerfs craquèrent, ses yeux s’humidifièrent, sa voix s’enroua. Elle voulut s’échapper, insérer le plus de distance entre ce sale type et elle, mais il la retint par le bras.

─ Où tu vas comme ça ?

─ Laissez-moi partir !

─ Dans quel pétrin tu t’es mise cette fois ? Viens par-là, tu vas me raconter ça devant un bon thé chaud. Tu es gelée.

─ Je n’ai pas froid !

─ Mais si, tu grelottes. Allez, viens, cesse de faire la gamine, l’heure n’est plus aux enfantillages !

Offusquée par sa façon de lui parler, elle voulut se défendre encore. Les larmes dans sa voix l’en empêchèrent. D’un geste presque fraternel, Philippe Beuscher passa son bras par-dessus ses épaules et la conduisit chez lui. Comme la première fois, la bignole la harponna d’un regard vipérin.

Margot suivit Beuscher dans l’escalier et réprima difficilement un frisson en pénétrant dans la garçonnière. La dernière fois qu’elle s’y était présentée, elle avait eu l’aperçu d’un lupanar enfumé dont la porte s’était violemment refermée sur son nez. Pourtant, elle fut surprise de découvrir un appartement propre et décoré avec goût. Meubles exotiques en bois de santal, statues siamoises en teck et éléphants sculptés en guise de tabourets. Il flottait par-dessus l’épais tapis d’Ispahan, une puissante odeur d’encens. Ébahie par ce décor digne du musée des arts asiatiques, Margot balaya du regard la multitude de bibelots hétéroclites. Ça sentait le détergent et la cire d’abeille.

La porte de service s’ouvrit sur une femme maigre au visage bilieux, désarticulée comme une marionnette de papier mâché.

─ Monsieur est rentré ? Je pensais que vous déjeuniez en ville.

─ Oui, Gertrude. Faites donc un thé chaud pour mademoiselle. Un vrai thé, je crains qu’elle en ait besoin.

Gertrude fit glisser un œil suspicieux sur la jouvencelle, beaucoup trop jeune pour se retrouver ainsi dans la tanière de ce Lovelace sans foi ni loi. Encore une gourgandine en quête de faveurs. Monsieur Philippe en accordait beaucoup trop ces derniers temps.

Ignorant ce qui trottait dans la tête de la gouvernante, Margot se déchaussa. Appréciant le moelleux du tapis sous ses pieds, elle laissa tomber son affreux manteau et s’installa en tailleur, ainsi que l’avait fait son hôte, devant une petite table basse.

─ Original comme décor. Vous connaissez la Chine ?

─ J’ai grandi en Indochine. J’aime vivre dans mes souvenirs d’enfance.

─ Seuls les vieux vivent dans les souvenirs.

La remarque de Margot lui tira un sourire.

─ C’est pourtant vrai, sans doute suis-je plus vieux que mon âge.

Le confort de cet appartement, la richesse des ornements, ne fit pas perdre à Margot le but de son voyage à Nantes. Elle dévisagea ce type étrange, l’ami de Julien, un mufle qui avait profité de sa faiblesse pour la conduire dans sa garçonnière. Qu’allait-il réclamer d’elle à présent ? La raison eût été de se lever et de s’enfuir, mais la chaleur paisible diffusée par les calorifères l’engourdissait. Puisque cet homme semblait soudain dans de bonnes dispositions à son égard, pourquoi se risquerait-elle dans la froideur des rues de Nantes ? Autant attendre d’avoir bu une tasse de thé chaud. Il serait toujours temps de l’envoyer sur les roses quand elle se serait revigorée.

─ Pourquoi voulais-tu voir Keisner ?

─ Il m’avait proposé de m’aider si j’avais besoin de lui.

─ Tu as besoin de lui, pourquoi ? Ne me dis pas que ça ne me regarde pas ! Je ne suis peut-être pas un colonel allemand, mais je connais pas mal de monde à Nantes et j’ai mes entrées dans certains milieux. Julien le savait, c’est pour ça qu’il t’a envoyée vers moi la première fois.

─ Ne me parlez pas de lui ! Je ne veux plus jamais entendre parler de cet immonde salaud ! Qu’il crève !

Stupéfait par sa réaction, Beuscher marqua une pause. Le visage de Margot, déjà tendu par l’affaire qui l’avait amenée à Nantes, gravit un barreau supplémentaire sur l’échelle de la crispation. Ses yeux, qu’il trouva magnifiques, s’allumèrent d’une flamme de colère dévastatrice. Qu’avait pu lui faire Julien pour que son seul nom évoque en elle une telle bouffée de fureur ? Il fallait reconnaître que ce Dom Juan n’avait jamais été très romantique, se montrant plutôt cavalier avec ses conquêtes, qu’il éconduisait rapidement après en avoir goûté les saveurs. À priori, celle-ci n’avait pas fait exception à sa règle, son mauvais caractère sans doute !

─ Très bien, s’inclina-t-il, je n’en parle plus. Mais dis-moi pourquoi tu es là ? Si je peux t’aider, crois-moi, je n’hésiterai pas.

─ Je doute que vous puissiez m’aider, et je ne vous fais pas confiance.

─ Mais tu aurais fait confiance à un Boche, je suis perplexe.

Margot se mordit les lèvres, touchée. Du coin de l’œil, elle scruta Beuscher. Tout ce qu’elle savait de lui, et c’était très peu, l’incitait à la méfiance. Il était l’ami de Julien… Julien qui avait fui comme un lâche.

Philippe Beuscher alluma une cigarette. Il avala lentement la fumée, expira en un souffle profond, puis recommença, jusqu’à ce que Gertrude réapparaisse avec son plateau. Sur la table, elle déposa une théière au long bec exhalant une vapeur délicieuse, un pot de lait, du sucre et une assiette de biscuits. Le service à thé était en porcelaine chinoise, dont les motifs évoquaient une Chine d’un romantisme bucolique.

─ Mangez, petite, vous êtes maigre à faire peur. Monsieur Philippe n’aime pas les sacs d’os.

Margot leva vers elle un regard suffoqué. Comprenant que la vieille femme se méprenait, elle ouvrit la bouche pour protester, mais Philippe la prit de court.

─ Merci, Gertrude, je vais servir. Vous pouvez disposer.

Quand la gouvernante fut partie, Margot explosa.

─ Pourquoi lui avoir laissé croire que j’étais votre maîtresse ?

─ Pour éviter les questions et plus encore les réponses. Du sucre avec ton thé ? C’est un thé blanc aux boutons de rose. Il vient directement de Singapour, tu n’en boiras pas de sitôt.

Comme il sentait bon ce nectar ambré. Même avant la guerre, jamais un tel arôme n’avait taquiné son nez. Elle ignorait qu’il y en eût différentes variétés. À l’épicerie de madame Gilardeau, il n’y avait qu’un mauvais thé noir de Ceylan, toujours le même, que tante Solange achetait à la livre… avant la guerre. Margot trempa ses lèvres dans le breuvage brûlant. C’était la première fois qu’elle buvait du thé dans un service en porcelaine.

─ Vous êtes surprenant pour un célibataire, monsieur Beuscher.

─ Tu es pas mal aussi dans ton genre. Un peu trop audacieuse peut-être. Sous ton vernis de paysanne, j’entrevois une tout autre nature.

Elle reposa sa tasse et le dévisagea avec amertume.

─ Mon père n’était pas un paysan. C’était un homme de la ville, un bourgeois abject et égoïste ! Un homme comme vous, Philippe Beuscher.

─ Je devine ton histoire et je t’arrête tout de suite, je n’ai aucun bâtard dans mes placards. Quelles que soient les fautes de ton père, il n’est pas à blâmer puisqu’il a engendré une jolie fille comme toi.

Pour toute réponse, elle le gratifia d’un regard assassin, amenant malgré elle sur les lèvres de Philippe un sourire bienveillant. Étrange créature que cette fille. Il y avait quelque chose de touchant chez elle, une étonnante alliance de puérilité et de maturité.

─ Revenons-en à nos moutons. Pourquoi es-tu ici ? Et cesse de te dérober cette fois !

─ Ma cousine a été arrêtée !

Pourquoi avait-elle avoué cela ? C’était sorti tout seul, sans qu’elle y prenne garde, un peu comme un défi qu’elle lui aurait lancé. Il releva le gant.

─ Qu’a-t-elle fait pour se faire arrêter, ta cousine ?

─ Je n’en ai pas la moindre idée.

─ Si tu veux que je t’aide, je te conseille de me dire la vérité. Vous n’êtes pas juives tout de même ?

─ Juives ? Non pourquoi ?

─ Décidément, tu en ignores des choses. Donc si elle n’est pas juive, qu’a-t-elle fait ? Prise en otage comme représailles ? Non, je n’ai pas entendu parler de représailles ces derniers temps. Des graffitis sur les murs ? Elle vient des Batignolles, ta cousine ? C’est un vrai nid à résistants.

Pour toute réponse, Margot saisit un biscuit qu’elle enfourna en entier dans sa bouche. Ils étaient mous, ces biscuits, trop vieux sans doute.

─ Alors crache ta pilule, elle est résistante, c’est ça ? Elle appartenait au réseau… Champaubert ?

─ Le réseau quoi ? Non ! Ma cousine n’est pas…

Elle ne put aller plus loin, sa voix s’enrailla. Parler risquait de compromettre les dernières chances qu’elle avait de sauver Annette. Pour masquer son trouble, elle but une nouvelle gorgée de thé. Philippe resta silencieux, dévisageant cette demoiselle étrange. Quel crime avait commis sa cousine ? Et qui était-elle ? Il se livra à une véritable gymnastique dans sa tête. Julien la connaissait, puisque c’était lui qui l’avait envoyée la première fois ; or, Julien était du même réseau que cette fille qu’il avait dû supprimer dans les caves de la Gestapo. Un vague air de famille. Le visage déformé par la souffrance de la jeune résistante irradiait sa mémoire d’un souvenir funèbre. Il se rappela la capsule de cyanure qu’il lui avait tendue, son regard pétri de reconnaissance, ses convulsions dans la mort et la bave qui s’écoulait de sa bouche, et puis l’immobilité, le silence, la fin. Il haïssait ce rôle de croque-mort que Champaubert lui faisait jouer, mais il était le seul, vu ses amitiés, à pouvoir aller et venir à sa guise dans ces locaux.

─ Ta cousine, ça ne serait pas une jolie rouquine de vingt ans, avec des yeux de chat ?

Le cœur de Margot se mit à battre la chamade. Une lueur d’espoir naquit dans son esprit.

─ Vous l’avez vue ?

Beuscher prit le temps de boire une longue gorgée de thé. Suspendue à ses lèvres, Margot eut envie de lui arracher sa tasse des mains.

─ Elle est morte, laissa-t-il enfin tomber d’une voix blanche, et cela vaut mieux pour tout le monde.

Margot sentit le sang se retirer de ses veines. Un froid intense l’envahit. Ce n’était pas possible, elle avait mal compris ! Pétrifiée, incapable du moindre mouvement, du moindre mot, elle fixait Beuscher. Son cerveau bourdonnait. Cet imbécile s’était trompé. Annette n’était pas morte, cela ne se pouvait ! Les rouquines aux yeux de chat, ça devait courir les rues à Nantes. Mais au fond d’elle, elle sut qu’il disait vrai. Elle l’avait toujours su. Elle le savait déjà en montant dans ce train pour Nantes. Elle l’avait deviné quand Annette avait quitté la ferme pour la dernière fois. Elle lui avait dit « Je vais mourir » et elle était morte. Elle avait retrouvé Colin ainsi qu’elle l’avait désiré. Margot ferma les yeux et sous ses paupières closes, elle revit les deux amants faisant l’amour dans la grange, en cette chaude journée d’été 1939. Qui aurait pu prédire une telle tragédie ? Annette et Colin étaient libres à présent, libres de s’aimer sans peur.

─ Elle a rejoint Colin, fit-elle seulement, la voix enrouée par l’émotion. Elle est en paix désormais.

Surpris par cette réaction en contradiction avec sa jeunesse impulsive, Philippe s’abstint de tout commentaire. Un silence assourdissant s’installa, puis elle fondit en larmes, des larmes violentes, déchirantes.

─ Tout ça, c’est à cause de Julien ! Salopard ! Pourriture ! Puisse-t-il crever en enfer !

Le sang de Philippe ne fit qu’un tour, il saisit Margot par le bras et la secoua brutalement.

─ Je t’interdis de parler comme ça ! Julien est un homme loyal et courageux, et ta cousine avait choisi son destin. Elle savait ce qui l’attendait et elle l’a accepté ! Julien aussi risque la mort ! Tu veux voir Keisner ? Vas-y ! Il te baisera et tu deviendras sa poule. C’est ça que tu veux ? Devenir la poule d’un colonel boche ? Tu veux te pavaner dans des beaux vêtements, manger dans des bons restaurants ? Mais, pendant que tu te vautreras dans le luxe, n’oublie pas que des hommes et des femmes, comme Julien et ta cousine, ont donné leur vie pour une cause que tu bafoues en te comportant comme une putain !

─ Lâchez-moi ! Je ne suis pas une putain ! Je ne baise pas avec les Boches ! J’aurais été prête à le faire si cela avait pu sauver Annette, mais à présent, je suis prête à me battre moi aussi pour la venger ! Je vais la venger ! Je vais me battre et je tuerai tous ceux qui ont provoqué sa mort ! Et si vous vous mettez en travers de ma route, je vous étripe !

─ Toi ? Te battre ? Pauvre fille ! Tu ne tiendras pas dix jours sans être arrêtée. Tu ne sais rien à rien ! Tu te sers de ton joli minois pour séduire et tu crois que ça suffira ? Ça n’a pas suffi à ta cousine !

Margot bondit sur ses pieds. Sa tasse se renversa sur le tapis d’Orient rouge et or dessiné d’Oiseaux de feu.

─ Pour qui me prenez-vous ? Pour une misérable paysanne ? J’ai transporté des messages pour la résistance, j’ai obtenu des cartes d’alimentation en blanc. Alors oui, je suis capable de me battre.

Beuscher ricana.

─ Décidément, tu n’es qu’une cruche. C’est fini pour ta cousine. Sacrifiée pour la France ! Héroïne de l’ombre dont on oubliera le nom, comme bien d’autres. Je vais te raconter son histoire. Ses amis avaient besoin d’une taupe, et quoi de mieux qu’une greluche qui reçoit les confidences d’un officier sur l’oreiller ? Seulement, voilà, un des gars de son réseau l’a balancée. Et pour venger ta cousine qui a couché avec Keisner, tu vas coucher avec Keisner ? C’est pathétique !

Leurs regards s’affrontèrent dans la furie d’une tempête.

─ Vous êtes un des leurs, vous êtes un résistant !

Il se jeta sur elle, la saisit par le cou et la renversa sur le sol, l’écrasant de son poids.

─ C’est ça que tu leur raconteras quand ils te prendront ? Tu veux jouer les héroïnes, mais tu n’as même pas idée du courage qu’il faut pour soutenir un interrogatoire ! Tu baveras comme les autres, tu te pisseras dessus quand ils te foutront à poils, quand ils t’arracheront les ongles. Ils vont te violer, les uns après les autres. Ils démonteront ta jolie petite gueule et tu cracheras tout ce qu’ils veulent savoir. Alors tu vas rentrer chez toi, oublier cette conversation et m’oublier, moi. Si je te revois ici, je te tue. C’est compris ?

Il la lâcha. Elle reprit bruyamment sa respiration, écumante de rage, et le frappa au visage. La marque de ses ongles zébra la joue de Beuscher. Puis elle bondit vers la porte, l’ouvrit à toute volée et dévala l’escalier. Ses jambes tremblaient. Son cœur battait à tout rompre. Les larmes de fureur roulaient sur ses pommettes. Elle courait sur le trottoir, indifférente aux passants qu’elle bousculait, aux vélos qui manquaient de la renverser quand elle traversait sans regarder.

Oh ! Annette, je te demande pardon, je n’ai pas compris ton sacrifice. Mais à présent, je te jure de tout mettre en œuvre pour te venger. Tu m’avais traitée de lâche et tu avais raison. Maintenant, je sais que tu me guideras de là où tu es. Je serai le bras armé que tu ne peux plus être.

Raymond l’avait trahie. Julien l’avait trahie. Ils lui avaient menti, tous les deux ! Ils savaient qu’Annette allait mourir et ils n’avaient rien fait. De cette cuisante douleur, elle puiserait la force de se dresser face aux bourreaux. Certes, elle avait peur, peur de crever, de souffrir, mais une flamme plus puissante encore la consumait. La vengeance ! Les larmes lui brouillaient les yeux, obstruant sa vision, si bien qu’elle ne vit pas la grue arrivant à contresens et la percuta de plein fouet.

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