Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 3
paix ! La guerre ne peut avoir lieu ! se répétait Margot. Jamais les hommes ne voudront revivre l’horreur des tranchées ! C’est impossible, l’humanité désirait la
Alors que faisait-elle là, ce matin de septembre 1939, avec ces femmes qui pleuraient ? Elle frissonnait, un froid profond, ancré dans ses chairs. Elle avait prié pour que ce ne soit qu’un mauvais rêve, pour que Jean-Louis Blanchard ne soit jamais arrivé ce jour-là, excité comme un gamin qui aurait vu le Père Noël.
« La guerre est déclarée ! La guerre est déclarée ! »
Le 1er septembre 1939 à 4 h 40, 2 000 blindés allemands avaient franchi la frontière polonaise et enfoncé la défense adverse comme un couteau dans du beurre. La fière cavalerie polonaise s’était couchée sous les chenilles d’aciers.
« La guerre est déclarée ! La guerre est déclarée ! » avait repris à tue-tête, Raymond.
Cri de joie d’un gamin inconscient, résonnant comme le plus mauvais des cauchemars. Ah, la grisante déclaration de guerre ! Puis monsieur Poulichette était arrivé sur sa pétrolette enrouée, suivi de près par le père Guyon et sa soutane noire. Les hommes avaient déblatéré à grand renfort de gestes dans la cour. Elle était inévitable, nous vous l’avions bien dit !
La ségrégation des genres. « La guerre fait parler les imbéciles », affirmait monsieur Poulichette. Antonio, le réfugié espagnol qui travaillait à la ferme, savait l’horreur qu’était la guerre. Il connaissait la saveur du sang et de la peur, cette douleur qui prend le ventre quand on monte à l’assaut, les cauchemars qui vous tiennent en éveil, que même les lampées d’absinthe ne peuvent effacer. Il considérait avec amertume l’engouement des jeunes gens du village, l’illusion que faisait naître dans leurs esprits en quête d’aventures, ce simple mot de six lettres. Les hommes s’emballaient comme cheval en furie. L’ennui de cette dure vie de labeur, le désir de voir du pays, ou comme le répétait Basile, de devenir un héros.
Un héros…
Margot regardait ce grand benêt fanfaronner. Qu’il avait l’air bête avec sa cocarde tricolore cousue sur le paletot, son baluchon sur l’épaule, sa tignasse embrouillée qu’il s’était évertué à coiffer, sans succès, et son sourire niais sur les lèvres. Il était ridicule, presque autant que ses cousins Raymond et Lucien. Raymond, son confident, son protecteur, le chéri de ses demoiselles. Il allait en faire des malheureuses en partant. Et Lucien, le sombre Lucien ensaché dans son uniforme trop grand pour lui.
Les habitants du village étaient réunis sur la place de l’église, pour dire adieu à leurs hommes. Des scènes tragi-comiques que Margot trouvait répugnantes. Les époux Blanchard entouraient leur fils, Jean-Louis, de tout l’amour dont il aurait besoin là-bas. Marjolaine Boury, patronne du Café des Céréales, serrait sur son cœur son garçon Silvère. À ses côtés, son mari cachait ses larmes sous le masque patriotique de la fierté paternelle, pourtant ses yeux demeuraient rouges et gonflés. Accroché à la devanture de son troquet, une bannière sur laquelle on lisait : « Nous vaincrons, car nous sommes les meilleurs ». Le père Guyon offrait aux vaillants combattants le Sacré-Cœur de Jésus censé protéger des balles. Monsieur le maire avait ressorti pour l’occasion son bel uniforme bleu horizon, assorti de toutes les breloques gagnées lors du précédent charnier, comme un rappel à la victoire de 1918. Margot y vit un mauvais présage, une guerre meurtrière qui s’était enlisée. Quatre ans de furie, de souffrance et d’horreurs ! Le père de Basile, rescapé de cette boucherie, se tenait appuyé sur ses béquilles, digne sur sa jambe unique, le regard vide. Encore une fois, la France réclamait son impôt sanglant. Le canon tonna dans sa tête et il pleura.
Basile se dirigea vers Margot. Il voulait voir ses grands yeux turquoise ornés de longs cils noirs à faire pâlir une princesse de conte de fées. Une dernière fois, il voulait s’en repaître jusqu’à la lie pour en garder le merveilleux souvenir quand il serait au front. Il ouvrit ses bras sur la jeune fille, qui tremblait dans le matin gris, et la pressa contre lui. Il sentit son cœur palpiter contre lui, sa poitrine se soulever au rythme de son chagrin. Elle leva vers lui ses yeux humides.
─ S’il te plaît, Basile, reste avec Raymond. Protège-le.
─ Je te le promets, je veillerai sur lui comme s’il était mon frère.
Elle s’écarta, planta son regard troublé dans le sien, puis défit sa médaille de baptême en or et la lui passa autour du cou. Il tressaillit au contact de ses doigts sur sa nuque.
─ Tu n’es pas baptisé. Puisse-t-elle te protéger et te ramener ici sain et sauf.
─ Mais, Margot, c’est ton pendentif !
─ Tu en auras bien plus besoin que moi.
─ Ainsi tu m’aimes quand même un peu.
─ Imbécile, évidemment que je t’aime.
Elle jeta ses bras autour de ses épaules. Il la serra fort, jusqu’à l’étouffer, glissa une main sous sa nuque et se saisit de sa bouche comme on s’empare d’une promesse. Elle sentit ses lèvres sur les siennes, à l’instar de ces jours où ils s’amusaient au jeu des baisers avec lui et Raymond… Elle fermait les yeux, tête rejetée en arrière, essayant de deviner lequel des deux l’embrassait. La langue de Basile s’enroula sur la sienne, l’investit, savourant avec volupté cette caressa langoureuse. Nul ne trouva à redire devant cette « obscène » démonstration, pas même la tante Solange, trop occupée à pleurer le départ de ses propres fils.
─ Épouse-moi, Margot, murmura-t-il, en lui rendant enfin son souffle. Sois ma femme quand je reviendrai.
─ Oui, Basile, lâcha-t-elle dans un ton vaporeux, sans en penser un mot, je serai ta femme.
Il l’embrassa à nouveau, scellant par leurs bouches, le serment qu’elle venait de lui faire. Puis, elle se détacha de lui, ignorant ses yeux gonflés d’espoir, son sourire béat, et se rua dans les bras de Raymond, les paupières baignées de larmes.
─ N’aie pas peur, Margot, je reviendrai moi aussi.
Lucien à son tour fit ses adieux à sa cousine. Un courant glacé la parcourut au moment où il posa ses lèvres sur sa joue. Elle n’avait jamais été proche de Lucien, qu’elle avait toujours trouvé sournois et aigri. Maintes fois, il avait eu de mauvais gestes envers elle. Elle eut beau se morigéner pour ses infâmes pensées, elle ne fut pas fâchée de le savoir loin d’elle.
L’heure du départ arriva. Les engagés jetèrent leurs paquetages sur le toit du car empanaché de drapeaux français avant de s’engouffrer dans son ventre de métal. Emportés par leur enthousiasme, ils agitaient frénétiquement les bras en guise de saluts, gribouillaient des V sur les carreaux embués. Des mains noueuses, des mains torses, des mains âgées, des mains juvéniles, des mains qui n’avaient pas fini de grandir, qui n’avaient pas connu l’amour et ne le connaîtraient peut-être jamais, s’entrelaçaient.
À travers la vitre, Raymond adressait des signes à son petit frère, Martin. Basile, les doigts serrant la médaille de Margot, dessinait à sa fiancée de grands cœurs dans des cercles de buée. La porte se referma dans un soufflet métallique. Le car se mit en branle, emportant dans son ventre la jeunesse vendéenne décidée à offrir son sang pour servir son pays. Les gamins coururent après en pépiant, espérant un jour rejoindre leurs aînés dans cette grande boucherie festive. Les mouchoirs s’agitèrent, les cris de joie se mêlèrent aux larmes. Puis le car disparut sur la route infinie des marais de Vendée. Alors, tous, les uns après les autres, quittèrent la place. Les femmes retournèrent à leur ouvrage ; les hommes entrèrent au café des Céréales, pour boire un verre à la santé des glorieux soldats de la France ; les enfants se lancèrent dans une partie de foot improvisée.
Depuis le bus qui les emmenait loin de chez eux, tous regardaient s’éloigner, jusqu’à devenir un point minuscule à l’horizon, le clocher de leur village. Pour certains, ce serait la dernière vision de leur pays.
OceanofPDF.com