Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 18 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 18

 

 

ne pouvait que s’en féliciter. Une heure fut suffisante pour écouler sa Margot se rendit à Bouguenais, au sud de Nantes, où elle vendit du babeurre et des pâtés. Les prix au marché noir augmentaient jour après jour, elle marchandise sous le manteau. Sa jeunesse et ses airs innocents, qu’elle revêtait à la perfection quand la situation l’imposait, lui évitaient bien des tracas de la part des Allemands. Une journée fructueuse dont elle ne pouvait que se réjouir. Sur le chemin du retour, malgré la distance et l’état d’usure de son vélo, elle pédalait le cœur léger à l’idée de voir Raymond. Elle se rendrait chez les Moinet dès qu’elle aurait caché son magot dans le sanctuaire de son enfance.

Le moulin était, au même titre que Raymond et Basile, le compagnon

immémorial de ses peines et de ses joies. Leur complicité remontait au temps des premières taloches de la tante Solange. Elle venait y épancher ses chagrins et y trouver la paix. Il était le temple de ses rêves. Là, recroquevillée sur le matelas de foin, elle inventait sa vie à Paris. Elle s’imaginait en tailleur de chez Chanel, arpentant les trottoirs de la grande ville, se rendant au théâtre et au cinéma, dînant dans les restaurants prestigieux en compagnie d’hommes distingués. Puis, bercée par le chant du marais, par les stridences des grillons, par les vocalises des grenouilles amoureuses et le sifflement du vent s’infiltrant dans les brèches du toit, elle finissait par s’endormir.

Le vieux moulin était un ami loyal, il la prévenait des dangers. Et ce

soir, alors qu’elle pénétrait dans son ventre sombre, il l’avertit qu’elle n’était pas seule. Aussitôt, elle se tendit. Tiraillée entre l’envie de s’enfuir en courant et la curiosité, elle demeura immobile sur le seuil. Dans le clair-obscur du crépuscule naissant, elle devina une silhouette se découpant dans l’ouverture. Son cœur se crispa quand elle reconnut le lieutenant imbu et prétentieux qu’elle s’était juré de détester.

─ C’est vous ! cracha-t-elle, qu’est-ce que vous faites là ?

─ Eh ben, quel accueil ! Moi qui viens te donner des nouvelles de

Raymond !

Raymond ! Ce salaud savait où frapper juste.

─ Comment va-t-il ?

─ Aussi bien qu’un gars qui a pris une bastos dans le buffet. Il se remet

doucement, mais je crains que nous soyons encore là pour un long moment. Je vais avoir besoin de toi.

─ Allez au diable, je ne veux pas vous aider !

Elle entra dans le moulin, le bousculant au passage. Il la laissa passer en

souriant, cette souris commençait à lui plaire. Son mauvais caractère lui donnait un certain charme, il ne pouvait pas se mentir. Et puis elle était jolie, ce qui ne gâtait rien. Les filles lui manquaient et quitte à coucher avec une paysanne, au moins celle-ci faisait-elle des efforts d’hygiène. Quelque chose en elle l’attirait et le troublait à la fois. Quel plaisir ce serait de se farcir la fiancée de cuistre de Basile. Il entra sur ses talons dans le vieux moulin. Ses yeux, habitués à l’obscurité, la lui découvrirent occupée à désincarcérer une pierre du mur pour y cacher son trésor. S’avisant de sa présence derrière elle, elle suspendit son geste et fit volte-face.

─ De quel droit m’avez-vous suivie ?

─ J’ignorais que nous étions sur une propriété privée. ─ Qu’est-ce que vous faites là ? Vous m’espionnez ! ─ Tu te donnes trop d’importance, je me fiche de tes petites activités.

Néanmoins, je préfère te prévenir que le marché noir est interdit et passible de mort.

Elle blanchit. Même dans la pénombre, il le remarqua. ─ Je… je ne vois pas ce que vous voulez dire ? ─ Tu mens mal. Dommage, j’aurais voulu que tu saches mentir.

Raymond va être déçu. Nous devrons trouver autre chose.

Il tournait déjà les talons quand elle le rattrapa. ─ Raymond a besoin de moi ?

Un sourire rusé fila sur le visage de Julien. La petite sotte avait mordu.

Décidément, son cousin Raymond était son point faible. Tant mieux.

─ Nous allons avoir besoin de toi. Il nous faut de nouveaux papiers

d’identité. Je ne veux pas rester terré chez les bouseux.

Elle se raidit, consciente qu’il avait employé ce mot pour la faire enrager

et marquer la différence qui existait entre eux. Son arrogance, ce mépris qu’il mettait dans son sourire, dans son regard et dans sa voix, lui étaient insupportables. Elle dut se faire violence pour ne pas le gifler et le planter là.

─ Comment voulez-vous que je vous aide ? Je ne fabrique pas de

papiers d’identité !

─ Mais tu connais le coin et tu te rends régulièrement à Nantes pour ton

trafic. Ne regimbe pas, je le sais. J’ai surpris une conversation entre les époux Moinet. Je veux que tu te rendes à Nantes et que tu rencontres un vieil ami à moi. Il était officier de réserve, je doute qu’il ait beaucoup souffert de la débâcle. Il a toujours su se tirer des mauvais coups. Je l’ai vu à l’œuvre en Espagne. Lui et moi nous sommes du même monde, il saura quoi faire.

Elle se raidit plus encore, la fureur la consumait. Chaque mot, chaque

parole de la part du lieutenant Meynard était autant de piques plantées dans sa fierté, autant de gifles qu’il lui assénait. Son sang dans ses veines bouillonnait. Elle rêvait de se jeter sur lui, de lui arracher les yeux, de lui renvoyer ses propos fielleux dans sa gorge. Ah, s’il n’y avait pas Raymond ! Lui s’amusait de la voir lutter pour se dominer. Elle se consumait en silence et cela ravivait le bleu vert de ses yeux. La lueur de la lampe à pétrole qu’elle avait allumée nimbait ses iris d’une étrange nuance mordorée.

Soudain, il se mit à regretter qu’elle fût née paysanne. Bien apprêtée,

coiffée et maquillée, elle eût fait une maîtresse parfaite et digne de lui. Si seulement elle n’avait pas aussi mauvais caractère. Il fallait admettre qu’il ne la ménageait pas.

─ Bon, et alors ? feula-t-elle comme il restait silencieux, je vais voir

votre ami et je lui dis quoi ? « Bonjour, pourriez-vous procurer des faux papiers d’identité à mon cousin et son imbécile de lieutenant afin qu’ils puissent se promener au nez et à la barbe des Allemands ? »

─ Pourquoi pas ?

─ Hors de question ! Je n’ai aucune confiance en vos relations ! Je suis

sûre qu’il va le dénoncer !

Le sourire moqueur de Julien s’envola. Il lui empoigna le bras. Ses

doigts s’enfoncèrent dans sa chair.

─ Petite conne ! Si tu n’étais pas une femme, je te casserais la gueule

pour ce que tu viens de dire !

─ Lâchez-moi, sale brute ! Vous vous prétendez du beau monde, mais

vous ne valez pas mieux que le dernier des paysans ! Lâchez mon bras et allez au diable ! Je ne vous aiderai pas à vous procurer des papiers. J’espère que les Allemands vous arrêteront et qu’ils vous fusilleront ! Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas être là pour voir ça !

Elle tenta encore de s’arracher à sa poigne, mais lui n’était pas décidé à

la laisser partir.

─ Attends, je n’en ai pas fini avec toi.

─ Moi, si !

Et sur cette affirmation qu’elle voulut définitive, elle prit son élan et lui

envoya le plus formidable coup de pied qu’elle n’ait jamais donné dans les testicules. L’effet fut immédiat. Il poussa un cri de douleur et se plia en avant, la main entre les jambes. Une fois libre, Margot s’écarta de lui d’un bond félin, éteignit la lanterne et détala aussi vite qu’elle put. Elle n’avait pas eu le temps de dissimuler son trésor dans sa cachette, tant pis ; celle-ci étant éventée, elle en trouverait une autre. En courant à perdre haleine dans le marais, elle espérait avoir frappé assez fort pour que ce maudit lieutenant lui fiche définitivement la paix. Puisse-t-il ne pas se venger sur Raymond en retour. S’il le faisait, elle se promit de lui arracher les yeux avec une fourchette !

Arrivée en vue de la ferme, elle se ralentit et prit quelques minutes pour

se recomposer un visage serein. Elle avait les joues en feu et le cœur en breloque. Ce gredin de Parisien l’avait mise en retard, elle allait encore en être quitte pour une raclée de la part de tante Solange ! Le sang lui battait les tempes. Comment ce damné goujat osait-il lui parler sur ce ton ? De quel droit se permettait-il de la rabrouer sans cesse au prétexte qu’elle n’était qu’une paysanne ? Après tout, son père venait de la ville lui aussi, c’était un homme riche. C’était même la raison pour laquelle il avait abandonné sa mère enceinte. Cette pensée renforça sa rage. Voilà ce qu’ils valaient des canailles du bitume, des beaux parleurs, des menteurs éhontés, sans aucun amour dans le cœur. Ils séduisaient d’innocentes jouvencelles et les délaissaient sans scrupule dès que celles-ci se retrouvaient dans une situation embarrassante, indifférents à ce qu’il advenait d’elles ensuite. Sa propre mère avait été victime de l’un d’eux et s’était pendue de désespoir. Depuis, elle payait le prix de cette trahison. Bâtarde ! Fille de putain ! Voilà les sobriquets dont on l’avait affublée tout au long de son enfance à cause d’individus comme ce lieutenant. Elle les méprisait de toute son âme.

Mais bientôt, elle serait loin, elle fuirait cette odieuse province et irait à

Paris. Là-bas, elle deviendrait une dame du monde et les hommes s’inclineraient devant elle. Ils lui feraient la cour et la respecteraient. Au diable ce maudit Parisien ! Il se fourrait le doigt dans l’œil s’il espérait pouvoir obtenir la moindre aide de sa part. Il n’aimait pas les bouseux ? Eh bien, il allait y rester encore un peu, chez les bouseux !

Elle assura sa liasse de billets roulés à sa jarretière, posa son vélo contre

le mur du bâtiment et courut se laver les mains au petit robinet installé près de la porte. À travers la fenêtre de la cuisine, elle devina les silhouettes des habitants de la ferme réunis autour de la table pour dîner. Ses oreilles la brûlaient à la pensée des rodomontades qu’elle allait devoir endurer.

Une lueur rouge s’alluma dans l’obscurité, fugace. Le bout incandescent d’une cigarette indiquait un espion. Appuyé contre un mur, le soldat Dirk Enning fumait, le regard posé sur elle. Le diable l’observait. Sa présence menaçante lui fit l’effet d’un coup de fouet. Une flopée d’idées saugrenues se bouscula dans sa tête. Il savait pour Raymond ! Il allait l’arrêter ! Non, se reprit-elle, il ne pouvait être au courant, ses nerfs à vif et son esprit fertile lui jouaient des tours. Elle courut jusqu’à la maison sans demander son reste.

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