Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 21 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 21

 

qui s’attardait sur sa nuque. Plusieurs fois, elle dut se retourner tant elle Margot enfourcha sa bicyclette et quitta la ferme des Moinet, les joues en feu, pédalant à toute vitesse pour échapper au regard brûlant du beau lieutenant avait l’impression qu’il était derrière elle. Sale type ! Elle détestait cette façon qu’il avait de lui parler, de l’examiner, de la narguer. Que connaissait-il des paysans, ce Parisien prétentieux ? Que savait-il des levés au chant du coq ? De la bauge des cochons qu’il fallait récurer ? Des dos cassés à force de buter les pommes de terre ? Des ongles noirs incrustés de crasse que nulle toilette ne pouvait plus ôter ? Lui qui vivait dans un bel appartement au parquet ciré, où l’eau courait toute seule dans les canalisations, pouvait-il imaginer les sols de terre battue ? L’eau qu’il fallait aller puiser pour sa toilette ? Le bois qu’on devait couper pour se chauffer ? Margot serra les dents. Ses chaussures lui meurtrissaient les pieds, les engelures lui déchiraient les doigts et la faisaient souffrir, et pourtant jamais elle ne se plaignait. Tout cela, il l’ignorait quand il posait sur elle son regard empli de suffisance. Il ne l’avait pas quittée des yeux pendant le déjeuner, son attention attachée au moindre de ses gestes, de ses mots, la rabrouant vertement dès qu’il le pouvait. Et cette façon qu’il avait de l’appeler « gamine »… Quelle gamine aurait parcouru des kilomètres sur une vieille bicyclette rouillée pour faire vivre sa famille et porter les ordonnances codées du docteur Herbert ? Elle fulminait. Ce chien de Parisien devait partir au plus vite, sa présence lui était odieuse.

Ses pensées furibondes la ramenèrent à Bouin. Elle s’arrêta à l’épicerie centrale.

Perchée sur son tabouret derrière son tiroir-caisse, madame Gilardeau, l’épicière, s’impatientait. La jeune Mélanie Mollet ne retrouvait pas ses tickets de pain. Elle avait beau fouiller son sac, le retourner, vider son contenu sur le comptoir, les coupons demeuraient introuvables. Les larmes lui bordaient les cils. Dans son dos, les clientes s’agaçaient.

─ Alors, ma petite, ça vient ?

─ Je ne les trouve pas, madame Gilardeau, je ne les trouve pas !

─ Pas de ticket, pas de nourriture ! Reviens quand tu les auras retrouvés !

Mélanie Mollet quitta l’épicerie en pleurant. Margot la suivit des yeux tandis qu’elle traversait la place. La pauvre Mélanie vivait seule avec sa mère dans une masure isolée en sortie du bourg, au toit de chaume si dévasté qu’il fuyait par temps de pluie. Le père était parti un jour, bien avant la guerre, et n’était jamais rentré. Les ragots avaient été bon train alors. On parlait d’une femme avec qui il se serait enfui. À l’instar de Margot, Mélanie aussi avait eu son quota de vilenies. Du fait de son physique ingrat, de son nez porcin et de ses dents écartées, elle avait dû avaler bon nombre de couleuvres. Mais si Margot sortait griffes et crocs dès qu’on la moquait, Mélanie, elle, se sauvait en pleurant.

Une main sur son épaule la tira de sa réflexion.

─ C’est à toi, Margot !

Margot tendit sa liste, ses tickets, son argent et tandis que le mari emplissait son panier, la mère Gilardeau découpait les coupons, les collait dans son livre. Elle encaissa son dû et rendit le change.

─ Il manque vingt centimes, madame Gilardeau.

─ Vingt centimes, ça m’étonnerait.

─ Il manque vingt centimes.

Ce n’était pas la première fois que la Gilardeau endormait de la menue monnaie et Margot avait souvent fermé les yeux. Mais cette mégère qui bénissait les fesses du curé et refusait de servir une gamine qu’elle avait vue grandir ne bénéficierait plus de sa clémence. L’épicière grommela. Margot tendit la main grande ouverte et réclama encore ses vingt centimes. La mère Gilardeau les lui rendit en maugréant, lâchant un « traînée » entre ses dents. Margot sortit sans un regard pour les autres femmes qui s’empresseraient de recompter leur monnaie.

Au pied de l’église, elle croisa Mélanie qui sanglotait et ralentit le pas. D’un geste compassé, elle lui offrit son mouchoir. Mélanie s’épongea le nez.

─ Je ne sais pas où sont mes tickets, pleurnicha-t-elle. J’ai dû les perdre en route. Ma mère va être furieuse.

Margot contempla sa camarade. Les larmes la rendaient plus laide encore. Quel homme voudrait un jour de ce laideron ? Elle éprouva de la compassion pour cette fille, âgée d’à peine un an de plus qu’elle. Laide et pleurnicharde, dépourvue d’esprit d’initiative, incapable de se défendre, quel serait son avenir ? Elle fouilla dans sa poche et en tira un carnet de tickets. Ses amitiés avec les Allemands de la Kommandantur de Machecoul lui valaient ce petit supplément.

─ Tiens, Mélanie, prends les miens.

Mélanie leva vers elle ses yeux rougis.

Mon Dieu qu’elle est laide ! songea Margot.

─ Vrai, Margot, tu me les donnes ?

─ Je ne vais pas vous laisser crever de faim, toi et ta mère.

─ Merci, merci. Dieu te le rendra. Si j’étais belle, comme toi, moi aussi je pourrais coucher avec les Allemands !

Ces mots firent tressaillir Margot. Elle resta un moment, figée de stupeur, tandis que Mélanie essuyait son nez dans la manche de son gilet.

─ Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ?

─ Oh, rien… Je dis juste que… tu as bien de la chance, toi, de pouvoir te faire apprécier. Moi, les Boches, ils ne me regardent même pas, ou alors pour se moquer ! Tu sais, je ne te jette pas la pierre. Tu as raison de faire ce que tu fais. D’ailleurs les autres, elles crèvent toutes de jalousie. Elles ont beau t’appeler « pute à Boches » dans ton dos, elles aimeraient bien être à ta place.

Mélanie crut bon de déposer un gros baiser humide sur la joue glacée de Margot et courut à l’épicerie, ignorant dans quel marasme elle venait de plonger sa bienfaitrice.

« Pute à Boches », ainsi la traiter de bâtarde, de fille de putain ne leur suffisait pas. À présent, elle était une « pute à Boches » ! Si ce méchant venin arrivait aux oreilles de tante Solange, elle était quitte pour une solide volée de bois vert.

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