Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 39 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 39

 

 

Ses cheveux blonds, qu’elle avait mis des heures à friser au fer, lui Les semelles de bois de Lydie claquaient sur les pavés inégaux. Elle rayonnait dans sa jolie robe cousue d’après un patron découpé dans un Dimanche Illustré. donnaient une mine de fille publique. Elle se dandinait en chantonnant gaiement un air entendu sur Radio-Paris. Quelle aubaine, cette guerre ! Tous ces gradés en uniforme, des vainqueurs, des combattants. Il suffisait d’un peu de légèreté pour améliorer son quotidien et d’une sacrée dose de chance pour s’octroyer les faveurs d’un officier supérieur, mais elle ne désespérait pas de trouver bientôt chaussure à son pied. Jusqu’à présent, elle n’avait eu dans son lit qu’un sergent et deux caporaux ; or, elle visait les sommets. Un beau commandant, un colonel, ou même un général, pour l’entretenir, et à elle les bas de soie, les jolies robes et le vison. Elle n’était pas faite pour les études. Apprendre lui donnait mal à la tête. Quelle perte de temps de s’enfermer dans une université quand on pouvait jouir de la vie ! Sa relation avec Michel Paillard, l’inspecteur de la rue Garde-Dieu, avait ses avantages, seulement à présent elle voulait plus.

Elle tournait au coin de l’artère et reçut l’équivalent d’un boulet de canon dans l’estomac. Le choc la propulsa sur les fesses. Un corps tomba avec elle, celui d’une jeune fille d’à peine son âge aux joues maculées de larmes. Cramoisie, Lydie se releva et épousseta sa robe.

─ Eh, tu ne peux pas regarder où tu vas, imbécile !

Margot se redressa à son tour, essoufflée. La logique eût été qu’elle s’excusât, mais elle n’était pas dans un état où prime la logique.

─ Et toi, tu as besoin de prendre toute la place sur le trottoir ! Tu ne pouvais pas t’écarter, non ?

─ De quel droit aurais-je dû m’écarter ? C’est toi qui courais comme une folle sans regarder où tu allais. Nom d’un chien, ma belle robe toute neuve ! C’est un chiffon !

La vue de cette poule dont le seul souci était sa robe mit Margot hors d’elle.

─ Qu’est-ce que tu veux qu’elle me foute ta belle robe toute neuve ? Je n’ai jamais de robe neuve, moi, je n’en fais pas un drame !

─ Si ça te plaît de te fagoter comme une clocharde, ça te regarde ! De quoi je vais avoir l’air moi, maintenant ?

─ De ce que tu es ! Une pute à Boches ! Tu n’auras pas de mal à t’en faire offrir une autre, de robe ! Il te suffira d’écarter les cuisses !

Elle s’apprêtait à repartir, mais Lydie la retint par le coude, d’une poigne féroce pour une môme de la ville.

─ Toi, tu es la greluche de chez Madame Ingrid ! Ça fait un bail, mais je te reconnais. Tu déjeunais avec un colonel. Ça te va bien de faire ta mijaurée ! Dis-moi, qu’as-tu obtenu de lui après qu’il t’a sautée ?

Margot se frotta la tête. Dans son esprit embrouillé, il lui avait bien semblé connaître ce blond minois. À présent, la scène lui revenait. La grue du Chien qui fume !

─ Je n’ai pas couché avec lui ! s’écria-t-elle avec véhémence. Je ne suis pas une poule, moi !

Les passants, intrigués par l’algarade, ralentirent le pas pour écouter. Lydie eut une moue de chatte gourmande.

─ Le colonel Markus Keisner. Belle prise ! On ne lui connaît aucune maîtresse attitrée. Il est très sélectif. Des amies à moi s’y sont cassé les dents.

─ Je ne suis pas sa maîtresse !

─ Taratata ! Personne ne serait assez bête pour refuser un tel parti, surtout pas une fille comme toi. Il exerce des responsabilités très importantes et il est issu d’une famille de haut rang. Une aubaine pour une paysanne.

Margot serra les mâchoires, réprimant l’envie de lui crever les yeux. Seule la peur de finir en prison la retint. Sale garce, pute à Boches ! Annette haïssait ces morues. Se méprenant sur sa réaction, Lydie haussa les épaules.

─ Ah ! je vois, tu ne lui as pas plu. Tu es maigre comme une planche à pain ! Et puis cet accoutrement, on dirait un sac à patates ! C’est un miracle qu’il t’ait invitée à déjeuner. Il a dû avoir pitié de toi.

─ Fiche-moi la paix !

Elle gifla Lydie qui eut un cri de surprise.

─ Je n’ai rien à voir avec toi, je ne suis pas une salope, moi ! Je ne baise pas avec les Boches ! Tu m’entends ! Je ne baise pas avec eux !

Ses nerfs la trahirent, elle s’effondra sur le trottoir dans une convulsion de sanglots. Interdite, Lydie la contempla, ahurie par la violence de son geste et par la brutalité de son chagrin. Quelle fille étrange ! Pourtant, elle ne décelait pas de méchanceté en elle, juste une immense souffrance qu’elle n’arrivait plus à contenir. Lydie n’avait pas une âme charitable, rien ne lui importait plus que sa propre personne, néanmoins les pleurs de Margot l’émurent sans qu’elle ne sache pourquoi. Elle avait l’air d’une poupée de porcelaine brisée. Elle attendit que les larmes se tarissent un peu et la releva doucement.

─ Tu es dans un bel état, tout le monde te regarde. Viens, ne restons pas là. J’habite à deux pas.

Lydie vivait avec ses parents, dans un appartement sombre et humide, tout en enfilade, encombré d’une odeur de graillon et de cirage à chaussures. Le ménage n’avait pas été fait ; Lydie et sa mère n’étaient pas des as en la matière. Des rideaux à carreaux et un papier peint à fleurs alourdissaient encore le sentiment d’oppression. Dans la cuisine, le père achevait un reste de gratin de navets froid avant d’aller prendre son service au commissariat.

─ Papa, je te présente ma nouvelle amie, Margot.

Le père s’essuya les mains pour serrer celle de la jeune femme, et Margot fut surprise par la gentillesse de son regard. Comment un tel homme pouvait-il travailler rue Garde-Dieu ? Quand il fut parti, Lydie posa la bouilloire sur le poêle à charbon.

─ Tu veux un café, un vrai café ? Tu vois, ça a des avantages d’être une fille à Boches.

─ Je te remercie, je viens de boire un thé blanc aux boutons de rose de Singapour.

─ La vache, toi tu sais y faire. On ne dirait pas sous tes airs de sainte-nitouche. Alors, dis-moi, avec Keisner, comment ça s’est fini ?

─ Il m’a raccompagnée à la gare. C’est tout.

─ C’est tout !? Keisner en personne te propose, et toi… Quelle idiote ! Il est temps que je te prenne en main.

Recluse dans le silence, Margot dévisagea son hôtesse. Des mèches lustrées ; un trait de rouge sur ses lèvres ; un soupçon de bleu sur ses paupières ; un collier de perles, certainement fausses, et deux mini boucles d’oreilles assorties. Si Lydie n’était pas vraiment jolie, elle savait s’entretenir.

─ Tu viens d’où ?

─ De Bouin, un petit village sur la côte vendéenne.

─ Je ne le situerais même pas sur une carte. En tout cas, ta robe, ce n’est pas une réussite. Tu l’as taillée seule ? Ça se voit.

─ Je voulais voir Keisner. C’était pour lui, j’ai pensé que… que ce serait plus facile.

─ Ah ! Je savais bien que tu n’étais pas indifférente à son charme !

─ Mais non, tu n’as rien compris ! C’était pour sauver ma cousine. Elle a été arrêtée et je voulais demander au colonel de la faire libérer.

─ Ben, tu vois, si tu n’avais pas fait la fine gueule avec lui, ton problème serait déjà réglé. Qu’est-ce qu’elle a fait ta cousine pour être arrêtée ? Marché noir ?

Margot secoua la tête.

─ Rien, elle n’a rien fait ! Rien du tout ! C’est une erreur ! Une méprise.

─ Tu sais, il n’est pas à prendre avec des pincettes en ce moment, Keisner. Une fille a voulu l’exécuter, je le sais de Michel, mon fiancé. Elle avait réussi à se glisser dans son lit pour le tuer, mais un de ses complices l’a dénoncée. Quand on l’a arrêtée, elle a tenté de se tirer une balle dans la tête, son arme s’est enrayée. C’est elle qui a balancé le libraire de la rue de Strasbourg, ce pauvre Ganaël. Il sera sûrement fusillé. C’est dommage, il était gentil. Je l’aimais bien.

─ C’est pas vrai, éructa Margot, Annette ne parlerait pas !

Elle s’étrangla. Quelle idiote ! Avait-elle besoin de crier ? Lydie écarquilla les yeux, stupéfaite. Margot serra les poings, il fallait tuer cette fille pour l’empêcher de jacter. Annette l’aurait fait, sans aucune hésitation. Elle repéra une grosse poêle en fonte qui gisait dans l’évier débordant de vaisselle, une arme de fortune qui fendrait son crâne d’un simple geste. Un geste très rapide, pouvant donner la mort. Lydie se laissa tomber sur une chaise.

─ Alors c’est ta cousine. Seigneur, si ça avait été autre chose, une erreur de papier, que sais-je ? J’aurais essayé. Oui, j’aurais pu essayer. J’en connais des flics. Il y en a plus d’un à qui je pourrais demander une faveur. Mais pas cette fois. Non, pas cette fois. Tu te rends compte, essayer de tuer un colonel ! Si elle avait réussi, il y aurait eu des représailles. Tuer un colonel, il fallait être folle ! Pauvre, pauvre fille ! Sacrifiée pour une cause inutile. Quel gâchis !

Margot oublia la poêle, ses forces l’abandonnèrent. Tous se liaient contre elle et contre Annette. Les larmes redoublèrent sur ses joues. Lydie la prit dans ses bras, la berça comme on berce un enfant.

─ On l’a retrouvée morte ce matin dans sa cellule. Du cyanure, c’est certainement un complice qui lui a apporté. Un infiltré qui connaît bien la maison. Les Allemands étaient furieux, ils n’avaient pas fini de l’interroger. Michel m’a rapporté l’affaire.

La porte d’entrée claqua brusquement, les faisant sursauter.

─ Qui cela peut être ? Mon père est au travail et ma mère…

Dans la cuisine apparut un homme brun au visage émacié. Margot tressaillit. Ce visage ne lui était pas inconnu. Où diable l’avait-elle déjà vu ?

─ C’est toi, Christian ! s’exclama Lydie, qu’est-ce que tu fabriques là ? Ça faisait des jours que tu ne nous avais pas gratifiés de ta présence.

─ Je ne fais que passer, je viens récupérer des affaires.

Il remarqua les deux tasses de café sur la table et fronça le nez sur une expression dédaigneuse. Il devinait trop bien comment sa sœur s’était procuré cette merveille.

─ Margot, je te présente mon frère, Christian. Christian, voici mon amie Margot.

Christian adressa un bref salut à la jeune femme sans prendre le temps de la regarder. S’il l’avait fait, peut-être aurait-il reconnu celle qu’il avait croisée au bras du colonel Keisner, sur le parvis de la gare. Dans l’esprit de Margot, en revanche, le décor s’emboîtait. Le taxi, la gare en arrière-plan, la grosse horloge… Annette à ses côtés, la main mutilée enserrant sa taille. Le compagnon d’Annette ! Un résistant ! Était-ce lui qui lui avait fourni le cyanure ? Son cœur s’emballa.

Christian disparut dans sa chambre. Les deux amies l’entendirent déplacer des affaires, puis il réapparut, portant une valise.

─ Tu repars déjà ?

─ Pas le temps de m’attarder, tu salueras les vieux pour moi !

─ Toujours ton taxi, je vais finir par croire que tu es marié avec.

Christian couvrit sa sœur d’un regard froid.

─ Il nous fait vivre, mon taxi !

Il s’apprêtait à sortir quand Margot le retint.

─ Vous êtes taxi, vous pourriez m’emmener ?

─ À la Duchesse Anne ?

─ Non, à la gare.

─ Oh non, supplia Lydie, tu ne vas pas déjà partir ?

─ J’ai mon train, je dois rentrer avant le couvre-feu.

─ Alors, promets-moi au moins de revenir.

À contrecœur, Margot dut promettre.

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