Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 24 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 24

 

loin la parcourir en pédalant. Les trains étaient bondés et les contrôles, de Dès le lendemain, Margot se leva aux aurores. Ses corvées accomplies, elle enfourcha son vélo pour filer vers Nantes. En dépit de la distance, elle préférait de véritables supplices. Faire la route à bicyclette lui offrait l’avantage d’être libre de son temps et de ses déplacements. Mais il était écrit que rien ne se passerait comme elle l’avait prévu. Alors qu’elle se trouvait en vue des tours jumelles de l’église de Machecoul, un véhicule allemand surgit sur sa droite. Virant brutalement pour éviter d’être percutée, elle perdit le contrôle. Sa course s’acheva par un roulé-boulé dans l’étier encore gorgé par les pluies de mars.

« Salauds de Boches ! »

Margot pestait entre ses dents en se relevant, contusionnée, les jambes flageolantes, les genoux et les mains écorchées. Deux soldats accourent, une expression sincèrement désolée sur leurs visages.

─ Tout va bien, mamoizelle ?

─ Oui, oui. Tout va bien, pas de problème.

Mais la roue tordue et le garde-boue pulvérisé de sa bicyclette disaient l’inverse. De plus, son genou saignait et l’eau ruisselait de ses vêtements imbibés. Salauds de Boches ! Salaud de Julien ! Tout ça, c’était leur faute ! Elle aurait voulu leur cracher au visage toute la haine qu’elle avait dans son cœur. Elle leur tourna ostensiblement le dos et essaya de relever son vélo, englué dans la vase. Les soldats furent plus rapides, reprirent l’engin à la boue dans un moindre effort et le jetèrent à l’arrière de la camionnette. Puis ils l’aidèrent, avec une galanterie qui la mit au supplice, à monter avec eux. Qu’ils lui foutent la paix ; surtout, qu’ils lui foutent la paix. Pas un jour comme aujourd’hui ! Elle s’assit sur la banquette, resserrant contre son corps ses vêtements trempés. Les Allemands dardaient sur elle leurs yeux d’occupants. Elle sentit leurs regards courir sur ses jambes, fondre sur sa poitrine, relever sa jupe… et ressentit cette inquisition avec la même force qu’un viol. Pour se donner contenance, elle frotta son genou abîmé, retira un peu de sang et les gravillons incrustés. Maudit soit le lieutenant Julien Meynard ! Tout était sa faute !

Un gémissement essoufflé s’éleva du fond du camion. Avait-elle rêvé ? Le moteur diesel faisait un bruit épouvantable. La plainte reprit. Dans le fond du véhicule, cerné par les soldats, un prisonnier cherchait à se maintenir malgré ses poignets liés. Son corps écharpé valdinguait à chaque secousse. Il tourna vers elle une bouillie de visage. Ses cheveux roux tombaient sur ses yeux tuméfiés. Elle le reconnut. Clovis Cormier ! Il était dans la classe de Raymond. Tous appelaient « Poils de carotte ». Clovis le cancre, l’abonné au bonnet d’âne, la terreur des cours de catéchisme, qui découpait ses cartables pour en faire des lance-pierres. Basile lui avait foutu son poing dans la figure au marché aux bestiaux de Saint-Cyr. Son cœur hurla. Clovis Cormier allait mourir ! Elle détourna le regard. Face à elle, le soldat lui souriait benoîtement…

L’arrivée à Machecoul annonça la délivrance. Margot marmonna de vagues remerciements à l’égard des Allemands et descendit Place du champ de foire, son vélo accidenté sous le bras. Plus le choix à présent, elle allait devoir prendre le train. Elle poussa jusqu’à la gare. Elle avait encore une large demi-heure avant son départ ; elle entra dans le café en face. Les habitués, elle les connaissait tous. Il y avait le gros Dédé, Carotte, Pimpin, la mère Mauricette et Patty, la putain. Plus une nuée de collégiens de Saint-Joseph, des réfugiés et des gars bien vêtus avec de bons regards honnêtes qu’elle n’avait jamais vus et qui ne lui inspiraient pas confiance. Tout au bout du comptoir, elle reconnut Silvère Boury, le fils du tôlier des Céréales de Bouin. Depuis qu’il était rentré de la guerre, il déambulait dans le canton, à la recherche de vélos à réparer ; une aubaine pour Magot. Elle s’installa au bar à côté de lui et commanda une limonade.

─ Eh bien, ma jolie, dit le patron en la servant, on a eu un petit accrochage.

─ Des Allemands. Ils m’ont jetée dans l’étier, un miracle que je ne me sois pas brisé le cou.

─ Ah ! les fi’s d’garce ! cracha le gros Dédé. V’là qu’ils nous renversent nos drôles !

─ Ils n’ont sans doute pas fait exprès, rétorqua un jeune homme à bonne figure assis, une table derrière, et dont les oreilles traînaient trop pour ne pas être de la Gestapo.

─ Manquerait plus q’ça !

Margot touilla pensivement sa limonade saccharinée avec la paille. Avant-guerre, jamais cafetier digne de ce nom n’aurait osé servir une telle ignominie. Aujourd’hui, on bénissait le ciel d’avoir encore du jus d’orge en guise de café. Elle frotta son genou écorché, la douleur la lançait. Elle eut presque honte d’avoir mal après avoir vu Clovis dans le camion. Lui souffrait et souffrait vraiment. Qu’était-ce un genou écorché face aux tortures qu’il avait endurées ? Qu’il allait continuer à subir ?

─ Ma pauvrette, se lamenta la patronne en lui tendant un linge humide et du vinaigre, te voilà bien arrangée.

Margot la remercia et essuya la plaie. Et Clovis, qui allait panser ses blessures ? La mort rôdait, installée dans les endroits les plus chauds, les plus douillets, à attendre tranquillement sa proie, telle une araignée qui a tissé sa toile. Elle guettait, aiguisait ses griffes, savourait les cris de souffrance des suppliciés que ses prêtres nazis lui offraient en holocauste.

─ Ça n’a pas l’air d’aller, mademoiselle, dit le jeune homme à bonne figure qui s’était levé pour venir vers elle. Vous êtes toute pâle. Voulez-vous que je vous raccompagne chez vous ?

─ Non, merci !

─ Est-il indiscret de vous demander… ?

─ Oui ! jeta-t-elle sur un ton plus violent qu’elle l’aurait souhaité.

Elle se mordit les lèvres. Depuis qu’elle s’adonnait au marché noir, elle avait appris à repérer ces êtres dangereux, prêts à tout pour plaire à leurs nouveaux maîtres. Les chiens de garde de l’horreur. Le jeune homme l’agréa d’un sourire acide et retourna s’asseoir, pourtant son regard ne la lâchait pas d’une semelle. Elle frissonna malgré la chaleur.

Le patron se pencha sur elle en faisant mine de frotter son zinc.

─ Méfie-toi de ce gars-là, petite, une sacrée racaille. Il s’appelle Jean Flipo. Sous ses airs de bon fils de famille, c’est un tortionnaire de la pire espèce. Il vendrait sa mère !

Elle hocha la tête puis se tourna vers Silvère qui buvait machinalement son verre de vin blanc, le regard dans le vide.

─ Silvère, tu pourrais t’occuper de mon vélo ? J’ai eu un accident.

─ J’ai cru comprendre.

─ Tout l’avant est tordu.

─ Ce n’est pas irréparable.

─ Je dois me rendre à Nantes, je vais devoir prendre le train.

Il jeta un coup d’œil rapide à sa montre.

─ Tu ne devrais pas traîner, il faut du temps pour passer les contrôles. Ces foutus soldats pinaillent sur tout. Tu n’as rien de compromettant sur toi, j’espère.

─ Non, balbutia-t-elle, je vais juste voir un ami.

Tournant promptement les yeux, elle croisa ceux de Flipo qui la dévisageaient. Il ne prenait même pas la peine d’être discret. Elle avala difficilement sa salive. Elle eut soudain la sensation qu’il savait tout… Que l’objet de sa mission était imprimé sur son front ! C’était impossible, sa nervosité forgeait dans son esprit des chimères terrifiantes. La main de Silvère sur son bras la fit sursauter.

─ Viens, on va aller voir les dégâts.

La bicyclette était appuyée contre le mur, en piteux état. Silvère eut un sifflement en découvrant le désastre, prit l’engin et l’ausculta comme le docteur Herbert l’eût fait pour un de ses malades.

─ Ce n’est pas beau à voir, mais je devrais pouvoir tenter quelque chose. En revanche, ça ne sera pas pour avant quelques jours.

─ La barbe ! J’en avais absolument besoin. Tu ne pourrais pas… ?

Rassemblant toute sa minauderie, elle saisit le bras de Silvère et s’y pendit, d’un air suppliant, battant des cils comme une actrice de cinéma. Le jeune homme regretta à cet instant que cette prière ne fût que le fruit de son hypocrisie. Il connaissait trop Margot pour succomber à son petit manège.

─ Comment t’as fait pour arriver jusque-là ? s’enquit-il d’un air détaché.

─ Les Boches m’ont fait monter avec eux dans la camionnette. Silvère, il y avait un gars dedans et il n’était pas beau à voir.

─ Il y a toujours des gars dans la camionnette.

─ C’était Clovis.

Silvère hocha gravement la tête. Il planta sa cigarette entre ses lèvres, l’alluma, en aspira une bouffée.

─ Je sais, j’étais là quand ils sont arrivés chez la mère Cormier. Ils venaient arrêter ses fils, Clovis et Romuald, des résistants à ce qu’il paraît… Leur mère n’a plus sa raison, elle ne comprenait pas ce qui arrivait. Ils l’ont frappée avec violence. Romuald a voulu s’interposer, ils lui ont tiré dessus. Et Clovis, quand il a vu son frère mort, il s’est élancé à son tour. Ils lui ont tiré dans les jambes et l’ont terminé à coups de pied. Je ne sais pas comment il peut encore être en vie. On est revenu au temps des Barbares. Et personne ne bouge parce qu’on crève de trouille !

Il regardait devant lui, les pupilles vides.

─ Tu as des nouvelles de Raymond et de Lucien ? demanda-t-il au bout d’un moment.

─ Non, aucune. Et rien pour Basile non plus, je suis très inquiète.

Silvère ne répondit pas. Beaucoup de ses amis étaient tombés pendant la débâcle. Lui-même avait bien failli perdre la vie lors de l’explosion d’un pont sur le Loir pour freiner l’avancée des Allemands. Belle initiative en vérité ! Le nombre des Français morts sur la route, civils et militaires, ne se comptait plus et les Allemands étaient passés. Bien passés, même. Silvère était rentré à Bouin, fuyant les patrouilles, mendiant sa nourriture. La fumée de sa cigarette se dissipa avec une lenteur paisible.

─ Elles sont dégueulasses tes clopes.

─ Tu n’es pas obligé de les acheter.

Il haussa les épaules.

─ Ils sont plus forts. Crois-moi, fais ton petit bonhomme de chemin, pénard, évite de les brusquer et tout ira bien.

─ Combien de temps cela durera ?

Silvère jeta sa tige et l’écrasa du talon.

─ Tu crois vraiment qu’on peut gagner la guerre ? Tu rêves ! On l’a perdue, c’est un fait. Fais ce que je te dis, baisse la tête. Moi, tout ce que j’espère, c’est qu’ils ne m’enverront pas au STO. Je leur répare leurs motos, ça entretient les bonnes relations.

─ Oui, mais jusqu’à quand ? Qu’un client mécontent te dénonce et tu finiras comme Clovis ! Es-tu bien certain de n’avoir rien à te reprocher ?

─ Non, souffla-t-il, je n’ai rien à me reprocher… rien !

Cependant, sa voix avait tremblé et Margot le remarqua, tout comme elle remarqua sa brusque pâleur. Silvère n’avait pas la conscience tranquille ! Qui l’avait en ces temps difficiles ? Margot l’ignorait encore, si Silvère réparait les bécanes des Allemands, c’était pour mieux les espionner. S’il parcourait le canton pour déplier les roues des bicyclettes tordues, c’était pour transmettre des messages, apporter des postes émetteurs. Comment Margot aurait-elle pu deviner que le placide Silvère Boury qui ne faisait jamais parler de lui était un résistant ? Lui-même s’abstenait de le crier sur les toits.

─ Je te laisserai un vélo au café de la gare, à Bouin. Tu le trouveras ce soir en rentrant, si tu rentres.

─ Je rentrerai, et je te remercie, Silvère.

Elle se hissa sur la pointe des pieds pour poser sur ses joues froides un baiser sonore et courut vers les contrôles, ignorant le regard du jeune homme dans son dos. N’ayant pour ainsi dire aucun bagage et étant connue des soldats de Machecoul, franchir le barrage fut une formalité. Sur le quai s’agrégeait une foule chargée de colis alimentaires, de paquets emmaillotés de ficelle de paille, de paniers à provisions débordants de victuailles. Margot vit même un individu surveillant jalousement une cage d’où dépassaient trois têtes de poules, curieuses de prendre le train pour la première fois. La micheline arriva, poussive, crachant dans le ciel sa longue fumée noire. Margot monta et partit pour Nantes.

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