Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 9 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 9

 

 

regroupés autour d’un chaudron fumant, levèrent un œil sur la jolie fille de Le soleil s’affaissait mollement, rougissant l’horizon, quand Margot arriva à la ferme. Les pneus de sa bicyclette crissèrent dans la cour. Les Allemands, la maison qui les ignora superbement. Consciente de son retard, elle espérait que les denrées qu’elle rapportait occulteraient la colère de sa tante.

─ Tante Solange, j’ai ramené du…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’une gifle s’abattit sur son visage.

─ Tu as vu l’heure ! Qu’est-ce qui te prend de partir aussi longtemps ? Ignores-tu qu’un couvre-feu a été instauré et que quiconque est arrêté passé l’horaire est emmené en prison ? N’as-tu donc rien dans le crâne ?

─ Excuse-moi, tante Solange, j’ai ramené du café.

─ Du café, où l’as-tu trouvé ?

À peine eut-elle posé cette question que la fermière comprit aussitôt. Le mutisme de sa nièce valut toutes les réponses. Ses yeux s’arrondirent comme des soucoupes.

─ Marché noir ! Dis-moi que je me trompe !

─ Tata, je ne voulais qu’aider !

─ Aider ? rugit-elle en accompagnant son cri d’une seconde gifle, comment peux-tu imaginer un seul instant que tu pourrais nous aider ? As-tu une petite idée de ce qui arriverait si tu étais arrêtée ? Comme si on n’avait pas assez d’ennuis comme ça !

Elle se mit à frapper Margot qui leva les mains en une protection dérisoire. Les coups de Solange s’abattaient sur sa tête, pareils à des massues.

─ Garce ! Idiote ! Va dans ta chambre et que je ne te revoie plus !

Ivre de douleur, de colère et de chagrin, Margot ne se le fit pas dire deux fois. Jetant son paquet de café au visage de Solange, elle courut se réfugier dans son domaine, s’allongea sur le lit et éclata en sanglots. Sa joue, sa tête, ses bras lui faisaient mal.

─ Sale truie ! éructa-t-elle, vieille peau de vache ! J’aimerais te voir morte !

Elle cracha sa fureur à coups de poing dans son oreiller. Combien de temps encore devrait-elle supporter ces vilenies, cette méchanceté ? Sa tante, ses camarades de classe, les commères du village, tous la vilipendaient. Bâtarde ! Fille de putain ! Traînée ! Même le père Guyon hésitait à lui donner la communion. Elle enrageait ! Fuir ! Fuir cette campagne honnie, ce marais englué dans la médisance et la bêtise. Elle pleura toutes les larmes de son corps à s’en brûler les yeux, rêvant du jour où elle s’en irait. Car elle partirait, elle se l’était juré. La vente des pâtés lui rapporterait bientôt assez d’argent pour s’enfuir. Elle prendrait le train pour Paris et enverrait paître tous ces imbéciles…

C’était ainsi que la trouva Annette quand elle pénétra dans la chambre, son broc d’eau dans les mains. Elle avait nourri les cochons, tâche dont elle s’acquittait avec une régularité d’automate, et traînait avec elle une épouvantable odeur de lisier. Comme un violent rappel à sa condition, cette puanteur frappa Margot. Elle se redressa et essuya ses yeux rougis de larmes. Un instant, les deux jeunes femmes s’observèrent, mutiques, chacune connaissant les pensées de l’autre. Annette ne serait plus jamais la même à présent qu’ils avaient tué Colin. La vengeance l’obsédait.

Margot fut la première à briser le silence, crachant à sa cousine des imprécations qui ne lui étaient pas destinées.

─ Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Tu n’as jamais vu une putain, c’est ça ? Eh bien, regarde ! Et profites-en parce que tu ne me verras plus longtemps.

Annette exhala un long soupir et repoussa la porte du pied, puis elle versa le contenu du broc dans la cuvette d’émail réservé à leur toilette et commença à se déshabiller. Ses gestes étaient lents, méthodiques ; des gestes qu’elle faisait chaque soir avec le même détachement.

─ Tu te souviens quand maman nous lisait les aventures de Gédéon le canard ?

Margot sourcilla. Ce souvenir, elle l’avait si profondément enfoui dans sa mémoire sous des tonnes de calomnies qu’il peinait à refaire surface, pourtant il était là, nageant en eaux troubles sur les réminiscences de son enfance.

─ Elle ne lisait pas, elle ne sait pas lire !

La remarque, prononcée sur un ton hargneux, aurait dû faire bondir Annette. Elle n’avait jamais supporté que sa cousine manquât de respect à sa mère. Néanmoins, cette fois, elle resta de marbre, l’esprit tourné vers cette enfance à jamais révolue.

─ Elle racontait les histoires en fonction des images. C’est difficile pour elle d’être illettrée.

Margot dut s’obliger à un travail de mémoire pour se souvenir. Tante Solange souriant tandis qu’elle inventait les aventures du plus célèbre canard de France. Pour elles ? Non, pour Annette seulement. Elle, Margot était juste dans la chambre ; c’était tout. Annette avait toujours ce vieil album à la tranche élimée, usé par les petites mains qui l’avaient tourné mille et mille fois.

─ C’est à toi qu’elle les racontait ces histoires. Moi, elle ne m’a jamais aimée ! Je pourrais mourir demain, ça lui serait bien égal !

Annette plongea l’éponge dans l’eau et entama ses ablutions. Le savon commençait à manquer et elles devaient faire attention à l’économiser. Pour parer à cette disette, Margot avait entrepris de se renseigner sur leur fabrication ; un marché à prendre, surtout avec les Allemands dont l’hygiène dépassait de cent coudées celle des Français des campagnes.

─ Maman n’est pas vraiment méchante, dit Annette au bout d’un moment. Elle a peur. Il faut la comprendre. Raymond et Lucien sont loin, elle est sans nouvelles. Ils sont peut-être morts, comme Colin.

Sa voix vibra quand elle prononça le nom de Colin. Margot, l’esprit embrouillé de colère, ne le remarqua pas.

─ Elle me déteste, ça ne date pas d’hier ! Elle me déteste parce que ma mère s’est laissée séduire par un bellâtre des villes ! Elle la haïssait et elle me hait à présent. La vérité, c’est qu’elle était jalouse ! Parce que ma mère a vécu une belle histoire d’amour, alors qu’elle, cette vieille vache, s’est mariée à un…

─ Fais attention à ce que tu vas dire, Margot, tu parles de mes parents !

Margot se tut. Annette n’avait pas levé la voix, mais son timbre soudain glacial lui avait signifié la frontière à ne pas franchir. C’est vrai, tante Solange et oncle Léon, tout bourrus furent-ils, étaient les parents d’Annette, de Raymond, de Blandine, de Lucien et de son petit cousin Martin. Elle s’était souvent demandé comment Léon avait-il pu trouver le courage de coucher avec une telle créature ? Et surtout, comment ils avaient pu avoir en commun des enfants aussi libres d’esprit qu’Annette et Raymond, un bambin adorable tel que Martin ? En revanche, la question concernant Blandine et Lucien ne la taraudait nullement. Ces deux-là étaient des caricatures de méchanceté et de veulerie, tout le portrait de leur génitrice.

Annette continua sa toilette en silence. Elle ne pouvait pas tenir grief à sa cousine pour la rudesse de ses mots. La tante Solange avait la dent dure avec elle. La mère de Margot avait commis deux péchés mortels, fornication hors des liens du mariage et suicide. La pauvre paysanne avait cru en mourir de honte. À aucun moment, son esprit profondément terrien et étriqué n’avait pu absoudre les faiblesses d’un cœur fragile. Solange, à des milliers de kilomètres du pardon chrétien qu’elle chantait en litanie tous les dimanches à l’église, lui avait jeté l’anathème. La mère de Margot avait payé cher son désir d’amour, mais Margot n’était pas de celles qui se laissaient tondre. Elle n’avait rien d’un mouton et se moquait des persiflages. Les couleuvres qu’elle avait dû avaler depuis son enfance avaient forgé sur elle une épaisse cuirasse…

Elle porta son regard sur Annette. Pauvre Annette au cœur déchiré. Colin, son fiancé, si jeune et si gai. Colin aux yeux couleur de nuage un matin de printemps, à la peau ivre de soleil, aux beaux cheveux d’or cendré. Colin, perdu dans les Ardennes, enseveli sous une terre glacée, loin de sa Vendée qu’il chérissait tant. Sa cousine avait changé depuis ce matin funeste où la liste des morts lui avait annoncé l’horrible nouvelle. Veuve sans n’avoir jamais été mariée. Des jours durant, elle était restée prostrée, alternant apathie et crises de larmes ; les paroles apaisantes de sa famille et de ses amies n’avaient rien pu changer. Et puis, un matin, elle s’était réveillée et n’avait plus jamais été la même. Sèche, taciturne, quelque chose s’était brisé en elle.

La mort de Colin avait également plongé Margot dans le plus complet désarroi, parce que cette mort omniprésente, fer glacé de l’épée de Damoclès, pouvait aussi bien faucher Basile, Raymond ou Lucien.

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