Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 35
Pays de Retz, novembre 1941
l’avait compris quand les types de la Jonas ne voyait rien, mais il savait où il allait. Les mains liées dans le dos, un sac de jute sur la tête, il se laissait conduire vers sa sentence. Il savait que cela finirait ainsi. Il Gestapo avaient fait irruption dans son salon de coiffure, la semaine dernière. Le canon enfoncé dans ses côtes ne permettait aucun doute sur la suite des événements.
─ Si tu bouges, on descend ta femme et tes mômes.
Ligotée sur une chaise, Lucile sanglotait.
─ Marcel, qu’est-ce qu’ils veulent ? Marcel ?
─ Libérez-la et je vous dirais tout.
─ Tu nous prends pour des cons ? Crache d’abord, on verra ensuite !
Alors il avait parlé. Et les agents de la Gestapo avaient arrêté, torturé et tué nombreux d’entre eux. À présent, il allait payer le prix de sa trahison, car ceux du réseau Champaubert avaient deviné qu’il les avait vendus.
─ Ils tenaient Lucile, les gars, sanglota-t-il, ils avaient les gosses. Ils allaient les exécuter.
Son pas vacilla dans l’escalier. Une main le retint, une main sans aménité, une main qui s’apprêtait à ôter la vie pour venger.
─ T’effondre pas, salope, on a encore des questions à te poser.
Le justicier l’obligea à s’agenouiller sur un sol aussi froid qu’une pierre tombale, lui retira le sac de jute de sa tête. La lumière blanche l’éblouit. En ombre chinoise, il compta trois silhouettes. Ses juges. Ses bourreaux. L’un d’eux portait une robe. Un ecclésiastique. Jonas tremblait de tous ses membres. La mort se tenait au-dessus de lui. Il chialait comme une fillette.
─ Je vous en prie ! Pitié ! Je n’avais pas le choix.
─ « Pitié » ?! grinça le vengeur dans son dos. Tu as eu pitié de la pauvre Lulu, de Concombre et du gamin ? Quinze ans ! Il avait quinze ans ! Tu crois qu’ils ont eu pitié, ces ordures, quand ils leur ont tailladé la peau ?
─ Je… je vous jure que je n’avais pas le choix.
Un autre individu demeurait dans la pénombre, invisible. Seul le bout incandescent de sa cigarette dénonçait sa présence. Nul ne pouvait discerner son visage. Personne ne l’avait jamais vu, pas même les hommes qui tenaient Jonas en joue. Il était une ombre, un fantôme, le chef de réseau Champaubert. Sa voix s’éleva, grave et profonde.
─ Jonas, calme-toi. On veut juste que tu nous répètes ce que tu leur as raconté, tout ce que tu leur as raconté. On ne te fera rien si tu nous dis la vérité. On te donnera même une chance de te racheter.
─ C’est vrai, renifla Jonas, vous… vous allez m’épargner ?
─ Je te donne ma parole.
Alors Jonas déballa tout, tout ce qu’il avait raconté à la Gestapo. Les planques, les noms des agents de liaison, les lieux d’émission. Un déballage qui fila la nausée à ses juges. C’était pire que ce qu’ils craignaient.
─ Et Iphigénie ? Qui a renseigné Keisner sur Iphigénie ?
Iphigénie… Jonas avait essayé d’oublier la jolie fille aux cheveux auburn qu’il avait livrée aux griffes des Allemands. Il avait dénoncé son rôle. Iphigénie et ses yeux en amande, si jeune, trop jeune. Jonas baissa la tête.
─ Je n’avais pas le choix. C’était elle ou Lucile.
Un silence s’installa, pesant, glacial, un silence entrecoupé par les gémissements de Jonas. Champaubert toisait cet homme qui lui faisait horreur. Il comprenait sa lâcheté, sans doute aurait-il agi de la même manière face à la torture, mais la règle était la règle. Jonas devait mourir.
─ Tu sais où nous sommes ? Juste sous le château de Pornic. Une galerie creusée dans la roche. Incroyable, non ? C’était autrefois un repaire de corsaires. Tout un réseau de couloirs serpentant sous les pieds des Boches ! Les flibustiers avaient un code, un code d’honneur, quiconque le violait subissait le sort des traîtres.
─ Mais… mais vous… vous m’aviez promis !
─ De te pardonner, et je te pardonne. Le père Prioul va te donner l’absolution. Quant à ta deuxième chance, tu vas l’avoir… mais pas dans cette vie-là.
Raymond, le vengeur, appuya le canon de son arme sur la tête de Jonas. Sa sœur, sa chère petite sœur. Il ne la reverrait jamais. Morte pour la patrie. Trahie, torturée. Le coup partit, sec, sourd. La balle traversa le crâne. Le corps sans vie s’effondra lourdement. Julien le retourna d’un coup de pied.
─ Il va falloir se débarrasser de cette ordure.
─ Il n’y a qu’à le ramener à ses maîtres. Que les autres sachent comment on traite les judas !
Champaubert laissa tomber sa cigarette. Sa haute silhouette se fondit dans les ténèbres, abandonnant ses hommes à leur devoir. Il était une ombre, il ne devait jamais en être différemment. Quelque part, la mort d’Iphigénie l’arrangeait. Elle connaissait la vraie identité de Victoire et pour cela, elle était dangereuse. Restait à savoir ce qu’elle allait révéler sous la torture. Si elle trahissait Victoire, elle le trahirait, lui et tout le réseau. Il devait agir. Ce rôle le répugnait, mais il devait s’assurer qu’Iphigénie ne parlerait pas. Restait à savoir jusqu’où irait la loyauté de son homme infiltré parmi ceux de Desesquelles.
Arnaud Desesquelles, commissaire de la rue Garde-Dieu, raffiné et féru d’opéra, helléniste averti, avait vendu son zèle pour servir l’Allemagne. Pour l’aider dans sa tâche macabre, il disposait d’une kyrielle de nazillons, tous dévoués à la traque des Juifs, des cocos, des francs-tireurs et autres prétendus ennemis de la Gross Europe. Ils interrogeaient les prévenus avec une brutalité monstrueuse, née dans les geôles des droits communs d’où ils avaient été extirpés pour cette basse besogne. Arnaud Desesquelles était un personnage aussi cruel que dangereux.
Champaubert était sombre. Il avait cru ses hommes fidèles à la cause et prêts à offrir leur vie sur l’autel de la victoire, mais voilà que l’un d’eux avait failli et les avait dénoncés. Un sentiment d’insécurité l’envahit. Julien, surnommé « Achille » dans l’Ombre, faisait l’objet de toutes ses attentions. Vif, obstiné et volontaire, issu d’un milieu social aisé, doté d’un passé militaire élevé, il était ce que l’on peut appeler une bonne recrue. En dépit de ses vingt-cinq ans, il avait toute confiance en lui. Il n’avait pas été compliqué pour Achille de découvrir la trahison de Jonas. L’homme n’était pas bien malin. Il avait été plus facile encore de l’attirer dans un piège pour le faire parler. Raymond, dit « Saint-Elme », avait été désigné d’office pour appliquer la sentence. Il allait sans dire que le frère d’Iphigénie ne tremblerait pas en appuyant sur la détente.
Julien et Raymond avaient fini d’emballer le « paquet ». Il serait abandonné de nuit, à proximité de la Kommandantur.
─ Je vais m’occuper d’Iphigénie, déclara Raymond. S’il faut la faire taire, je veux que ce soit bien fait.
─ Hors de question, lança Champaubert depuis son repli d’ombre, vous êtes grillés, il faut vous évacuer. Vous vous rendrez au Clion, une porcherie isolée au Châtelier. Les Allemands évitent d’y rôder à cause de l’odeur. Vous attendrez là-bas qu’on vienne vous chercher. Le temps d’organiser votre départ ; c’est l’affaire d’un jour ou deux. En attendant, vous ne sortez sous aucun prétexte. Une femme, Madeleine, viendra vous apporter de nouveaux papiers. Elle vous dira qu’il y a un arrivage de sardines en provenance de La Turballe, vous répondrez que vous préférez celles de Saint-Gilles. Brûlez les anciens. Messieurs, les cinq lettres de
Cambronne[36].
Ainsi s’acheva la discussion. Champaubert disparut. Raymond et Julien demeurèrent un instant plantés devant le cadavre de Jonas, solidement emmailloté de toile de jute.
─ Tout ce travail pour rien, maugréa Raymond en lui assénant un coup de pied. Tous ces efforts pour que les Boches mettent la main sur les armes parachutées.
─ Elles ne sont pas toutes perdues. Dieu merci, il reste celles que nous avons cachées avec Marg…
Raymond se jeta sur lui et le saisit au col.
─ Pas elle, éructa-t-il ! On était d’accord ! Pas elle ! Jamais ! Je ne veux pas qu’elle subisse le sort d’Annette !
─ Lâche-moi ! Je ne le voulais pas, c’est arrivé comme ça ! Et je remercie le ciel qu’elle se soit trouvée sur cette route ce jour-là. Sans elle, je ne sais pas où j’aurais planqué ces armes, et j’aurais peut-être été arrêté moi aussi ! Elle nous a rendu un fier service ! J’y suis retourné sans elle pour y cacher d’autres fusils mitrailleurs.
─ Tu ne lui demanderas plus rien ! Jure-moi que tu ne lui demanderas plus rien !
D’un geste brusque, Julien se libéra.
─ Évidemment que je ne lui demanderai plus rien. De toute façon, notre départ est proche.
─ Où crois-tu que Champaubert va nous envoyer ?
─ Aucune idée, mais je suppose le plus loin possible de Nantes. Paris, peut-être Bordeaux.
Raymond recula d’un pas et s’effondra au sol, enserrant sa tête de ses mains. Annette, sa chère sœur, entre les mains de ses bourreaux ! Ses nerfs flanchèrent. Elle était condamnée. Elle savait les risques qu’elle encourait pour cette mission, elle l’avait accepté, consciente de pouvoir y perdre la vie. À cause de Jonas, son sacrifice s’était révélé inutile. Maudit soit-il ! Que sa misérable carcasse pourrisse en enfer ! Raymond fut saisi de nausée. Un chancre se formait dans ses tripes, une tumeur appelée « impuissance ». L’agent exterminateur allait s’introduire à l’Hôtel de Charrette, siège de la Gestapo à Nantes, et Annette ne parlerait plus jamais.
─ Pourriture de Jonas, ce n’est pas une balle dans la tête qu’on aurait dû lui mettre !
─ Qui sait si l’un de nous n’aurait pas jacté dans son cas ?
Raymond leva vers Julien un œil incrédule.
─ Que veux-tu dire ?
─ Demande-toi comment tu aurais réagi si les Boches avaient menacé ta famille.
─ Jamais je n’aurais bavé ! éructa Raymond en bondissant, je ne suis pas un traître !
─ Je n’ai jamais prétendu cela.
Les deux amis s’affrontèrent du regard, puis Raymond détourna la tête, confus. Julien avait raison, si la Gestapo avait mis les siens en péril, il aurait parlé, sans aucun doute. Et il aurait été abattu comme Jonas. Alors la mort aurait été pour lui une délivrance. Il se sentit soudain plus proche de l’homme étendu là.
Le corps de Jonas fut abandonné de nuit en rase campagne. Julien et Raymond enfourchèrent chacun leurs vélos avant de s’éloigner.
─ Pars devant, dit le premier, je te retrouverai plus tard.
─ Nous devons nous rendre au Clion, rétorqua Raymond, tu as entendu les ordres de Champaubert…
─ J’ai encore quelque chose à faire.
Le regard de Raymond sonda celui de son ami. Il n’eut pas besoin d’un long discours pour deviner ce qui se passait dans la tête de son camarade. Il allait voir Margot, il lui était insupportable de partir sans la voir une dernière fois. C’était de la plus grande imprudence.
─ Si tu te fais prendre, c’est elle aussi que tu mets en danger.
─ Je ne me ferai pas prendre.
─ Tes papiers sont grillés.
─ Margot m’a montré tous les chemins détournés.
Comprenant qu’il ne parviendrait pas à le faire changer d’avis, Raymond cligna des yeux.
─ Sois prudent et ne sois pas en retard au rendez-vous, autrement…
─ Vous partirez sans moi, je sais. Quoiqu’il en soit, rendez-vous après la guerre.
Raymond le suivit du regard tandis qu’il s’éloignait dans la nuit, une méchante appréhension au cœur. Margot allait souffrir. Avait-elle déjà appris l’arrestation d’Annette ? Les résistants ne portaient pas leurs papiers sur eux et nul ne connaissait sa véritable identité. Julien allait-il l’en informer ? Il espérait que non. Pourquoi ce Parisien s’obstinait-il à vouloir lui dire adieu, sachant pertinemment qu’il ne reviendrait pas ?
Il ne lui suffit pas de l’avoir sautée, il faut aussi qu’il lui fasse du mal. J’espère au moins qu’il ne l’a pas mise enceinte.
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