Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 12 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 12

 

quelques mois, les mots « confiance » et « amitié » prirent une signification Le pays s’enfonça dans la peur et la délation. La France se scinda en deux et les belles paroles du Maréchal n’arrangeaient rien à la situation. En l’espace de nouvelle. Les uns vivaient dans la crainte, d’autres au contraire se complaisaient dans ce climat de suspicion et en profitaient pour régler de vieux comptes… Le père Antoine fit partie de ceux-là. Il avait toujours ses moutons et offrait aux Allemands des quartiers de viande, des fromages… et des lettres de délation. Un bon bougre, que ce père Antoine. Ah ! Si tous les Français étaient comme lui, le pays serait débarrassé de sa racaille ! C’est qu’il fallait remettre de l’ordre dans ce pays de Gaulois indisciplinés.

Le paternel et la grand-mère de Basile, les Auger, apiculteurs de Bouin, furent les premiers à faire les frais de sa rancune couvée.

Tous les jours, madame Auger allait à l’église prier pour le retour de son petit-fils. Elle en profitait pour déposer un bocal de miel au curé. Puis elle achetait son pain et rentrait chez elle à pied. Ils vivaient dans une petite bourrine sur la route du Collet. Son fils, le père de Basile, ayant laissé une jambe à Verdun en 1916, ne pouvait pas travailler la terre comme un paysan, alors il produisait du miel. Il posait également des nasses dans les étiers afin de piéger des grenouilles, des anguilles, et parfois même, par grandes marées, des gambas et des dorades.

Depuis que Basile était au front, Margot venait presque tous les jours leur porter du savon, du lait et prenait le miel qu’elle allait vendre à Nantes. Brave petite ! Et quel sens des affaires ! Jamais le miel des Auger n’avait eu autant de succès. Les gens des villes payaient des fortunes sous le manteau pour s’offrir cette onctueuse denrée. Madame Auger se réjouissait que son Basile épouse un jour cette ravissante jeune fille. Qu’importe les commérages, sa piété chrétienne lui interdisait de la juger. La petite se montrait courageuse, honnête ; elle ferait une bru idéale. 

Elle en était là de ses rêves de mariage, sur le chemin du retour, quand elle vit une voiture noire arrêtée devant la bourrine aux volets bleus. Les aboiements agressifs de Balle, la chienne de Basile, sonnaient d’une note funèbre, mais bien moins que le coup de feu qui la fit taire. Pressentant le pire, la mère Auger pressa le pas, en proie à une violente terreur. Avec un indescriptible effroi, elle vit les soldats traîner son fils clopinant sur sa jambe unique et poussa un hurlement. Son pain lui échappa des mains. Avec eux, elle reconnut le père Antoine et deux employés municipaux qu’elle avait vu grandir. Que faisaient-ils là ? Un court instant, elle espéra qu’ils temporiseraient la situation. Le sourire mauvais du père Antoine la détrompa.

L’officier qui menait la troupe dirigea son pas militaire vers elle. D’un geste, il déchira son tablier. Un morceau de viande emballé de papier huilé roula dans la terre.

─ Marché noir ! Verboten !

Avant qu’elle n’ait pu répondre, il lui planta la crosse de son arme dans l’estomac. Les deux mains sur le ventre, la vieille femme s’effondra dans un râle étouffé. Puis il leva son fusil et l’abattit plusieurs fois sur sa tête. Renfloué par la rage, le père de Basile prit appui sur sa jambe et d’une poussée, se jeta sur le tortionnaire. Mais il n’atteignit pas son but, un coup de baïonnette le transperça de part en part. Il tomba sur son genou bancal, posa une main au sol − la deuxième tentant inutilement de retenir ses tripes − et lança un dernier regard à sa mère, dont les fils d’argent de la chevelure n’étaient plus qu’une pelote écarlate. Immobiles et en retrait, les municipaux ricanaient. C’est qu’il les agaçait, le père Auger, à mettre des casiers à gambas dans les étiers. Et puis sa production, le meilleur nectar de la région, inadmissible pour un unijambiste !

Un des soldats déboutonna sa braguette et pissa sur le cadavre de la vieille femme pendant que les autres, furieux de n’avoir pas déniché dans les ruches les journaux clandestins censés s’y trouver, faisaient main basse sur le stock de miel. Le corps de l’infirme tangua encore un peu avant de s’effondrer sur la terre qui l’avait vu naître.

─ Basile… mon fils, murmura-t-il avant de mourir à son tour.

La voiture noire fit marche arrière, sans prendre soin d’éviter les deux dépouilles qui jonchaient la route. Les municipaux, satisfaits d’avoir fait leur devoir en aidant à mettre hors d’état de nuire de dangereux terroristes, reprirent à pied le chemin du village. Le père Antoine, quant à lui, ravi d’avoir vu son ennemi à terre, baignant dans son sang, retrouva ses moutons en sifflotant.

***

L’exécution sommaire et injuste des Auger glaça le village. Margot, en l’apprenant, entra dans une rage incontrôlée et si farouche qu’elle ostracisa son chagrin.

─ Ils ont tué les Auger ! tonna-t-elle en déboulant telle une bombe chez son amie Émilie, ils les ont assassinés comme des chiens ! Ils ont abattu Balle ! C’est le père Antoine, c’est lui qui les a dénoncés !

Émilie habitait avec son père une jolie maison sur la route de Machecoul. Dans le jardin clos de murs, à l’ombre d’une rangée de cyprès, Émilie élevait des poules et des lapins. Elle cultivait un potager où les courges et les patates se disputaient la vedette avec les navets et les topinambours. Ils manquaient ainsi de peu de choses. Dès qu’elle le pouvait, Margot enfourchait son vélo et se rendait chez eux.

─ C’est épouvantable, marmonna Émilie, on se croirait de retour au temps de la Terreur !

La terreur ! Margot se rappelait fort bien les cours de monsieur Poulichette. Cette terrible période de la Révolution durant laquelle ceux qui avaient volé le pouvoir par le mensonge décapitaient leurs ennemis à tour de bras. La délation était alors au goût du jour et revenait à la mode. Pour être patriote, il fallait tricher et mentir, inventer des traitres et dénoncer son prochain !

─ Salaud de Boches ! jura-t-elle en tournant telle une lionne en cage dans le salon, ils le paieront ! Les Auger étaient des gens simples qui n’avaient jamais causé de tort à personne !

Elle tempêtait, crachant feu et flammes. Assise à la table, la fille de l’instituteur l’observait en silence.

─ Comment peux-tu être certaine qu’il s’agit du père Antoine ?

─ C’est évident, il le haïssait depuis des années ! Il s’est vengé ! Quand Basile reviendra, il le tuera de ses mains, si nul ne l’a fait avant !

─ Je doute que ceux du canton aient assez de courage, dit-elle d’une voix dans laquelle Margot crut percevoir une note de résignation.

─ Comment peux-tu dire ça ? Ce crime ne peut rester impuni !

─ Et que veux-tu faire ? Prendre d’assaut la Kommandantur avec ta binette ?

Margot se mordit violemment la lèvre. Comment Émilie osait-elle parler de la sorte ? Son manque de réactivité la choquait.

─ Nous n’avons pas le choix, continua Émilie, il faut se soumettre ou… rejoindre de Gaulle !

─ Encore avec ton de Gaulle, c’est une idée fixe ! Il est en Angleterre, ton de Gaulle ! Et rien ne dit que les Boches ne l’envahiront pas bientôt !

─ L’Angleterre n’est pas encore vaincue ! Chaque jour, des Français refusant la défaite rejoignent les rangs de la France Libre !

Margot cessa de s’agiter et fronça les sourcils, dévisageant son amie, sceptique. Quelles étaient ses réelles pensées ? Elle connaissait pourtant Émilie depuis des années, mais peinait à comprendre son jeu. Elle n’ignorait pas qu’elle et son père détestaient les Allemands, que pour rien au monde ils ne se soumettraient, alors pourquoi ce discours ambigu ? Aurait-elle une idée derrière la tête ?

─ Tu en sais des choses, dis-moi ! Et je trouve que tu parles bien souvent de De Gaulle !

Émilie tressaillit. Si elle parlait si souvent de De Gaulle, c’est parce qu’elle écoutait Radio-Londres tous les soirs avec son père. La remarque de Margot la mit en garde, à l’avenir, elle devrait se montrer prudente. Elle lança un regard en biais vers la porte du bureau où travaillait l’instituteur.

─ Nous devons continuer le combat, murmura-t-elle, la guerre n’est pas finie ! Des hommes se battent toujours, ils se battent pour la liberté. Bientôt, ils seront une armée.

─ Et de Gaulle en sera le chef, je sais ! Qu’est-ce qu’il risque, lui ? Il est à Londres ! Qu’a-t-il fait pour les Auger ?

─ Libre à toi de préférer ce vieillard sénile de Pétain !

─ Pétain est en France !

─ Et tu vas me dire, comme tous ces crétins, qu’il s’est sacrifié pour la France !

─ Non, bien sûr que non ! Seulement de là à nous fier à un général inconnu réfugié sur son île… bombardée depuis des mois ! Non, Émilie, nous ne devons compter que sur nous même !

─ Alors que proposes-tu ?

Margot secoua la tête. Ce qu’elle proposait, elle n’en avait aucune idée. Résister comme Annette en empoisonnant petit à petit les Allemands ? Leur vendre des savons de qualité médiocre à des prix exponentiels ?

─ Écoute, Margot, insista Émilie, surtout ne crois pas que la mort atroce des Auger me laisse indifférente, mais ce dont je suis certaine, c’est qu’on ne peut agir seuls !

Émilie voulut ajouter quelque chose, les mots agonisèrent sur ses lèvres.

─ Nous avons fait confiance à nos hommes politiques, reprit Margot, pleine d’amertume, et vois où cela nous a conduits.

─ Ton manque de confiance me déprime !

─ Comme c’est mal me connaître. Je déborde de confiance… en moi.

La colère envenimait ses propos. Devinant sa détresse, Émilie ne lui tint pas rancune du ton employé. Elle-même hésitait à mettre son amie dans la confidence. Depuis le début de l’Occupation, elle et son père n’avaient jamais perdu espoir. Les Allemands n’étaient pas les uniques responsables de ce massacre épouvantable. Plus criminels encore étaient ceux qui avaient dénoncé les Auger, des Français, des villageois qu’elle croisait tous les jours. Ce salaud d’Antoine ! Il fallait voir avec quel empressement il avait mis la main sur les ruches. Oui, ce crime ne resterait pas impuni…

─ Les Auger n’avaient rien fait, siffla Margot, seulement ce fut suffisant pour les condamner à mort. Salopards de Boches !

─ Raison de plus pour… agir ! Margot, les Boches te connaissent, tu leur vends des savons. Tu pourrais faire passer…

La porte du bureau de l’instituteur s’ouvrit. Monsieur Poulichette apparut. Ses traits tirés et son teint de cendre frappèrent Margot. Il semblait avoir vieilli d’un seul coup. Depuis quelque temps, il était devenu taciturne, distant, ne se mêlait plus aux conversations que du bout des lèvres. Les éclats de voix de Margot l’avaient obligé à délaisser les copies de ses élèves. De bien étranges copies. Il consignait dans un carnet les notes glissées entre la règle de trois et l’imparfait du subjonctif. Ces enfants qui jouaient au ballon, innocents petits bambins, voyaient tout, entendaient tout, enregistraient tout… Dans la France de l’ombre, la France clandestine, la France de l’espoir, monsieur Poulichette, insignifiant instituteur de l’école de Machecoul, était devenu Maurice. La résistance faisait ses premiers pas. Il toisa sa fille qui prêchait trop fort ses idées gaullistes. Confuse, Émilie rougit et baissa les yeux. Le regard de l’enseignant navigua de l’une à l’autre, puis s’arrêta sur Margot.

─ Comment va ton commerce, Margot ?

─ Fort bien, monsieur Poulichette, j’aurais bientôt assez d’argent pour quitter ce village et aller à Paris.

─ Crois-tu que ce soit le moment d’aller dans une grande ville ?

─ Le moment où jamais ! Que cette maudite guerre m’offre au moins un avantage, celui de m’enfuir d’ici ! Les Boches sont peut-être des assassins, mais ils paient bien !

─ Tirez profit de ces barbares, tu devrais avoir honte ! Tu vendrais des savons aux meurtriers des parents de Basile !

─ Je les hais autant que vous, cependant je suis lucide ! Ils ont gagné la guerre, que voulez-vous y faire ? Peut-être aurons-nous un jour notre revanche ? Pour l’heure, je ne pense qu’à fuir ! Certes, je voudrais pouvoir les tuer tous, pourtant Émilie a raison, je ne peux pas prendre d’assaut la Kommandantur avec ma binette !

─ Tout ceci est notre faute ! soupira Poulichette en secouant la tête.

Les deux filles sursautèrent.

─ Que veux-tu dire, papa ?

─ Sans le savoir, nous, les puissances de l’ouest, avons provoqué ce cataclysme. Nous avons voulu donner une leçon à l’Allemagne. Nous avons voulu lui montrer que nous étions plus forts et voilà le résultat. C’est le Traité de Versailles qui nous a menés au 30 janvier 1933. En écrasant l’Allemagne d’impôts qu’elle ne pouvait payer, en la plongeant dans une misère noire, nous avons transformé son peuple en crève-la-faim, leur avons appris la haine et la rancœur. Hitler a trouvé là un vivier à partisans

inopinés. Nous avons ignoré Mein Kampf[15]. Nous avons abandonné les républicains en Espagne. Ils croyaient en nous et nous les avons livrés aux franquistes. Nous n’avons pas bougé en 38, quand Hitler a menacé d’entrer en Autriche, malgré les suppliques de von Schuschnigg. Nous avons sacrifié les Sudètes à notre petit confort, laissant Hitler s’emparer des usines Skoda. Nous avons déployé le tapis rouge au National-Socialisme. Comment n’auraient-ils pas saisi une si belle perche ? Churchill avait prévenu : « Vous aviez le choix entre la guerre et la honte, vous avez choisi la honte et vous aurez la guerre ». Maintenant, Émilie, j’aimerais que tu abandonnes tes idées de révolte et que tu cesses d’exprimer à si haute voix une opinion bien dangereuse. Quant à toi, Margot, n’oublie pas que le marché noir est puni de mort.

Poulichette retourna à ses copies d’un pas lourd, laissant les deux amies plongées dans un silence méditatif. Émilie s’obstinait à songer que Margot, avec ses virées entre Bouin et différents villages, pouvait porter autre chose que des valeurs alimentaires. Quant à Margot, elle calculait mentalement combien de savons et de pâtés, elle devrait encore vendre avant de pouvoir quitter le hameau. Soudain, une pensée l’assaillit. Elle se tourna vers la fille de l’instituteur.

─ Dis-moi, Émilie, tu as déjà entendu parler de Verlaine ?

─ Paul Verlaine ? Évidemment, c’est un de nos plus grands poètes. Je dois avoir des exemplaires dans la bibliothèque, ça t’intéresse ?

D’un geste évasif, elle désigna le meuble chargé d’ouvrages dans lesquels Margot puisait inlassablement afin d’étancher sa soif de lecture. Émilie et son père n’étant pas des modèles de rangement, elle dut fouiller pour trouver l’objet de sa convoitise. Les Fêtes Galantes, le recueil de poèmes de Verlaine lui tendit les bras. Comme elle plongeait le bouquin dans son sac, un autre titre retint son attention. Paris est une fête. L’auteur avait un nom compliqué. Ernest Hemingway. Margot dut s’y reprendre plusieurs fois avant de le prononcer correctement.

─ Et ça, demanda-t-elle en brandissant le livre, qu’est-ce ?

Émilie plissa les paupières.

─ Oh lui ! C’est un Américain, un sacré personnage. Il était ambulancier pendant la guerre et correspondant en Espagne. Il a aussi vécu à Paris. Ce livre est un récit de ses errances là-bas. Des errances alcooliques.

Les yeux de Margot se gonflèrent d’avidité.

─ Paris !

─ Oui, soupira Émilie, Paris. Prends-le aussi, je pense qu’il te plaira. Seulement, fais attention, c’est un ouvrage interdit. Maintenant si tu le veux bien, j’ai mal à la tête.

Margot retint un rire moqueur. Son amie avait toujours mal à la tête lorsqu’il s’agissait de mettre un terme à une conversation. Elle quitta donc les Poulichette, enfourcha son vélo et regagna la ferme.

Pauvre Émilie, elle se noyait d’illusions si elle s’obstinait à croire en De Gaulle. Il est aisé de donner des directives quand on est loin de l’action. Se prenait-elle pour une de ces héroïnes passionnées et indomptables qui peuplent les romans d’aventures ? Ces femmes, prêtes à s’immoler sur l’autel de la liberté, qui chevauchaient l’Histoire à cheval sur des dragons de belles idées ? Ces Jeanne d’Arc ou Louise Michel ? Elle comprenait son besoin d’action, sa haine de l’envahisseur et son désir de revanche, mais pour Margot, c’est sur le sol de France qu’il fallait agir. Si seulement Raymond et Basile étaient là, ils reprendraient les armes, fédèreraient les hommes et tueraient tous ces Boches. Plusieurs fois déjà, la Vendée s’était

soulevée contre la barbarie et l’injustice[16]. Le sang des chouans[17] grondait dans leurs veines !

Les paroles de l’instituteur tournaient dans son esprit. Les politiciens étaient responsables de ce désastre. N’était-ce pas aussi les affirmations du père de Basile ? Voir son fils partir pour cette boucherie inutile et stupide, pour le mutilé de guerre qu’il était, avait dû être une déchirure terrible. À présent, le pauvre homme était mort, massacrés, lui et sa mère par la félonie d’une poignée de jaloux et Basile, perdu, elle ne savait où, ignorait tout du drame.

***

Le jour baissait lorsqu’elle arriva à la ferme. Le vent avait ramené les nuages et l’orage menaçait. Penché sur la margelle du puits, torse nu, Dirk Enning faisait ses ablutions. Malgré elle, elle ne put s’empêcher de laisser traîner son regard sur sa musculature virile, ses abdominaux dessinés et ses épaules puissantes. Quel dommage qu’il soit un ennemi !

─ Bonsoir, Monsieur l’abruti.

Il ne répondit pas. Ne se retourna même pas.

En plus d’être un crétin de Boche, il est sourd comme un pot ! Comment ont-ils pu gagner la guerre avec des ânes pareils ?

Elle posa son vélo contre le mur du cellier et détela la petite voiture à deux roues que lui avait fabriquée Antonio, afin de faciliter ses transports.

─ Mademoiselle Margot !

Elle se retourna. Le soldat Viny se tenait dans son dos, triturant entre ses doigts un modeste paquet qu’il finit par lui tendre.

─ Pour vous, mademoiselle Margot.

Elle hésita avant de se décider à le prendre. C’étaient des bas, de jolis bas de nylon, pas aussi fins et doux que les bas de soie de Marianne Tesseron, mais des bas, enveloppés dans un papier jaune. Son premier cadeau de femme.

─ J’aimerais vous voir les porter un jour, mademoiselle Margot.

─ Je n’en aurai pas souvent l’occasion à la ferme, répondit-elle d’un ton rogue. Merci quand même.

Elle fit disparaître les bas dans la poche ventrale de sa robe et courut sans se retourner jusqu’à la maison.

─ Tu t’es lavé les mains ? grogna Solange.

Soulevant le rideau de la cuisine, Margot observa Dirk qui achevait de se rincer et se frictionnait la tête à l’aide d’une serviette.

─ J’attends qu’il ait fini, le Boche dans la cour !

Suivant son regard, tante Solange opina du chef d’un air grave.

─ Oui, attends qu’il ait fini.

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