Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 2 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 2

 

Àla ferme, toute la maisonnée était rassemblée autour de la table. Solange disait le bénédicité. La porte s’ouvrit à la volée sur les deux retardataires.

L’oncle Léon, assis en bout, sa place de patriarche, rompait le pain. Son regard chassieux fixait le contenu de son assiette. Son nez, posé sur sa moustache, était rouge et déformé. Il ne parlait jamais que par monosyllabes, comme si cela lui causait un effort titanesque, à moins que ce ne fût pour compenser le babil de Tante Solange. De part et d’autre de la table, Annette, Blandine, Lucien et Martin. Antonio, le réfugié espagnol, l’homme à tout faire, était le seul à déjeuner à la table des patrons. Les autres saisonniers devaient se contenter d’un repas froid pris sous l’ombre du grand frêne jouxtant le poulailler.

Haletant, Raymond s’excusa. Margot baissa les yeux, imaginant sans mal les pensées de sa tante. Mauvaise graine, pomme de discorde ! Perchée sur ses varices, Solange fulminait. 

─ Vous voilà ! Encore en retard ! Vous êtes-vous lavé les mains ?

─ On en vient, tante Solange, ronchonna Margot sans chercher à être serviable.

─ Tais-toi, effrontée ! Toujours à courir avec les garçons au lieu de participer aux travaux de la ferme, tu ne changeras donc jamais ? Prends exemple sur Annette si tu ne veux pas finir comme ta mère !

Margot encaissa l’insulte en serrant les poings. Tante Solange n’avait jamais aimé sa nièce et ne s’était jamais privée de le faire remarquer. S’il n’y avait eu les sermons du curé, il y aurait belle lurette qu’elle aurait envoyé cette petite chez les sœurs de la Providence.

─ Maman, coupa Raymond, c’est moi qui lui ai demandé de m’aider à relever mes pièges…

─ Avec ton ami Basile ! Quel bel énergumène, celui-là ! Un pouilleux, un païen !

─ Basile est honnête et courageux, rugit-il.

─ Le genre de voyou qui plaît à ta cousine. Elle finira par se faire engrosser comme sa mère.

C’en fut trop pour Margot qui se dressa face à sa tante, pantelante de colère.

─ Basile est mon ami, il ne ferait jamais une chose pareille !

La main de Solange s’abattit sur son visage, une gifle retentissante. Margot chancela.

─ Tais-toi, putain ! Fainéante et bonne à rien ! Qu’ai-je fait au Ciel pour écoper d’une ingrate pareille ? Je t’ai nourrie. Je t’ai offert un toit et voilà le résultat. Une roulure, juste bonne à te vautrer avec des vauriens… Je te préviens que si tu reviens avec un bâtard dans les bras, comme ta mère, je te chasse !

─ Maman, s’écria Raymond, je t’interdis !

─ Grosse vache ! hurla Margot, je te déteste !

Elle s’enfuit en claquant violemment la porte, ignorant les vociférations de sa tante. Des larmes brûlantes sillonnaient son visage. C’était injuste ! Injuste ! Pourquoi devait-elle payer pour les erreurs de sa mère ; cette mère qu’elle n’avait pas connue ? Elle n’avait que deux ans quand elle s’était pendue. Qu’avait-elle vécu depuis l’enfance ? Les brimades et les insultes ! Jamais de mots tendres ! Pauvre orpheline gardée à la ferme par charité chrétienne ! Hypocrite de charité chrétienne ! Bâtarde ! Fléau ! Fruit du péché, tous ces sobriquets étaient devenus son fardeau.

Elle fila à travers le marais jusqu’au vieux moulin, vestige des guerres de Vendée, refuge de ses peines et de ses chagrins. Chaque fois que son cœur saignait, elle venait déverser sur les pierres séculaires, ses tourments profonds, ses espoirs aussi. Il était son confident et son confesseur. Ses ailes battues par les âges se tordaient en arcs obliques. D’énormes moellons dépassaient du mur dévoré de ronces. La meule basculée dormait sur un lit de pourriture végétale qui exhalait selon les saisons la poussière ou la putréfaction. Il y avait longtemps que plus personne n’y moulait son grain.

Jean-Louis Blanchard, le fils du boulanger, aux cheveux blanchis de farine, revenait des livraisons sur son triporteur et discutait avec Basile. Ils la virent courir et l’appelèrent, mais toute à sa course folle, elle ne les entendit pas. L’air était sombre et frais dans le moulin. Elle se jeta sur le sol et laissa couler son chagrin en un torrent de larmes, frappant la paille putride de ses poings.

─ Grosse vache ! Je te hais ! Je voudrais que tu crèves !

Noyée dans sa détresse, elle n’entendit pas Basile entrer. Il s’assit à ses côtés et promena ses doigts dans ses cheveux.

─ Encore ta tante, hein ?

Elle se releva vivement et essuya ses yeux d’un revers de main. Elle avait horreur qu’on la surprenne à sangloter.

─ Qu’est-ce que tu fous là ? aboya-t-elle.

─ Je t’ai vue passer. Tu pleurais.

─ Je vais bien, rentre chez toi !

─ Je ne suis pas pressé. Je vais rester avec toi, si tu n’y vois pas d’inconvénient.

─ Si… non… Fais ce que tu veux, après tout, je m’en fiche !

Basile s’assit sur la meule et sortit son déjeuner de sa musette. Il disposa son pain sur son mouchoir soigneusement déplié, y déposa un morceau de fromage, des noix et une grosse pomme. Puis, déployant la lame de son couteau, qu’il essuya sur son pantalon, il en coupa une tranche et lui tendit. Ce simple geste lui rappela qu’elle avait faim. Elle s’en saisit dans un faible merci et mordit dedans à belles dents. Basile aimait ce visage, ses yeux aux reflets salins et son regard trop fier pour être celui d’une enfant, trop tendre pour devenir un jour celui d’une adulte.

Il se souvint de la première fois qu’il l’avait vue dans ses atours de femme, assise à califourchon sur un muret rôti de soleil. Ses jambes nues pendaient de part et d’autre, la brise soulevant dans un bruissement sagace les pans de sa robe. Ses cheveux d’or roux flottaient autour d’elle, emmêlés par un vent joueur. Sa blouse usée, trop pour ses formes devenues féminines, menaçait de craquer à hauteur de sa poitrine. C’était le printemps, il faisait chaud et le jeune homme avait senti l’étrange boule de feu lui consumer le ventre. Il avait compris que ce qu’il ressentait, au-delà du désir dû à la poussée des phéromones estivales, était de l’amour.

─ Tu veux aussi du fromton ?

Dans un grognement d’assentiment, elle enfourna pain et fromage dans sa bouche qu’elle mâcha avec férocité. Basile tendit la main vers elle, elle l’esquiva d’un mouvement de tête.

─ Désolé, tu as une miette sur la joue.

Elle la chassa du bout des doigts puis se remit à manger.

─ Tu sais, reprit-il après avoir bu une goulée de vin clairet, tu pourrais te barrer, quitter la vieille et la ferme, ne plus patauger dans la bouse et la fiente.

─ Où tu veux que j’aille ?

Basile se gratta la tête de ses doigts gras, comme pour en extraire les mots qui ne voulaient pas sortir.

─ Eh bien… tu pourrais venir habiter chez moi.

─ Non, mais tu imagines le scandale qu’elle va faire, cette vieille truie !

─ Pas si je lui demande ta main.

─ Ne sois pas ridicule, Basile, je t’aime bien. Tu es comme un frère pour moi. Je ne peux pas épouser mon frère.

─ Tu serais enfin libre pourtant.

─ Libre !? Libre de te cuisiner des petits plats, de tenir ta maison, de te pondre des marmots. Est-ce ainsi que tu vois la liberté ? Je veux monter à Paris ! Là-bas, je serai libre.

─ À Paris, tu as des chances de finir sur le trottoir ! Épouse-moi. On quittera le pays, on ira où tu le souhaites. Tu sais, cette guerre qui se profile va être une sacrée opportunité. Je serai un héros. Je reviendrai couvert de médailles. J’aurai une pension et les moyens de te faire vivre.

Un méchant frisson la saisit. Guerre, ce mot qui brûlait toutes les langues comme la plus terrible des malédictions.

─ Tu veux te battre ? Tu veux mourir ? Tu veux revenir estropié comme ton père ? Vivre d’une misérable pension d’invalide et clopiner sur une jambe ? Quand il est revenu du front, en 17, il ne pouvait même plus dormir dans un lit, il ne supportait plus le silence. Et ta mère, ta pauvre mère ! Ils ont parlé de la grippe espagnole, mais c’est de chagrin qu’elle est morte !

─ Cette guerre sera différente. Jamais les Fridolins ne passeront !

─ No passaran ! C’est bien ce que disaient les Espagnols ? Eh bien, ils sont passés là-bas ! Et bien passés même ! Demande à Antonio, il te racontera ! Il l’a vécue, lui, la guerre !

─ Margot, tu confonds tout.

─ Non, je ne confonds rien ! Et j’ajoute que tu es un lâche !

─ Lâche ?

─ Est-ce là digne d’un homme de partir en laissant derrière lui un père infirme et une grand-mère impotente ? De quoi vivront-ils quand tu seras parti faire le coq sur le front ? Qui ira vendre votre miel ?

─ J’avais pensé que…

─ Que je m’en occuperais ! Bien sûr que je m’occuperai d’eux. J’irai récolter le miel et relever les collets. Je le ferai pour eux, seulement tu ne m’empêcheras pas de penser que tu n’es qu’un imbécile !

─ Margot, c’est pour toi que je vais me battre, pour nous. Je… je t’aime, Margot.

Poussé par un élan, une pulsion irréfrénable, il se jeta sur elle et pressa sa bouche sur la sienne. Ses bras robustes l’enveloppèrent en entier, la broyant contre lui. Trop surprise pour réagir, Margot le laissa faire. Ce n’était pas la première fois que Basile l’embrassait, c’était comme un jeu pour eux. Elle aimait ses baisers, la vigueur de sa langue et la rudesse de ses lèvres, pourtant cette fois, elle sentit autre chose passer dans ce baiser, comme s’il cherchait à la posséder. Ses mains rugueuses couraient sur son corps en un ballet étrange. Puis elles glissèrent sur ses cuisses nues, remontèrent sous sa robe, alors elle comprit. Ce qu’il faisait, ce qu’il comptait faire, c’était délicieux et dangereux à la fois. Les mots de sa tante tonnèrent dans son esprit. Catin ! Roulure ! Juste bonne à te vautrer avec les voyous !

─ Basile, je t’en prie, laisse-moi ! Il ne faut pas !

─ Je t’aime, Margot ! Je t’aime.

Les mains de Basile s’enhardirent. Ses lèvres quittèrent la bouche de Margot, descendirent le long de sa gorge. Elle éprouva une agréable sensation qui l’électrisa en entier. Les prémices du plaisir vibrèrent sous sa peau. Putain ! Tu finiras comme ta mère ! Basile s’étendit sur elle, elle sentit contre sa cuisse son sexe en érection. Ce contact raviva sa raison. Dans un grognement, elle le repoussa de ses poings.

─ Arrête, Basile ! Arrête !

─ Excuse-moi, balbutia-t-il, honteux, je ne voulais pas.

─ Tu es stupide, Basile, tu as tout gâché !

Sans lui laisser le temps de répliquer, elle bondit sur ses pieds et s’enfuit. Basile resta seul, assis sur son tas de foin, avec son pain, son fromage et ses rêves insensés. Il ne chercha pas à la rattraper.

Le sang tonnait dans les veines de Margot, l’enflammant de colère. Qu’avaient-ils tous à parler de la guerre ? Un massacre ne leur avait donc pas suffi ? Plus jamais ça ! Ils en avaient plein la bouche. Plus jamais ça ! Et voilà qu’ils allaient remettre « ça ». Et avec joie encore ! Les imbéciles ! Les abrutis ! Basile, Raymond et ses amis allaient partir. Le village allait perdre ses âmes, les femmes devraient retrousser leurs manches et pousser la charrue, comme en 1914. Quelle divinité mortifère soufflait son haleine belliqueuse sur ces pauvres fous d’humains ? À la fureur qu’elle ressentait se greffa la peur. Si cette maudite guerre était déclarée, les hommes s’en iraient et peu reviendraient ! Non, c’était impossible ! Un cauchemar ! Un simple cauchemar ! Elle n’aurait jamais lieu, cette guerre !

Sa course la mena jusqu’à la mer. Là, elle s’arrêta, le cœur battant, l’esprit hagard. Elle grimpa par la sente poussiéreuse ; des cailloux blancs roulèrent sous ses sandales. Elle glissa et s’érafla le genou. Arrivée en haut, elle s’assit sur la digue, la tête posée sur ses bras, fixant l’horizon, la danse des chalands sur les eaux argentées, avec l’île de Noirmoutier en toile de fond. Tout était si calme, si paisible. Un instant de bonheur volé à la furie du monde. Qu’adviendra-t-il de tout cela lorsque la guerre aura éclaté ?

« Cela ne peut pas arriver, murmura-t-elle, ça ne peut pas arriver. »

Le cri d’un épervier coupa court à ses réflexions. Le gracieux prédateur plongea, après une longue série de cercles concentriques, sur sa proie terrée entre les herbes, saisit son repas encore vivant avant de remonter vers les cieux. Cette vision fit frissonner Margot. Un mauvais présage ? Un rapace, n’était-ce pas le symbole des nazis ?

Elle revint à la ferme, troublée. Dans la cour, Blandine et Martin jouaient à la marelle. Lucien demeurait invisible, il devait traîner seul dans son coin, comme toujours. Antonio parait les pieds de Mouton. Il savait tout faire, Antonio. Il était ferrailleur en Galice. Et puis, l’avènement des franquistes et la chute de la République l’avaient contraint à franchir les Pyrénées. Après avoir échappé de peu à son internement dans un des nombreux camps de réfugiés qui poussaient un peu partout dans le sud de la France, il avait fini par échouer en Vendée, jouant le sourd et muet afin de ne pas être arrêté. À présent, il errait dans un monde de souvenirs, la rage au ventre, cultivant l’espoir qu’un jour Franco serait renversé et qu’il pourrait rentrer chez lui pour retrouver sa famille, s’il lui en restait…

Dans la cuisine, tante Solange récurait ses fourneaux en maugréant contre la chaleur qui lui enflait les jambes. Elle se déhanchait dans son obésité grotesque, raclant le sol de terre battue de ses sabots. À cette heure où le soleil frappait haut dans le ciel, les hommes faisaient la sieste. Les vaches étaient à la pâture. Une agréable fraîcheur régnait dans l’étable, aussi Margot aimait-elle y lire à l’abri des regards. Elle s’installa sur les bottes de foin, dans le faisceau lumineux qui filtrait par la lucarne.

Elle n’avait pas feuilleté deux pages que des gémissements étouffés lui parvinrent. Intriguée, elle posa son livre, escalada sans bruit l’échelle du grenier à fourrage et glissa sa tête par la trappe. Il lui fallut quelques instants pour que ses yeux s’habituent à la pénombre. Puis elle distingua, sur un lit de paille, Annette allongée sur le dos, serrant entre ses cuisses écartées le corps bruni de Colin allant et venant dans cette ouverture. Annette gémissait, se campait par intermittence en poussant des petits cris de souris, plongeant ses mains dans la chevelure cendrée de son amant. Margot resta à les regarder, amusée autant que curieuse, un peu envieuse. Une chaleur fruitée enflamma délicieusement son ventre.

Il était gentil, Colin. Il avait les doigts fins et de bonnes manières. Ce n’était pas un paysan dans l’âme. Sa mère était professeur de musique, Colin à son tour serait professeur de musique. Son père possédait une scierie sur la route de Saint-Gervais. Annette avait fait beaucoup d’envieuses quand ils s’étaient fiancés. Colin, avec ses boucles d’angelot, ses yeux limpides comme l’eau d’un torrent de montagne, si transparents qu’on pouvait y lire l’avenir. Un avenir azur, plein de soleil et de promesses : une belle maison blanche aux volets bleus, ornée de roses trémières, dans un jardin planté de fleurs. Sur une balançoire en bois, deux charmantes têtes aussi blondes que leur père criant à gorge déployée, sous le regard bienveillant d’Annette assise sur la pelouse. Peut-être un chien qui gambaderait entre ses jambes, du linge qui sécherait en silence et le doux frou-frou du vent dans les haies d’hortensias.

« Prends exemple sur Annette », disait tante Solange…

Margot esquissa un sourire malicieux avant de redescendre aussi discrètement qu’elle était montée. Pour ne pas déranger les amants, elle quitta l’étable et partit lire dans la charreterie. Plus tard, quand son estomac se mit à lui crier qu’elle n’avait pas déjeuné, elle se résigna à regagner la cour. Blandine et Martin se poursuivaient en faisant l’avion, effrayant les poules qui s’enfuyaient en caquetant. Au bout de sa chaîne, le chien, qui n’avait pas de nom et s’appelait « le chien », aboyait en battant la queue. Sur la table dressée sous la tonnelle qu’enlaçait une vigne alourdie de raisins, Tante Solange avait disposé de la brioche juste sortie du four, dont l’appétant fumet se diffusait avec une gourmande volupté. Elle aperçut Margot qui s’approchait en traînant ses sandalettes usées, et laissa planer sur elle un regard mauvais.

Si Dame Nature avait négligé de ses grâces la quelconque Solange, elle avait doté sa sœur, Isabelle, la mère de Margot, d’un charme et d’une beauté qui faisait encore parler dans le canton. Solange, lésée de ces attributs que toute femme est en droit d’espérer, en avait conçu une jalousie maladive, qui au fil des ans, s’était changée en haine. Haine qu’elle reportait à présent sur sa nièce. Pour son malheur, Margot avait hérité de l’exquis physique maternel et de la délicatesse de ses traits.

Séduite par un homme de la ville dont elle était tombée amoureuse, puis enceinte, Isabelle avait subi toutes les avanies du monde quand il l’avait abandonnée. Un matin, Léon l’avait retrouvée pendue dans la grange. Un suicide ! Le curé lui ayant refusé l’absolution, la pécheresse reposait en terre non consacrée. Quelle honte cela avait été pour Solange ! Elle ne se privait jamais pour rappeler à Margot sa filiation bâtarde. À ses yeux, cette petite représentait le vice originel, et seuls les sermons du prêtre, ainsi que sa forte propension à se croire chrétienne, l’avaient obligée à recueillir sa nièce.

Martin et Blandine accoururent en se bousculant, alléchés par l’odeur de brioche. Main dans la main, Annette et Colin descendirent de leur nid d’amour, l’air innocent. Après eux apparut Raymond, les cheveux humides, la chemise sur l’épaule. La sueur ruisselait sur son torse bruni de soleil, faisant ressortir la saillie de ses muscles. Margot comprit pourquoi toutes les filles du village en étaient folles. Elle enfila un gros morceau de chocolat dans sa brioche et le laissa fondre dans la mie chaude avant de l’enfourner dans sa bouche.

Tous autour de la table savouraient ces instants de quiétude, les derniers jours de l’été qui s’effilochaient dans la brise. Mais un nuage noir planait au-dessus de ce bonheur, pareil aux ailes lugubres d’un oiseau de mauvais augure, distillant son venin. Un nuage de poudre et de sang. Malgré la chaleur, Margot ne put s’empêcher d’avoir froid. À l’autre bout de la table, Léon, Antonio et Raymond étaient lancés dans une virulente diatribe patriotique.

─ N’en avez-vous jamais assez de parler de la guerre ? éructa Solange.

─ Elle est pourtant inévitable, maman, répondit Raymond.

─ Je refuse, s’écria la grosse femme, je refuse de vous voir partir !

Margot devinait l’effroi qui glaçait sa tante. Elle avait déjà perdu son père, son frère et son oncle, lors de la Première Guerre. Ils avaient tous péri entre la Somme et les Dardanelles. Elle ne voulait pas revivre ce cauchemar. Raymond, tout comme Lucien, était en âge de s’engager ; elle craignait de les perdre, eux aussi. C’était une mère bourrue et sèche dans ses sentiments, cependant, elle aimait ses enfants. Elle s’enfuit dans sa cuisine en pleurant. Margot fusilla son cousin du regard.

─ Beau résultat !

─ Vous les femmes, vous refusez toujours de voir la réalité en face !

─ C’est vous qui vous voilez la face ! Avez-vous déjà oublié les morts et les éclopés de la guerre précédente ? Comment pouvez-vous être aussi bêtes ?

La nuit venue, Margot resta longtemps à sa fenêtre pour contempler le ciel. Une myriade d’étoiles scintillait autour du disque adamantin de la lune. La brise de l'océan faisait frissonner les joncs. La terre exhalait son parfum salé. Sentait-elle que les hommes allaient la quitter et partir vers des terres de glace où la mer a un reflet de vase ?

Longtemps, Margot s’était fichue comme d’une guigne de la montée du National-Socialisme en Allemagne, du fascisme en Italie. Elle s’était totalement désintéressée de la guerre d’Espagne. Tout ce ramdam était loin, de l’autre côté des frontières, et elles étaient bien gardées. À présent, elle tremblait à la seule évocation du conflit en approche. Toute la soirée, les hommes avaient parlé de cette abomination comme s’ils n’avaient que ces mots à la bouche. Ils rêvaient de médailles, mais les guerres ne font que des héros de papier. De l’horreur des combats ne reviennent que des ombres, des corps mutilés et des cercueils de pin.

Non ! La guerre ne pouvait avoir lieu…

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