Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 7
Août 1940, Bouin, Vendée
compagnie de son amie Émilie Poulichette, la fille de l’instituteur. Elles Sur la digue qui protégeait le monde des hommes des colères de la mer, Margot aimait s’asseoir et sentir le vent du large sur son visage. Elle venait souvent en s’installaient sur les énormes roches et laissaient les embruns marins leur fouetter les jambes. Les Allemands avaient chassé les habitants des maisons les plus proches du littoral pour s’y établir, et leurs uniformes couleur de vase faisaient froid dans le dos. Dans le marais avaient fleuri des panneaux directionnels écrits en gothique et de longues rangées de fils barbelés couraient là où peu de temps encore paissaient les vaches et les moutons. Les deux amies s’efforçaient de les ignorer. Assises côte à côte, les yeux tournés vers l’île de Noirmoutier, elles meublaient leur conversation de tout ce qui n’était pas la guerre. Émilie désigna le livre que Margot tenait dans ses mains.
─ Tu lis ça ? L’amant de Lady Chatterley.
─ C’est Annette qui me l’a prêté.
─ Mais c’est de la littérature érotique !
─ C’est pour ça que je viens ici. Tu imagines si ma tante tombait dessus.
─ Et alors, elle ne sait pas lire !
Les deux jeunes filles pouffèrent de concert. Émilie n’appréciait pas la tante Solange, aussi poussait-elle son amie dans ses rêves d’indépendance. Son père, l’instituteur Poulichette, avait noté le potentiel de Margot. Elle avait toujours montré pour les études une belle assiduité. Non pas qu’elle affectionnât de réciter la règle de trois et les tables de multiplication ; cependant, elle avait conscience que ce bagage lui serait indispensable pour voler un jour de ses propres ailes, et surtout quitter cette campagne qu’elle détestait.
─ Dis, Margot, tu vas l’épouser, Basile ?
Posant son livre, Margot exhala un profond soupir.
─ Je ne sais pas. Je l’aime bien, il est comme mon frère, mais l’amour, c’est autre chose. Je ne pourrais pas coucher avec lui.
À peine eut-elle prononcé cette phrase qu’elle rougit, pensant à ce jeu innocent qu’ils avaient pratiqué tout l’été. Tête renversée, yeux fermés, elle laissait tour à tour Basile et Raymond l’embrasser, cherchant à deviner qui goûtait ses lèvres. C’est tout juste si elle avait regimbé quand l’un et l’autre avaient plongé chacun leur tour leur langue dans sa bouche. Elle avait même pris du plaisir à leur rendre leur baiser, des baisers pareils à celui offert à Basile sur la place de l’église, scellant des fiançailles auxquelles elle ne donnerait jamais suite. Qui sait jusqu’où ce jeu se serait développé si la guerre n’y avait pas mis fin ?
─ Le pendentif qu’il t’a envoyé, tu l’as avec toi ?
─ Bien sûr, dit-elle en le sortant de son chemisier, ça lui porterait malheur si je ne le mettais pas.
Elle le caressa un moment, ses pensées tournées vers le jeune homme égaré quelque part dans les terres inconnues du nord. Le reverrait-elle ? Basile était comme son frère, son protecteur. L’épouser ? Cela lui paraissait inconcevable, pourtant, elle savait qu’il l’aimerait, la respecterait. N’était-ce pas déjà énorme ? Combien de femmes se mariaient par intérêt, par tradition, simplement parce que cela faisait partie de leur devoir ? Fonder une famille, engendrer des enfants, voilà ce à quoi aspiraient de nombreuses filles dans le canton. Mais pas Margot. Ses rêves d’indépendance et de liberté la faisaient voir plus loin ; plus loin que la ligne d’horizon. Elle désirait partir, quitter la Vendée. Basile était son meilleur ami, seulement, il appartenait à cette terre qu’elle voulait fuir à tout prix. Bercée par les romans d’amour qu’elle lisait en cachette, elle espérait plus qu’une simple relation basée sur le respect et l’amitié.
─ C’est un brave garçon, courageux et travailleur. Il t’aime, ça crève les yeux. Il ne te rendrait pas malheureuse. Et puis, tu serais libre de quitter cette peau de vache de Solange !
─ Il mérite le respect, je n’ai pas le droit de me jouer de ses sentiments. Je sais qu’il m’aime, mais il ne le serait pas en retour. Ce serait mentir que de prétendre le contraire. Je n’éprouve rien pour lui, pas d’amour charnel. Ce doit être épouvantable de devoir coucher avec un homme qu’on n’aime pas !
─ Tu prendras des amants !
─ Comme Connie[13] tu veux dire ? rit-elle en brandissant son roman.
─ Comme Connie ! Et ne me dis pas que c’est immoral, je te connais. Tu te moques de la morale !
─ La morale est une prison ! Le plaisir, c’est la vie… Moi, je voudrais que ma vie soit un éternel plaisir.
─ Avec cette guerre, je crains que le plaisir ne soit pas d’actualité.
L’humeur des deux amies s’assombrit. La guerre, elles ne voulaient pas y penser et pourtant, elle était là. Nul ne pouvait plus ignorer la cuisante humiliation subie par la France. Elles abandonnèrent leur refuge et reprirent à vélo le chemin du village. Sur les routes étroites du marais, un convoi de véhicules militaires manqua de les renverser. Margot écrasa ses freins dans un crissement de gravillons. Un pan de sa robe se souleva, découvrant le haut de ses cuisses. D’un camion, trois Allemands sifflèrent.
« Oh, la, la, jolie mamoizelle ! »
Elle serra les dents, réprimant l’insulte qui lui mordait les lèvres.
─ Foutus Boches ! siffla Émilie, si seulement la peste pouvait les emporter !
Tout avait changé si vite. Les déplacés de l’Est avaient pris racine, les visages des disparus meublaient les sermons du curé, les espoirs et les manteaux de cheminée. Les prix, qui avaient sérieusement augmenté en 1939, opéraient une véritable flambée. Et voilà qu’il fallait nourrir les envahisseurs ! Les Allemands allaient leur faire payer au prix fort les humiliations de 1919, l’invasion de la Rhénanie et les coups de pied au cul. Telle une nuée d’étourneaux qui s’abat sur les récoltes, ils déferlèrent sur le paisible canton. Un raz-de-marée de bottes cloutées, de casques et de baïonnettes.
En arrivant à la ferme, les jeunes filles ralentirent l’allure avant de s’arrêter tout à fait, stupéfaites par le spectacle qui les attendait. Les bâtiments, d’habitude blancs de chaux, étaient mouchetés de kaki. Voitures et motos militaires dévoraient les hortensias, détruisaient les massifs de fleurs, labouraient la cour. Les pas tudesques résonnaient le long des murs. La silhouette simiesque d’un officier gesticulant comme un pantin de foire se découpait en ombre chinoise sur la façade de l’étable. L’oncle Léon, livide, tenait dans ses mains noueuses l’ordre de réquisition. Tante Solange, ratatinée dans sa graisse, s’épongeait le nez de son mouchoir à carreaux. Blotties l’une contre l’autre, Hortense et Pauline roulaient leurs yeux exorbités. Apercevant sa cousine, Annette vint à sa rencontre. Ses lèvres tremblaient.
─ Ils viennent s’installer ici. Putain de Boches ! On va devoir vivre avec eux !
─ Mais c’est impossible, balbutia Margot, ils n’ont pas le droit.
─ Ce sont nos vainqueurs, dit Émilie, ils ont tous les droits.
─ Comment peux-tu dire ça ! éructa Annette, ils ont tué Colin. Ils l’ont tué ! Jamais je ne me soumettrai à ces assassins !
Émilie appuya sa main sur sa bouche.
─ Baisse le son ! Crois-tu venger sa mort en te faisant fusiller ? Crois-moi, ce n’est pas le moment. Viendra l’heure de la revanche. La guerre ne fait que commencer. Tu n’as pas entendu le Général de Gaulle ?
─ Qui c’est de Gaulle ? s’enquit Margot.
Émilie jeta un regard inquiet aux Allemands. Ces derniers, trop occupés à déverser leur équipement radiophonique dans les bâtiments réquisitionnés, ne prêtaient guère attention à leur conciliabule.
─ Le premier des résistants, répondit-elle en réduisant encore la voix. Il appelle au combat, il nous demande de ne pas baisser les bras, de continuer à nous battre, pour la France. Si tous les Français s’unissent, nous pouvons inverser le cours de l’histoire.
─ Où il est ce de Gaulle ?
─ À Londres. Il rassemble une armée de Français libres.
Margot leva les yeux au ciel. À Londres ! Un planqué ! Que pouvait-il faire pour la France, planqué qu’il était dans la capitale anglaise ?
***
Les Allemands installés, la vie reprit son cours, un cours sinueux, chaotique, loin de l’insouciance, des rires et des jeux dans les foins. Restrictions, interdictions, réquisitions, délations, résignation… On dénonçait pour une motte de beurre, on trichait pour un litre de lait, on vilipendait pour un sac de café.
À la ferme aussi, on se réorganisait. Hortense et Pauline étaient restées en Vendée. L’Alsace et la Lorraine, à présent annexées au Grand Reich, leur étaient proscrites. Trois soldats avaient pris leurs quartiers dans les dépendances : Dirk, grand et élancé, dont les boucles blondes de chérubin offraient un contraste saisissant avec les yeux de plomb. Helmut, Bibendum à face de cochon. Et Viny, être insignifiant, flanqué d’un visage ingrat, d’un nez tordu et d’une bouche trop large, qui proposait des bonbons aux enfants en espérant les amadouer. Si Blandine s’extasiait de ces bénédictions, Martin refusait ces douceurs. Malgré son jeune âge, il comprenait la guerre. Il savait que cet homme avait peut-être tué ses frères.
Annette rôdait, calfeutrée dans un linceul de haine. Colin était mort. La vengeance la rongeait. Elle glissait subrepticement de vieux œufs pourris dans leur panier, ou mêlait l’eau putride des marais à celle, potable, de leur réserve. Les soldats, pliés en deux, se ruaient dans le cabanon du fond de la cour, aussi verts que leurs uniformes. Leurs tripes se déversaient en torrents acides et leurs pantalons souillés de puanteur leur collaient aux jambes. Les premiers actes de la résistance, des actes encore épars et esseulés, car partout ailleurs, dans les foyers, les écoles et les administrations, fleurissait la moustache blanche du Maréchal Pétain. Le bienveillant sauveur de 1914 prônait la collaboration, la coopération, la délation. Grâce à lui, les prisonniers allaient rentrer à la maison, honteux, humiliés, mais vivants.
La vie dans le canton se remodelait aussi. Les femmes cultivaient la terre et rentraient les vaches. Elles poussaient la charrue, plongeaient les mains dans le cambouis des moteurs, faisaient ronfler les tracteurs et ferraient les chevaux. Elles remplaçaient les hommes, bravant tant bien que mal les mauvaises âmes profitant de leur faiblesse. Ainsi, Madeleine Pointoizeau avait dû céder deux vaches à un maquignon malveillant qui lui avait proposé la moitié de leur prix. L’incident ébruité, l’oncle Léon et le père Guyon étaient allés trouver le malhonnête, mais l’individu avait déjà filé vers d’autres esseulées, crédules et vulnérables.
À l’instar de toutes, Margot apportait sa contribution. Sur sa bicyclette usée, elle pédalait sur des kilomètres pour aller vendre du beurre, de la crème et des pâtés de ragondins aux réfugiés des villes. Elle écoulait également le miel du père Auger, ainsi l’avait-elle promis à Basile. Elle avait les mollets durs comme du bois, cependant, jamais les affaires n’avaient été aussi florissantes. Sans ces maudits barrages à chaque entrée de village et la peur qu’elle éprouvait devant ces horribles soldats, elle aurait savouré cette période qui l’éloignait de la ferme et faisait gonfler son pécule. Ne pas avoir faim, ne pas avoir faim… Une litanie qu’elle se répétait jour après jour. Elle n’était pas responsable de ce qui arrivait. Cette guerre, elle ne l’avait pas voulue ; pourquoi devrait-elle se serrer la ceinture ? Quel mal y avait-il à souhaiter gagner de l’argent ? Nombre de notables pratiquaient l’interlope collaborationniste, pourquoi devrait-elle être la seule à être montrée du doigt ? La vilipender du matin au soir ne leur suffisait pas, à ces commères ? À croire que ce fichu conflit et tout ce qui arrivait étaient sa faute ! Le pécule qu’elle amassait la confortait dans son entreprise. Bientôt, elle aurait assez d’argent pour quitter la Vendée et s’en aller à Paris.
Elle n’en oubliait pas Basile, Raymond et Lucien, et priait de toutes ses forces pour qu’ils soient encore en vie et qu’ils reviennent vite.
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