Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 22 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 22

 

Paris, mai 1941

 

âges. Un marais qui vivait la semaine et s’endormait le vendredi soir. Lizzie Lizzie Galma était venue au monde dans le Marais. Un marais de pierre, de bitume et de béton, un marais de boucheries kasher, de synagogues et de confection tous Galma, née Elsa Lehmann, avait vu le jour rue des Rosiers, au-dessus de la boutique de chaussures de ses parents. Sa vie bien rangée de petite juive sans histoire avait volé en éclat quand elle avait décidé de faire carrière dans le music-hall. Reniant famille et passé, elle réalisait à présent ses rêves de femmes sur la scène du bal Tabarin. Elle collectionnait les lettres d’admirateurs, les bijoux et les amants, habitait un bel appartement boulevard Voltaire et conduisait une Amilcar Roadster. Mais depuis l’arrivée des Allemands et de la terreur d’être juif, elle s’épouvantait à l’idée de croiser l’un des siens. « Hé ! Elsa, tu te souviens de moi… » Son certificat de baptême ne la quittait plus ; jamais elle ne faisait allusion à ses origines.

Son numéro de danse exotique, très apprécié des officiers de la Wehrmacht, lui valait l’amitié germanique. Relations non dépourvues d’avantages. Lizzie mangeait du poisson frais et de la viande, du beurre, du sucre, buvait du vin, du champagne et du thé de Chine. Elle était rarement à court de savon et de cirage à chaussures, portait du vison, de la soie et de l’astrakan. C’était une femme heureuse qui, pour vivre, avait oublié qu’elle était née juive. Pour ses voisins et ses nouveaux amis, elle s’était inventé une vie, une enfance à gambader au parc Monceaux. Elle était devenue Lizzie.

La famille Stern, habitant au cinquième, avait fui à Saint-Domingue. Sarah Stern l’avait serrée dans ses bras en la suppliant de venir avec eux. Lizzie s’était offusquée.

« Mais madame Stern, je ne suis pas juive ! »

L’air consterné de madame Stern avait montré qu’elle n’était pas dupe, mais elle n’avait rien ajouté, abandonnant Lizzie à son destin triché.

Les Stern partis, leur appartement avait été reloué à un jeune homme aux yeux sombres, cheveux châtains coupés très courts, discret. On ne savait rien de lui avant qu’il ne débarque dans la capitale. C’était un monsieur « bien poli », comme disait la concierge, et « bien français » surtout. Quand Lizzie le croisait, ils n’échangeaient qu’un banal bonjour. Il émanait de cet homme taciturne quelque chose d’angoissant. Trop poli, trop bien habillé aussi, le genre d’individu que l’on rencontrait de plus en plus. Une espèce en voie d’extension…

Jusqu’alors, Lizzie ne sortait jamais sans son Amilcar, fière de pouvoir exhiber son bolide, mais son dernier amant s’étant épris d’une nymphette beaucoup plus jeune, elle ne disposait plus d’essence. Sa jolie mécanique roupillait donc d’un sommeil de belle aux bois dormant dans la cour de l’immeuble. La mort dans l’âme, elle dut se rabattre sur un vélo-taxi. Elle n’appréciait pas ce moyen de transport, trop lent, trop poussif. À cause de cette lenteur, elle ne pouvait plus ignorer les longues files d’attente devant les magasins ni les ménagères tirant sur leurs jupes rapiécées. La honte d’avoir le ventre plein gonflait dans son corps comme des bulles de savon.

Ce soir, en se rendant au Tabarin, rue Victor Massé, son vélo-taxi fut arrêté à un barrage. Tout le quartier était bouclé, les Allemands recherchaient un aviateur anglais. Lizzie tenta d’amadouer l’officier en charge des contrôles, sans succès. Ce militaire aussi hargneux que laid ordonna de voir ses papiers. Elle dut se soumettre à cette inquisition et continua son chemin à pied en maugréant.

Les couloirs du cabaret bourdonnaient comme une ruche. Danseuses, machinistes, chorégraphes, habilleuses, coiffeurs, maquilleuses et soldats, allaient et venaient dans une cohue bruyante. Lizzie courut s’enfermer dans sa loge et se laissa tomber devant sa coiffeuse. Du bout des doigts, elle lissa son visage, étira le coin de ses yeux. Pas de doute, elle se flétrissait. À trente-deux ans, c’était encore discret, mais les faits étaient là et la vie de patachon qu’elle menait n’arrangeait pas les choses. Ah ! La vieillesse, quel naufrage !

On tambourina à sa porte. Avant qu’elle ait pu prononcer le mot « entrez », un jeune homme peroxydé, la figure barrée d’une longue mèche de cheveux, passa sa tête. C’était Claude, son coiffeur attitré.

─ Lizzie, tu connais la nouvelle ? Il y a un aviateur anglais dans le quartier !

─ Je sais, les Boches fouinent partout comme des hyènes en chasse. J’espère qu’ils ne l’auront pas celui-là.

Claude roula des yeux, se retira et referma la porte. Elle esquissa un sourire, son gentil petit Claude… Elle poussa un soupir attendri et reporta son regard sur son miroir. À la réflexion, elle n’était pas si vieille. Les pattes d’oie étaient à peine visibles. Une bonne couche de maquillage et hop, il n’y paraîtrait plus rien. Elle pinça sa lèvre inférieure entre son pouce et son index, encore pulpeuse. Et son nez, peut-être un peu trop aquilin. Elle ne l’avait jamais aimé cet appendice. C’était un nez de… Juive !

Le miroir de sa coiffeuse lui renvoya soudain son vrai visage. Celui d’une Juive qui refusait d’en être une ; une Juive qui ignorait les siens ; une Juive qui s’exhibait pour obtenir des faveurs, jusqu’à finir s’il le fallait dans le lit d’un officier. Une larme de honte roula sur sa joue. Elle l’essuya du bout de son index, prenant garde à ne pas effacer son fard. C’est alors que dans la surface réfléchissante apparut une silhouette peu familière. Celle d’un homme recroquevillé dans le coin, une de ses robes de scène enroulée autour de sa jambe, un pistolet dans la main, pointé vers elle. Elle écarquilla les yeux. L’aviateur anglais ! Le père Maxence, puisque c’était lui, posa un doigt sur sa bouche.

─ Qui êtes-vous, monsieur ? s’offusqua-t-elle en se retournant d’un bloc, furieuse que cet intrus ait choisi sa loge pour se cacher, et qu’il l’ait surprise en flagrant délit de faiblesse. C’est donc à cause de vous tout ce tapage ?

─ Les apparences sont contre moi, je ne suis qu’un admirateur. Je viens vous applaudir tous les soirs depuis un an.

─ Et vous voulez un autographe, bien sûr ! Allons, montrez-moi ça, dit-elle en arrachant la robe emmaillotée. Une si jolie tenue pour cet usage, vous n’avez aucun respect ! Et quelle vilaine blessure ! Une balle sans doute ? A-t-on idée, à votre âge, de jouer au tir au pigeon avec les Boches ?

─ Mon âge n’a rien de canonique et je suis parfaitement entraîné…

─ À vous faire tirer comme un lapin ! Bel entraînement en effet ! Continuez comme ça, vous finirez accroché sur le mur d’un général allemand comme un trophée.

─ Ce serait donner trop d’importance à ma pauvre carcasse !

─ Il faut extraire la balle !

─ Justement, j’ai connu en son temps un toubib qui habitait le quartier et…

Il ne put terminer sa phrase, Lizzie avait saisi un flacon de parfum et en versait le contenu sur la plaie à vif. L’homme se cabra sous la douleur, réprimant son cri entre ses dents. Puis elle s’empara d’une pince à épiler et d’une lime à ongles, et s’évertua à charcuter un peu plus le blessé sans parvenir à faire bouger le projectile profondément enfoncé dans la chair.

─ Êtes-vous certaine de ce que vous faites ? haleta l’intrus entre deux gémissements.

─ Bien sûr que non, je ne suis pas médecin.

─ Vous devriez laisser faire un professionnel.

─ Pourquoi pas ? Les Allemands ont de très bons toubibs dans leurs rangs, et je vous rappelle que vous avez ruiné ma robe de scène préférée.

Dompté, le blessé se tut, accordant à son infirmière de fortune le soin de lui décortiquer la jambe, étouffant ses grognements dans son poing qu’il mordait à pleine dent.

La porte s’ouvrit à la volée et Claude fit irruption dans la pièce, les faisant sursauter. Le maquilleur s’apprêtait à lui annoncer que les Allemands quittaient le cabaret, mais la vue de Maxence étendu sur le lit improvisé le stratifia. D’un bond, Lizzie fut sur lui, lui agrippa le bras et referma à clef.

─ Un mot et je t’enfonce cette lime à ongles dans l’œil jusqu’au nerf !

Claude reprit ses esprits et balbutia.

─ C’est… c’est… c’est lui ?

─ Oui, c’est lui, et je te conseille de tenir ta langue !

─ Je vais la tenir, mais… tu n’espères tout de même pas le soigner avec ce truc ! Tu pourrais aussi bien le livrer aux Boches.

─ Tu as une meilleure idée ?

─ Laisse-moi faire, ma belle, papa était vétérinaire.

─ Ton père recousait les porcs !

─ Et qu’est-ce qu’un homme infiltré dans les loges d’une danseuse si ce n’est un vilain cochon ?

─ Mais, dites donc, s’insurgea Maxence, je suis curé quand même !

─ Un vilain cochon de curé ! Houlala, mais ce n’est pas joli joli tout ça ! Pas beau du tout. Heureusement que je suis là. Lizzie, tu devrais aller chercher de l’eau chaude et de la charpie. Tu devrais trouver ça chez le régisseur. Ne t’inquiète pas, il sait se taire.

Claude se lava les mains avant de retrousser ses manches avec un tel sérieux qu’il en devint cocasse. Il découpa la jambe du pantalon, nettoya la plaie, puis fourragea à l’aide du petit canif qu’il portait toujours sur lui. Le curé mordit de toutes ses forces le peigne en corne qu’il lui avait glissé entre les dents. Après un laborieux acharnement qui n’eut d’égal que celui de Lizzie, Claude parvint à extraire la balle. Le père Maxence avait failli s’évanouir mille fois durant cette douloureuse opération.

─ Et voilà le travail ! Qu’est-ce que tu dis de ça, ma belle ? claironna-t-il comme Lizzie revenait de chez le régisseur, armée d’un broc d’eau bouillante, de linges propres et d’alcool.

Elle désinfecta la blessure et appliqua autant de charpie que nécessaire afin d’endiguer l’hémorragie. Sa tâche achevée, elle s’essuya le front. Il y a bien longtemps qu’elle n’avait pas fait quelque chose d’aussi important. Elle se sentit grandie. Elle ne serait plus Lizzie, la Juive qui ne voulait pas en être une, elle serait Lizzie qui sauve la vie d’un homme.

─ Il faut le conduire en lieu sûr. C’est plein de Boches ici !

─ Il pourra passer pour mon assistant, suggéra Claude.

─ Moi, l’assistant d’un sodomite, vous plaisantez !

La mine scandalisée de Maxence tira un sourire moqueur au petit maquilleur.

─ Si vous préférez la compagnie des Allemands ?

Le fugitif grommela. Rien ne s’était déroulé comme prévu. D’abord ce parachutage raté à plusieurs lieues du point de rendez-vous. Ensuite, cette patrouille place Clichy. Lui, l’aumônier engagé dans l’armée française, combattant de l’Ombre, agent du SOE, blessé et obligé de se terrer dans un cabaret infesté d’officiers allemands, avec une chanteuse et un homosexuel.

─ Bien, je suppose que je n’ai pas le choix.

─ À la bonne heure, vous voilà raisonnable, si l’on peut considérer comme raisonnable un résistant se jetant dans les pattes des Boches !

─ Si vous croyez que j’ai choisi !

─ Allons, Claude, les interrompit Lizzie, cesse d’importuner notre miraculé. Il est bien assez puni comme ça.

─ Puni ? Excusez-moi de vouloir libérer mon pays !

Lizzie rougit.

─ Pardonnez-moi, les mots ont dépassé ma pensée. Ainsi vous étiez à Londres ? Comment est-ce ? Aussi beau que Paris ?

─ Je ne sais pas, je n’ai pas eu de temps pour le tourisme !

─ Nous allons vous installer chez Claude. Chez moi, c’est compliqué. Vous comprenez, je reçois.

─ Quoi ? Chez lui ! s’horrifia-t-il en désignant Claude.

─ Oh, vous verrez, on va s’amuser comme des fous ! gazouilla l’intéressé.

─ C’est impossible. J’ai une… mission !

─ Vous ne pouvez pas vous lever, gronda Lizzie, la blessure va se rouvrir.

─ Il y va de la France, souffla-t-il, de la liberté !

La liberté, le mot magique ! Lizzie resta bouche bée. Claude cessa de sourire, l’air soudain grave. Le temps suspendit sa course en haletant. La liberté, dans la bouche d’un agent de Londres, avait une saveur exquise. Depuis plusieurs mois déjà, Claude cherchait à pénétrer le milieu fermé de la Résistance, mais les hommes se méfiaient d’un homosexuel. En cachant un espion, un combattant de la France Libre, il prenait enfin part à l’action. Pour Lizzie, la présence de cet homme dans sa loge la mettait à la croisée des chemins. Pour la première fois depuis longtemps, elle se retrouvait face à son destin. Elle pouvait choisir de rester une obscure chanteuse de cabaret trop lâche pour refuser de coucher avec des officiers, reniant le sang qui coulait dans ses veines, ou devenir une femme, une héroïne ; de celles qui pourraient se regarder dans une glace après la guerre en disant : j’étais du bon côté, j’ai lutté et résisté.

─ Très bien, déclara-t-elle au bout d’un silence méditatif, je vais y aller.

L’attention des deux hommes convergea vers elle d’un mouvement commun.

─ Lizzie, c’est dangereux !

─ Il a raison, madame. Vous avez déjà pris bien assez de risques pour moi…

─ Vous n’irez nulle part avec votre patte folle. Vous serez arrêté au premier barrage. Vous n’avez pas le choix.

Maxence prit le temps de réfléchir. En effet, il n’avait pas d’autre option. Et puis, cette chanteuse avait des papiers en règle et donc moins de chance d’être appréhendée. Lui faire confiance était dangereux, Basile lui reprochait cette insouciance, mais son message devait être transmis, coûte que coûte, et cette femme venait de prendre des risques considérables en l’aidant. C’était à tenter.

─ D’accord. Vous allez vous rendre rue de Réaumur, chez un antiquaire, ou plutôt une antiquaire. Dites-lui que vous êtes à la recherche d’une pendule baroque du XIXe, estampillée AD MOUGIN. Elle vous proposera un modèle qu’elle possède en réserve, de style Louis XIV. Vous lui remettrez ceci, dit-il en lui tendant un petit cylindre en métal semblable à un étui à cigares. Ne me demandez pas ce qu’il contient, moins vous en saurez… enfin, vous me comprenez. Si elle vous répond qu’un habitué lui en a acheté une le mois dernier, allez-vous-en tout de suite. Cela signifiera qu’elle pense être grillée. Dans tous les cas, si vous avez le moindre doute, détruisez-le. Il ne faut absolument pas qu’il tombe dans les mains des Boches.

─ Pendule baroque du XIXe estampillée Ad Mougin, j’ai compris. Me donnera-t-elle quelque chose en retour ?

─ Elle vous remettra une enveloppe contenant des prospectus pour des cérémonies religieuses. Vous devrez ensuite vous rendre à l’église Saint-Eustache. Là, vous irez à confesse. Une pécheresse comme vous doit en avoir sur la conscience. Bien entendu, vous ne parlerez pas de moi, je ne suis pas un péché.

─ Si vous alliez droit au but !

─ Après vous être confessé, vous irez prier à la chapelle de Saint-Thomas d’Aquin. Un homme viendra prier à vos côtés et vous dira qu’il aime l’odeur de l’encens dans les églises, que ça lui rappelle son enfance. Vous lui demanderez s’il a été enfant de chœur dans sa jeunesse et il vous dira oui, pendant six ans, ajoutant que sa mère enseignait le catéchisme dans son quartier. Vous lui rétorquerez qu’il est un bon catholique, puis vous vous signerez et repartirez, abandonnant l’enveloppe sur le prie-Dieu. Vous vous en irez comme si de rien n’était, sans vous presser.

─ Ça fait beaucoup à retenir, mais je crois que je m’en sortirai.

Lizzie s’apprêtait à se lever.

─ Ah, attendez un instant. Pourriez-vous également poster ceci ? N’ayez crainte, il n’y a pas de malice à cette requête, juste la lettre d’un exilé à sa jeune fiancée. Auriez-vous l’obligeance de servir de courrier du cœur ?

─ L’amour en tant de guerres est si romantique, vous ne trouvez pas ?

─ Bof…

Lizzie enfourna la missive dans sa poche, posa son chapeau sur sa coiffure et disparut dans les couloirs. Le chorégraphe lui cria des mots qu’elle dilapida d’un geste de main.

Paris, ville lumière, ville de gaité et de paillettes, ville fantasque, ville féline, ville coquine, ville d’arts et de plaisirs, avait bien changé. Les habitants avaient déserté le macadam, l’asphalte avait oublié le goût des pneus de caoutchouc, les trottoirs, celui des semelles de crêpe. Les vélos se multipliaient, les tractions noires effrayaient. Les Parisiens insouciants des années folles s’étaient mués en spectres sans joie, piétinant devant les commerces, leurs précieux tickets de pain serrés entre leurs mains.

Il fallait les voir pourtant, ces bons Français complaisants, quand l’Allemand était arrivé en juin 1940. Sourires mielleux, œillades en coin, courbettes, tout était bon pour plaire à l’occupant et préserver ses intérêts. Les bordels et les cabarets avaient rouvert le soir même, et quel succès ! Lizzie se remémora les officiers venus en nombre l’applaudir. Le public s’était chamarré de vert kaki et de croix de fer. Les poules en robes de soirée se pavanaient aux bras des envahisseurs, s’enivrant de champagne pour se donner sans vergogne au nez et à la barbe de leurs maris.

Elle n’arrivait pas à y croire. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle allait, elle, Lizzie Galma, née Elsa Lehmann, lâche, profiteuse, transmettre un message à la résistance. Résistance ! Plus qu’un mot, une vie ; La vie. Elle marchait, gonflée d’une ardeur nouvelle, galvanisée par ce simple mot, toisant les passants insipides aux habits râpés. Si on m’interpelle, je ne parlerai pas. Oh ! non, je ne parlerai pas. Je suis une résistante maintenant. Le vent souffla, glacial et sournois. Tu n’en seras jamais capable, ma vieille. Arrêtée, torturée, tu parleras comme les autres. À la vue de la pince qui t’arrachera un ongle, tu parleras ou tu t’évanouiras. Et alors, fini les privilèges, les petits gâteaux et le thé à l’Intercontinental. Lâche ! Lizzie avala sa salive. Il avait raison le vent. Elle était lâche, elle avait peur, elle aimait trop son appartement douillet, son eau chaude et ses bonnes chaussures. Pourtant, elle se retrouva comme par enchantement devant la boutique de l’antiquaire, à la vitrine gluante de crasse.

Après une brève hésitation, elle poussa la porte. Le carillon égraina trois notes cuivrées. Elle dut attendre que ses yeux s’habituent à la pénombre. Contrastant avec la lumière extérieure, l’intérieur lui fit l’effet d’une grotte. Une médiocre ampoule crachait une lueur délavée sur les murs couverts d’étagères, qui semblaient vouloir s’effondrer sous le poids des bibelots poussiéreux. Ça sentait la cire à bois et le renfermé, mais aussi cette odeur rance typique à ces boutiques jamais aérées où s’entassait tout un galimatias hors d’âge. Une ombre passa, la faisant sursauter. Un chat lépreux s’était perché sur une pile de livres d’où il la toisait. Du fond du capharnaüm s’avança une silhouette valétudinaire, celle d’une vieille femme, véritable antiquité humaine. Son chignon de fils blancs enroulés sur son crâne étirait ses minuscules yeux plissés, lui conférant un inquiétant aspect tatar. Ses lèvres sans chair bougèrent à peine quand elle se mit à parler.

─ Qu’est-ce que c’est ?

─ Je… je voudrais… je recherche… je… une pendule baroque du XIXe, estampillée… AD MOUGIN.

Lizzie prononça sa phrase sans respirer comme si le moindre souffle d’air eût pu lui faire oublier le fabuleux code. La vielle coula sur elle un regard incroyablement vif pour une femme de cet âge. Le silence qui s’attarda provoqua une coulée de sueur froide entre les omoplates de Lizzie.

─ En effet, nasilla-t-elle, je dois avoir ça, une pendule de style Louis XIV. Vous avez de la chance, suivez-moi.

L’antiquaire traîna ses charentaises mitées jusqu’à son arrière-boutique, écarta un rideau de perles et se retourna vers sa fausse cliente, restée figée au milieu des bibelots ringards.

─ Eh bien, vous venez ?

Fouettée par l’impératif, Lizzie la rejoignit. Une fois dans la réserve enfumée de plus d’une infâme odeur d’encens, Lizzie fouilla dans son sac à la recherche du pseudo étui à cigares. La vieille leva un œil circonspect.

─ Vous avez traversé Paris avec ça sur vous sans le cacher mieux que ça ?

Le geste que faisait Lizzie de lui donner resta en suspens. Réalisant soudain les risques mortels qu’elle avait pris, elle cessa de respirer.

─ Je… suis un peu novice. C’est la première fois pour moi. En fait, je n’aurais pas dû venir, seulement l’homme qui a été parachuté…

─ Tut-tut, vous avez la langue bien pendue ! Je me demande si je dois vous faire confiance pour la suite !

─ Bien sûr ! Je suis prête à agir, s’écria Lizzie avec passion. J’ai peut-être fait preuve de légèreté, mais je vous jure qu’à l’avenir…

─ Ne jurez pas ! En ce moment, cela ne veut plus rien dire. Bon, de toute façon, je n’ai pas le choix.

Elle fouilla dans un tiroir et en tira une épaisse enveloppe qu’elle lui tendit. Il s’agissait de ces petits fascicules qu’on distribue lors de la messe. L’image représentait Saint-François d’Assise entouré d’animaux. Sans réfléchir, Lizzie l’enfourna dans son sac et quitta la boutique au pas de course.

Un nuage noir chevauchait le soleil. L’orage se profilait. L’air était lourd. Il fallait encore se rendre à Saint-Eustache. Elle se hâta, poussée par une peur soudaine. Deux feldgrau venant à contresens la décidèrent à changer de trottoir.

Calme-toi, ma fille, calme-toi ! Ce n’est pas le moment de te faire remarquer !

Elle prit un mouchoir dans son sac pour s’éponger le front. Ses doigts heurtèrent la lettre. Elle l’avait oubliée. Le messager du cœur. Elle passa ses yeux sur l’adresse.

Mademoiselle Margot VERLAINE,

Ferme des Combeaux, route des brochets

Bouin, Vendée.

La lettre d’un cœur exilé à sa fiancée… Cet amour interdit, illicite, lui brûla les doigts. Les Allemands leur avaient tout pris, même l’amour. Mais l’amour, implacable sortilège, ne se laissait pas faire. Il faisait pousser les ailes et abattait les montagnes. Et soudain, tout l’amour contenu dans cette lettre se propagea en elle, courut sous sa peau comme une carapace indestructible. Elle se sentit poussée par cet amour des autres, plus forte, comme habitée d’un feu nouveau. Elle remplirait sa mission, toutes ses missions. Le reste lui parut sans importance. Lizzie la lâche, la catin, l’opportuniste, était morte. Une nouvelle Lizzie était née, combative, enflammée… résistante. L’amour, elle en était certaine, leur ferait gagner la guerre.

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