Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 25 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 25

 

Nantes, mai 1941

 

dévoré par une abominable croix gammée. Nantes avait pris des accents Sur ses toits pointus du château des ducs de Bretagne, les armes de la Duchesse ne flottaient plus au vent. Le Gwenn ha du [32] avait été banni, jugé hors-la-loi, répudié, tudesques, jusqu’aux panneaux directionnels écrits en gothique. Une véritable provocation pour les Bretons.

En sortant de la gare, Margot sauta dans le tramway. Elle descendit place de Talensac et trouva facilement l’adresse. Un immeuble beige face au marché. La porte du hall était ouverte. La concierge, bigoudis dans les cheveux, glissait le courrier dans les boîtes à lettres. Elle tourna vers la jeune fille sa grosse tête fripée.

─ Je vais voir un ami, lança-t-elle devant sa mine soupçonneuse.

─ Quel ami ?

─ Philippe Beuscher.

─ Ah…

Ce « ah » signifiait bien des choses, des choses peu agréables, et Margot préféra l’ignorer, comme elle choisit d’ignorer l’inquisition silencieuse de sa silhouette à laquelle se livrait la concierge.

─ Pourriez-vous m’indiquer son appartement, s’il vous plaît ?

─ Qu’est-ce que vous lui voulez ?

─ C’est personnel !

─ C’est toujours personnel avec lui.

Margot sentit l’impatience la gagner, cette bignole ne lui plaisait pas du tout. De tout temps, les concierges ont souvent été affiliés à de bien mauvais offices !

─ Eh bien, l’appartement s’il vous plaît ?

─ L’immeuble du fond, quatrième droit. Mais, il doit encore dormir à cette heure, il a fait bamboche toute la nuit. Et, je crois qu’il n’est pas seul.

Margot eut un sourire méprisant. Bien entendu, un proche de Julien Meynard ne pouvait être autrement, et c’est chez ce genre d’énergumène qu’il l’avait envoyée ! Il allait l’entendre !

Elle traversa le hall et grimpa les marches quatre à quatre. Nul ne répondit à son premier coup de sonnette. Le dénommé Beuscher serait-il absent ? Ce n’était pas ce que lui avait affirmé la concierge. L’ami du lieutenant devait encore cuver sa nuit bachique. Hors de question de revenir ! Hors de question d’avoir parcouru tout ce chemin pour rien ! Elle sonna à nouveau et, cette fois, laissa son doigt sur le bouton, fermement décidée à tirer du lit ce noceur qu’elle détestait déjà !

Enfin, des pas fatigués, les grognements étouffés d’un homme qui se réveille, jure et maugréé, s’élevèrent. La porte s’ouvrit et une face aux yeux poisseux, gorgés de libations, apparut. Elle fronça les sourcils sur une moue méprisante. Ces bourgeois décadents ne valaient pas une once d’aménité.

─ Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu me veux, toi ?

Le tutoiement fit monter le dégoût qu’elle avait pour cet homme d’un cran supplémentaire. S’il n’y avait pas Raymond, elle aurait répliqué d’une gifle retentissante et aurait tourné les talons.

─ J’ai un message pour vous, de la part du lieutenant Meynard. Il vous transmet son bon souvenir d’Espagne.

Les yeux de poisson mort du bambocheur s’animèrent sous l’effet de cette phrase anodine. Beuscher marqua un silence stupéfait, le temps de remettre ses idées en place, puis se recomposa un air d’indifférence avant de souffler un jet d’haleine bachique.

─ Meynard ? Ce nom ne me dit rien…

Cette attitude pour le moins déconcertante la fit bondir.

─ Menteur ! Vous avez combattu ensemble en Es…

─ Tu fais erreur, aboya-t-il, est-ce que j’ai une tête à jouer les marioles pour les cocos ! Rentre chez toi, gamine, et cesse de me casser les oreilles avec tes niaiseries !

La porte claqua. La minuterie se coupa. Margot resta seule dans le noir, estomaquée. Qui était ce goujat pour lequel elle avait pris tant de risques, couru les rues et utilisé un ticket de tramway ? Comment ce pédant officier avait-il osé l’envoyer vers un gars aussi odieux ? Et à quoi d’autres aurait-elle pu s’attendre ? Qui se ressemble s’assemble ! En tout cas, le lieutenant Meynard n’avait pas laissé un souvenir impérissable à cet individu.

Furieuse, elle se mit à carillonner de plus belle, à frapper du pied sur le bois.

─ Sale mufle ! Pauvre type ! Vous êtes un zéro !

La porte se rouvrit violemment. De surprise, elle eut un pas de recul, pas assez vite cependant. La main de l’homme en colère la saisit et la tira vers lui. Elle se retrouva dans l’appartement, plaquée contre le mur. Une gifle cueillit son cri d’indignation.

─ Tu vas fermer ta gueule, pauvre conne ! Tu ne sais pas encore dans quel monde on vit ! Cette putain de bignole a une oreille d’hyène ! Elle passe son temps à écrire des lettres de délation à la Kommandantur !

─ Salaud, vous avez osé me frapper !

─ Et je t’étranglerais volontiers si ça pouvait te faire boucler ton misérable petit clapet !

─ Je ne m’étonne pas que vous soyez ami avec ce chien de Meynard, vous ne valez pas mieux que lui !

─ Meynard ? Tu veux dire… Julien ?

─ Celui-là même, le lieutenant Julien Meynard ! Un type aussi désagréable et pédant que vous ! S’il ne s’était agi que de lui, je l’aurais envoyé au diable, mais il est aussi question de mon cousin. Ils ont besoin de papiers d’identité !

Un bruit venu du fond de l’appartement se fit entendre. Une voix de femme s’éleva.

─ À qui tu parles, Minou ?

Beuscher saisit le bras de Margot 

─ Retrouve-moi à midi, au Chien qui fume, rue de la Bâclerie, siffla-t-il entre ses dents, tu me raconteras tout ça. Je verrais ce que je peux faire. Surtout, ne sois pas en retard ! Et ne parle de moi à personne. Si je ne suis pas là, barre-toi et reviens le lendemain, même heure.

Il ne la laissa pas répondre, ouvrit et le jeta dehors. Elle manqua de s’écrouler et se rattrapa de justesse à la rampe. À travers la porte refermée, elle entendit la voix de Beuscher.

─ Ce n’est rien, un colporteur ! Je l’ai envoyé paître !

Il accompagna sa réplique d’un fort éclat de rire et s’éloigna. Restée seule sur le palier, Margot prit le temps d’analyser ce qui venait de se passer. Cet homme l’avait traitée comme une moins que rien ! Une misérable ! Elle le haïssait, tout comme elle haïssait Julien Meynard ! Comment avait-elle pu être assez bête pour faire confiance à ce damné Parisien ? Il ne valait pas mieux que son soi-disant ami de toujours. Ah ! s’il n’avait pas été question de Raymond ! Elle chercha à tâtons l’interrupteur et dévala l’escalier en maugréant.

Une fois dehors, elle redescendit vers le château, bien décidée à oublier cet horrible entretien. Qu’avait-il dit ? Rendez-vous à midi au Chat qui fume ? Non, au Chien qui fume. Était-ce un chat ou un chien ? Qu’est-ce que ça pouvait lui faire après tout ? Rue de la Bâclerie, elle la connaissait. Rendez-vous à midi… comptait-il l’inviter à déjeuner ? Peu probable ! Il lui devait bien ça vu la façon exécrable avec laquelle il l’avait accueillie. Et ensuite, de quoi allaient-ils parler ? Elle n’avait pas du tout envie de se lancer dans des discussions sans queue ni tête avec ce sinistre individu. Elle voulait des papiers pour Raymond, un point c’est tout ! Et pour cela, elle était prête à supporter ce goujat encore quelques heures.

Elle se dirigea vers le Bouffay, ce vieux quartier de Nantes moyenâgeux constitué de ruelles étriquées et tortueuses, un labyrinthe pour qui n’est pas familier de la grande ville. Les feldgrau allaient par deux, l’obligeant à dévier sa trajectoire pour ne pas les croiser. Un crissement de pneu la fit sursauter. Le chauffeur d’une superbe Hotchkiss blanche aux jantes argentées venait d’écraser ses freins pour ne pas la renverser alors qu’elle traversait sans regarder. Il lui jeta une bordée d’imprécations tudesques, sous les railleries tonitruantes des occupants : deux officiers et deux jeunes femmes blondes, trop blondes ; et maquillées, trop maquillées. Les putains des Allemands ! Margot prononça une excuse inaudible, blessée par les rires fracassants de ces perruches peinturlurées, puis continua sa route, le cœur battant.

De l’autre côté de la rue, elle remarqua la devanture d’un bouquiniste. Quel meilleur moyen pour attendre midi que de flâner un peu ? Elle n’avait plus rien à lire. Elle traversa en prenant garde cette fois aux voitures et poussa la porte de la boutique. Le carillon tinta, faisant lever la tête aux rares clients occupés à feuilleter les livres encore autorisés. En sourdine, un poste de radio diffusait une rengaine à la mode. Margot crut reconnaître Charles Trenet. Il n’y avait pas de phono à la ferme, juste un poste à ondes courtes que seul l’oncle Léon s’octroyait le droit d’écouter après le dîner. Il attendait que tous soient montés se coucher pour tourner le bouton. Un soir, Margot s’était relevée en catimini pour boire un verre d’eau. Elle l’avait entendue, la TSF, braire autre chose que Radio-Paris : « Ici Londres, les Français parlent aux Français… »

─ Je peux t’aider, princesse ?

La voix tombée de haut la fit sursauter. Perché sur son escabeau, le bouquiniste classait des livres.

─ Oui… non… est-ce que vous avez Verlaine ?

─ Verlaine, quel goût exquis ! Ainsi donc, jolie demoiselle, tu aimes la poésie.

─ Ma cousine, Annette, m’a offert Les Amies à Noël et je…

─ Alors tu aimeras Les fêtes galantes. À moins que tu ne préfères Poèmes saturniens.

Il tendit la main vers une étagère aussi poussiéreuse que le désert de Gobi sur laquelle s’alignait une rangée d’ouvrages d’une rectitude parfaite. Le bouquiniste n’était pas un champion du ménage, mais il choyait ses livres.

─ Voilà, s’exclama-t-il en brandissant un volume à la couverture cartonnée, Poèmes saturniens, le premier recueil de Verlaine. Écoute plutôt.

Il ouvrit le livre au hasard et se mit à lire, avec l’intonation d’un tragédien grec.

Les sanglots longs,

Des violons de l’automne,

Blessent mon cœur

D’une langueur monotone.

─ C’est beau. Comment s’appelle ce poème ?

─ « La chanson d’automne ».

─ J’aime. Je le prends. Je crois que je vais aussi prendre l’autre, Les fêtes grivoises.

─ Galantes, Les fêtes galantes.

─ Je le prends quand même.

À côté du prix du beurre et celui de la viande, celui des livres lui parut dérisoire. Comme s’il avait deviné ses pensées, Ganaël, puisque c’était lui, le résistant, le compagnon d’armes d’Annette, lui décocha un sourire triste.

─ Les Français ont cessé de lire, trop préoccupés par leur estomac.

─ Qui pourrait le leur reprocher ? Se procurer de la nourriture leur prend tout leur temps.

Elle paya ses achats et les serra fort contre sa poitrine. Une vague de chaleur l’inonda. Verlaine, son propre patronyme. Et s’ils étaient de la même famille ? Elle se surprit à rêver, elle, la sauvageonne des marais de Vendée, descendante de l’illustre poète. Et dans le miroir déformant de ses songes, elle réinventa sa vie, ses origines, son histoire. « Verlaine ? Bien sûr que je connais, c’était mon aïeul ! »

─ Tu oublies ta monnaie, Princesse, la rappela Ganaël comme elle s’en allait.

─ Merci. Désolée, j’étais dans mes pensées.

─ J’ai vu.

Il lui décocha un clin d’œil complice qui acheva de lui redonner le sourire après cette épouvantable matinée.

─ Où tu pars si vite ? Un rendez-vous galant ?

─ Qui sait ?

─ Princesse, tu me brises le cœur.

─ Vous vous en remettrez.

─ Tu devrais éviter de te promener seule comme ça, la ville est pleine de Fridolins… mais, peut-être est-ce justement ça, ton rendez-vous galant ?

Le regard noir qu’elle lui adressa lui fit ravaler ses paroles.

─ T’énerve pas, Princesse ! Je disais ça comme ça. C’est que ça bat le pavé, la poule à Boches, et moi, je te trouve trop chouette pour ces affreux !

─ Il n’est pas né celui qui fera de moi sa putain ! gronda-t-elle entre ses dents.

Ganaël attarda son regard sur sa silhouette fine et aérienne tandis qu’elle s’éloignait. Il est vrai qu’elle était chouette en dépit de ses airs farouches et de sa mise campagnarde. Un sacré joli brin de fille. Ce qui l’avait marqué, c’étaient surtout ses iris. Ses magnifiques iris d’un bleu vert incroyable. Et ses cheveux, oscillant entre le blond et le roux, capturant à volonté les rayons du soleil. Quel homme ne se damnerait pas pour plonger ses doigts dans une telle chevelure ? Pour sûr, celui qui aura cette chance sera le plus heureux du monde.

Margot se rendit sans se presser au rendez-vous fixé par Beuscher. Elle trouva sans mal le restaurant indiqué. La devanture lie de vin du Chien qui fume, avec des rideaux blanc et rouge aux fenêtres et son ardoise mentionnant le plat du jour posée en équilibre sur un tonneau, lui inspira confiance. Un petit estaminet de quartier sans prétention, pas du genre que fréquentent les Allemands. Rassérénée, elle poussa la porte. Une odeur de poisson fumé lui assaillit délicieusement les narines. Trouvait-on encore du bois pour les fumoirs ? Il semblerait que ce fût le cas pour ce restaurateur. L’ensemble restait propre et bien entretenu. C’était l’heure du déjeuner, la moitié des tables était libre.

Margot lança un regard circulaire dans la salle. À première vue, le goujat n’était pas là. Le contraire eût été étonnant, ce sale type lui avait posé un lapin ! Furieuse, elle s’apprêtait à repartir quand la patronne, une grande femme maigre et blonde, au sourire avenant, se matérialisa comme par enchantement devant elle.

─ Vous cherchez quelqu’un, mademoiselle ? Un ami peut-être ?

─ Non… si… enfin, je veux dire, j’avais rendez-vous avec un homme, mais je crois qu’il m’a posé un lapin.

─ Allons, ma toute mignonne on ne pose pas de lapin à une fille comme toi, ou alors c’est un imbécile. Il est en retard, voilà tout. Installe-toi au bar, je vais te servir un petit verre en attendant. Et si ton ami ne vient pas, je ne doute pas que tu sauras vite le remplacer.

─ Heu…

Un rire cristallin, en provenance de la salle, s’éleva. Margot tourna la tête et rencontra le regard aguicheur d’une jeune femme rivé sur elle, un regard moqueur, condescendant. Ses lèvres écarlates la narguaient. C’était une fille de la ville, peroxydée, maquillée, habillée à la dernière mode. Le genre qui passait la moitié de sa vie le nez dans les magazines féminins, l’autre dans le lit des hommes. Elle portait une robe légère à manches gigots, nantie d’un décolleté dévoilant toute la concupiscence de sa poitrine, et sa mise en plis sortait tout droit de chez un coiffeur. Pas l’ombre d’une privation, pas un soupçon de peur sur son visage railleur. Assis autour d’elle, trois jeunes gars en costume de ville et cheveux gominés riaient à ses propos, comme si elle venait de raconter la blague la plus drôle du monde.

Leurs attentions à l’unisson convergeaient vers Margot, détaillant sa tenue, ses sandales en raphia, ses boucles indomptées. Elle aurait voulu s’enfuir, disparaître sous terre. Elle regarda la peau craquelée de ses mains, la corne de ses doigts, les pointes fourchues de ses cheveux malmenés par les foudres du soleil et réprima un haut-le-cœur. Sa propre apparence l’horrifia. Ces yeux rivés sur elle, ces rires étaient autant de gifles qu’elle reçut de plein fouet. À ce pilori se joignirent ses souvenirs refoulés. « Ouh, la bâtarde ! Ouh, la bâtarde ! ». Le cœur aux bords des lèvres, elle se rua sur la porte au moment où celle-ci s’ouvrait sur un officier allemand. Elle fit un bond en arrière, heurtant le porte-manteau qui s’effondra. La terreur l’envahit. Beuscher l’avait envoyée dans un piège ! Il l’avait dénoncée ! Maudit soit-il ! Maudit soit Julien Meynard ! Son paquet contenant les livres lui échappa. Un vertige la gagna. Ses joues prirent feu, ses jambes devinrent de glace, sa tête tourna. Tout devint noir.

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