Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 31 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 31

 

Nantes, octobre 1941

 

contre les étagères des ombres clandestines. Ganaël, debout derrière son En ce début d’octobre 1941, la cloche de la boutique de Ganaël, le bouquiniste, ne tintait plus. Les rideaux de fer étaient descendus. Une lumière basanée projetait comptoir, versait dans des tasses un liquide brun qui fumait. Il y a bien longtemps que plus aucun client n’avait franchi le seuil de son commerce. Il en tendit une débordante à Annette.

─ Ce n’est pas du café, mais c’est chaud.

Annette but une gorgée et recracha le breuvage.

─ C’est infect ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

─ Racine de fenouil et chicorée, très bons pour le foie.

─ Mon foie se porte bien, fulmina-t-elle en reposant brutalement la tasse sur la table. Pourquoi Victoire nous a-t-elle convoqués ?

─ Notre radio s’est fait pincer. Il a eu le temps de se faire sauter la cervelle. Ce Keisner nous emmerde vraiment. Il a des espions partout. Il faut le torpiller !

Assis à califourchon sur une chaise, Christian suçait un bonbon à la menthe. Il le cracha avant de répondre.

─ Keisner ? Tu veux buter un officier ? Tu imagines les représailles ! Tu as oublié celles de l’assassinat du lieutenant-colonel Hotz ? Cinquante otages ; cinquante ! Seize fusillés à Nantes et vingt-sept au camp de Choisel ! L’un d’eux, Guy Moquet, n’avait pas dix-huit ans !

─ On ne va pas le tuer, connard, juste le surveiller de près. Son point faible, c’est les jolies filles. Foutons-lui-en une dans son pieu, une bien salope qui le fasse grimper aux rideaux. Si elle parvint à l’entortiller, il l’emmènera chez lui, à son bureau, partout où il y a des renseignements à prendre. Elle connaîtra les traîtres, ces crevures qui nous balancent !

─ Et tu penses à quelqu’un en particulier ? demanda Annette.

─ Victoire ne m’a pas précisé ce qu’elle avait derrière la tête.

─ Te fous pas de nous ! s’énerva Christian. Ce plan tordu ne lui a pas germé dans la cervelle par hasard. Coller un mouchard dans les pattes de Keisner, c’est un suicide. Si la fille se fait prendre…

─ Qu’est-ce qui t’arrive, Christian ? Tu as peur ? ricana Ganaël. Ce n’est pourtant pas toi qu’on va envoyer dans le plumard du Boche.

─ Peur !? Bien sûr que non, je n’ai pas peur, espèce de connard ! Redis cela et je te casse la gueule ! Quand je dynamite une voie ferrée, c’est ma vie que je joue, pas celle des autres. Qui elle a choisi, cette folle, pour sa mission suicide, hein ? Qui ?

─ Tu ne devines pas, Christian ?

La voix féminine provenait de derrière ; tous se retournèrent pour voir celle qui venait de parler. Victoire se tenait dans l’encadrement de la porte, superbe, enveloppée d’une veste d’alpaga chamois, son col retombant sur ses épaules. Elle était apparue comme par enchantement au sein de la réunion secrète et les toisait tous. Christian lui fit face, les poings fermés. Bien sûr qu’il avait deviné et c’est pour cela qu’il refusait d’obéir.

─ Ne t’avise pas de faire ça, Victoire, ne t’avise pas de mettre Ann… Iphigénie dans le lit d’un Boche ! Je ne te le pardonnerai pas !

Annette posa sa main sur le bras de son amant et plongea un regard douloureux dans le sien.

─ Nous savions que cela finirait comme ça, souffla-t-elle. Nous pouvions rester à ne rien faire, mais nous avons choisi de nous battre. Nous devons aller jusqu’au bout, même si cela doit nous conduire au sacrifice. C’est le risque que nous avons tous pris.

─ Annette…

Il n’acheva pas, sa voix s’altéra. Il comprit qu’il allait la perdre. Annette ne respirait plus que pour venger Colin, elle irait jusqu’au bout. Il se sentit soudain étrangement las. Dehors, pas un bruit, pas un son, juste celui des bottes des soldats qui patrouillaient, comme si toute forme de vie avait disparu. Une ville fantôme. Et eux, qu’étaient-ils devenus d’autres sinon des morts-vivants !

─ Keisner est intelligent, reprit Victoire, pourtant, il a une faiblesse, les femmes. C’est donc une femme qui le perdra.

─ Pourquoi pas toi ? exulta Christian, c’est ton idée !

─ Keisner sait qui je suis. Il sait que j’ai été chassée du théâtre et que je n’ai pas le droit de jouer au piano. Il me percera à jour. Iphigénie est jolie et futée, elle réussira.

─ Encore faut-il que je lui plaise, maugréa Annette.

Dans son esprit tournait l’image de sa cousine au bras du colonel. Si seulement elle avait pu la convaincre de travailler pour eux… mais Margot était trop volatile, trop impulsive pour intégrer l’organisation. Elle ne pensait qu’à son commerce et à son nouvel amour, cet évadé qui était revenu avec Raymond. Elle avait ses entrées à la Kommandantur et les Allemands l’appréciaient. Elle se servait de ses charmes pour dégotter des cartes d’alimentation en blanc pour la Résistance, mais malgré ça, Annette n’avait qu’une confiance mitigée en elle.

─ Ce sont les ordres, reprit Victoire, ceux de Champaubert.

─ Tu n’as pas besoin d’en rajouter, j’ai compris ce qu’il attend de moi. Je ne faillirai pas. J’émets juste des doutes sur mes capacités de séduction.

Victoire lui caressa la joue, telle une chatte faisant patte de velours pour obtenir ce qu’elle désire.

─ Moi, je n’ai jamais douté de toi. J’ai toute confiance en tes compétences, n’est-ce pas, Christian ? déclara-t-elle en dardant vers l’intéressé un regard mielleux.

─ Je le ferai ! s’écria Annette, j’irai jusqu’au bout pour renvoyer ces maudits Boches chez eux !

Christian serra les poings à se briser les trois doigts qui lui restaient, impuissant devant la farouche volonté de la jeune fille. Pour chasser les Allemands et venger son fiancé, ce fantôme innocent qui le privait d’elle à jamais, elle était prête à tout et cela le terrifiait. Car il aimait sa petite Vendéenne aux cheveux auburn et aux yeux en amande. Il avait été fasciné par sa fougue et sa détermination, une passion létale qui la poussait dans ses extrêmes retranchements. Il avait appris à chérir son corps, la chaleur de leurs étreintes, cet abandon qu’elle avait dans l’acte charnel, comme si chaque instant pouvait être le dernier. Ce qui avait commencé par un besoin de réconfort mutuel s’était transformé pour lui en un amour véritable, mais ce sentiment n’était pas partagé et cela le rongeait. Malgré tous ses efforts pour lui faire oublier Colin, elle demeurait imperméable à toutes autres émotions que la vengeance. Ainsi ce soir, comprenant qu’il était sur le point de la perdre, fut-il dévoré par une violente pulsion.

D’abord Victoire et son sourire suffisant, cet air dédaigneux qu’elle arborait quand elle s’adressait à eux, comme s’ils n’étaient que de vulgaires vassaux justes bons à obéir, de braves petits soldats sans esprit ni sensibilité. De quel droit ? C’étaient eux qui affrontaient tous les dangers, qui risquaient leur peau, la nuit, à faire dérailler les trains ou à dynamiter les pylônes. Est-ce parce qu’elle appartenait à la bourgeoisie qu’elle s’octroyait le monopole de jouer avec leurs vies comme des pions sur un échiquier ?

Ensuite, casser la gueule à Ganaël, qui le dévisageait avec une expression narquoise. Pas un qui n’ignorait les liens qu’il entretenait avec Annette, que tous désormais appelaient Iphigénie, princesse grecque offerte en sacrifice pour gagner la guerre. Un nom prédestiné, choisi par Victoire elle-même.

─ Christian…

Annette avait une drôle de voix, un drôle de regard. Pour la première fois, il y lut autre chose qu’une froide détermination. Il savait qu’elle ne fléchirait pas, que rien à présent ne la ferait reculer, que ce « Christian », prononcé avec des trémolos, était un adieu. Il hocha la tête en signe d’assentiment. Il n’y avait plus rien à dire, il s’inclinait.

─ Bon, reprit Victoire, puisque nous sommes d’accord, nous allons pouvoir continuer. Iphigénie, il va falloir te dégrossir un peu. Pardonne-moi, mais pour séduire un homme comme Keisner, tu devras perdre tes manières paysannes. Je vais m’en occuper.

Annette acquiesça. Elle ne retournerait pas à Bouin avant longtemps, songea-t-elle avec amertume. Après tout, peut-être était-ce mieux ainsi.

***

─ Ce sera toujours ainsi à présent. Pour un Allemand de tué, dix Français fusillés. Dix Allemands, cent Français, et ainsi de suite, se lamentait monsieur Blanchard, derrière son établi de boulanger, les mains posées sur son gros ventre. Seigneur, dans quel monde vivons-nous ?

À ses côtés, madame Blanchard reniflait, inconsolable.

─ Ils envoient mon Jean-Louis au STO. Le maréchal prétend que pour dix types envoyés au STO, ils feront revenir un prisonnier de guerre. Ils appellent ça « la relève ».

Jean-Louis, leur fils, fumait sur le pas de porte une de ses dernières cigarettes d’homme libre. Bientôt, il quitterait le village qui l’avait vu naître, qui l’avait vu grandir, pour un pays inconnu et froid qui lui faisait horreur. Il allait travailler pour les Allemands.

─ Tu ne dois pas y aller, s’insurgea Margot, ils vont te faire fabriquer des canons pour tirer sur les Anglais et sur les Français de la France libre !

─ Que veux-tu que je fasse ? Ces salopards seraient fichus de s’en prendre à mes parents.

Margot ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Elle avait été sur le point de lui parler de l’Angleterre, de Basile, de De Gaulle, mais se ravisa. Elle aurait pu aussi évoquer la résistance intérieure, Julien et Raymond, la prudence l’en dissuada. Le spectre des représailles était trop présent dans l’esprit des Français, les Allemands avaient bien fait les choses. Maintenir l’ordre par la terreur. La peur stagnait dans toutes les assiettes, remplaçant le pain que les Français n’avaient plus.

─ Ils ont buté le père Antoine, reprit-il en regardant au loin, ils lui ont tiré une balle dans la nuque.

─ Qui ? Qui l’a tué ?

Il haussa les épaules, l’air faussement indifférent.

─ Qu’est-ce que j’en sais ? Des résistants sans doute. Peut-être qu’il y avait vraiment des tracts dans leurs ruches.

─ Il n’y avait rien ! Rien du tout ! éructa-t-elle avec véhémence. Plusieurs fois, j’ai prélevé les rayons avec le père de Basile, je te jure qu’il n’y avait rien. Le père Antoine a toujours lorgné sur ses terres. C’est une vile vengeance de sa part !

─ Toujours est-il que les Boches font la gueule, c’était leur meilleure source de renseignements. Le père Antoine est mort, bon débarras, oublions-le vite et n’en parlons plus.

─ Oublier, oublier, facile à dire. Il y en aurait des choses à oublier…

Au pied de l’église, deux soldats riaient en compagnie de deux jeunes Françaises complaisantes. Marie-Ange et Sidonie, deux vipères de la pire espèce. Margot les détestait. À l’école, elles la traitaient de fille de putain, de bâtarde. Margot se jetait sur elles et les griffait. Mais Sidonie et Marie-Ange étaient bien plus fortes et Margot rentrait à la ferme, le nez en sang et la robe déchirée, et était quitte pour une bonne raclée.

─ Ces filles-là, cracha Jean-Louis en les désignant du menton, je ne donne pas cher d’elles quand on aura gagné la guerre.

─ Jean-Louis, ne va pas au STO.

─ Ai-je le choix ? On a perdu notre liberté, Margot.

Margot ne répondit pas et sortit de la boulangerie, son pain sous le bras, Martin trottinant à ses côtés. Elle fit signe à Hortense derrière le comptoir, l’Alsacienne la gratifia d’un sourire. Jean-Louis parti, Hortense allait le remplacer. Née d’une région frontière à l’Allemagne, elle connaissait pléthore de gâteaux au parfum tudesque et les Allemands se pressaient pour déguster les pâtisseries crémeuses et chargées de cannelle qu’elle préparait. Un jeune capitaine, incapable de se priver des douceurs de son enfance, fournissait les Blanchard en sucre et en épices. Un nouvel amant d’Hortense ? Margot préférait l’ignorer.

Lentement, elle reprit le chemin de la ferme. L’inquiétude la rongeait, il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas vu Annette. Cette dernière n’était pas rentrée et elle s’imaginait le pire. Raymond, à qui elle s’en était ouverte, lui avait affirmé de ne pas en savoir davantage, mais Margot le connaissait trop bien pour ne pas deviner qu’il mentait ; une attitude qui la blessait profondément. N’avait-elle pas prouvé, depuis tout ce temps, qu’elle aussi était capable de prendre des risques ? Qu’elle était digne de confiance ? N’avait-elle pas maintes fois porté les ordonnances codées du docteur Herbert et fourni à la résistance des carnets de tickets de rationnement ? Pourquoi autant d’ingratitude ? Même Julien, quand elle abordait le sujet, se fermait comme une huître.

Julien… Où était-il ? À l’image d’Annette, il disparaissait des jours, des semaines entières, la laissant seule avec sa terreur de le perdre à jamais et revenait, amaigri, éreinté, dans certains cas blessé, pour se jeter dans ses bras. Ils parlaient peu, faisaient l’amour comme des affamés, puis il s’endormait. Lorsqu’elle cherchait à l’interroger, il évinçait les questions avec une froideur qui lui glaçait le sang. Quand il était en retard à un rendez-vous, qu’elle restait sans nouvelles de lui pendant plusieurs jours, elle se mettait à trembler. Elle pleurait en silence, conservant pour son amant ses sourires les plus suaves, ses baisers les plus doux et ses caresses les plus sensuelles. Son horizon, son ciel, son soleil, c’était Julien. Il était dans son cœur, ancré à jamais. Telles ces héroïnes enflammées des romans d’amour, elle savait qu’elle n’aimerait qu’une fois et pour toute la vie… du moins le croyait-elle.

Ses pensées la ramenèrent à la ferme, Martin gambadant toujours à ses côtés.

─ Oh, regarde, Margot, le monsieur de la ville est revenu avec sa belle auto !

Margot leva les yeux et aperçut à son tour la voiture de Charles-Hubert Tesseron stationnée dans la cour. Ce grigou allait encore faire main basse sur leurs provisions ! Nourrissait-il l’armée du Reich en entier ? Elle ne se pressa pas, peu encline à le saluer.

─ Margot, Margot, pépia Blandine, viens voir le beau vélo que t’a offert le monsieur !

Un vélo ! Le mot magique. Cette fois, elle se mit à courir, portée par un pas aussi aérien que lorsqu’elle s’en allait retrouver Julien. Debout à côté de la voiture, une Isotta Fraschini, modèle grand luxe, mais Margot l’ignorait, le chauffeur des Tesseron se tenait, raide d’outrecuidance. Il se découvrit devant elle, une attention à laquelle elle n’était pas habituée.

─ Mademoiselle Verlaine, monsieur Tesseron m’envoie vous apporter ceci, dit-il en désignant la jolie bicyclette neuve d’un vert bleuté.

Margot tomba en admiration, subjuguée au point de ne pouvoir faire un geste. Une bicyclette neuve, des pneus neufs, des freins neufs, une selle neuve… Elle en aurait pleuré de gratitude. Du bout des doigts, elle effleura le guidon comme on caresse une relique sacrée, comme on câline le torse d’un amant.

─ Elle est magnifique, balbutia-t-elle, vous remercierez monsieur Tesseron pour moi.

─ Je n’y manquerai pas, mademoiselle. Il sera ravi qu’elle vous plaise.

─ Il n’est pas venu ?

─ Retenu à Nantes pour affaires. Madame et monsieur regagnent leur hôtel particulier pour la mauvaise saison.

─ Ah ? Je ne le verrai plus alors.

Curieusement, cette évidence la troubla. Elle fut déçue. Cet homme qu’elle croyait avoir détesté, comme elle avait détesté Julien, avait pris une place affective dans sa vie qu’elle ne soupçonnait pas. Leurs coups de bec allaient lui manquer. Sa voix grave et profonde, cette façon qu’il avait de la contempler, à la fois tendre et tragique. Pourquoi s’attachait-il à elle ? Est-ce que lui aussi, comme Markus Keisner, voulait la mettre dans son lit ? Un bon repas chaud, un bel appartement, un vélo neuf, de la soie et du vison, elle comprenait pourquoi tant de femmes succombaient au chant des sirènes. Sans doute aurait-elle fini par céder s’il n’y avait eu Julien. Julien ne lui procurerait jamais ni vison ni bicyclette, mais ce qu’il lui offrait était au-dessus de tout. L’amour formait une carapace de lumière qui la rendait invulnérable.

Le chauffeur s’impatientait. Elle le remercia enfin, lui donnant son congé.

─ Merci de vous être déplacé, monsieur, rentrez bien.

Il remit sa casquette, monta dans le véhicule et démarra. Margot resta un bon moment à regarder l’automobile s’éloigner, songeuse, les mains fermement serrées sur son précieux cadeau. Tante Solange la toisait en reniflant pareil à un taureau prêt à charger. La jeune fille devina qu’elle allait devoir expliquer ce qui lui valait une telle marque d’affection.

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