Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 30 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 30

 

poussant sa bicyclette à bout de bras. Un caillou pointu lui avait lacéré un L’orage menaçait. L’air s’alourdissait. Loin dans le ciel violacé, les premiers éclairs déchiraient l’horizon. Margot dut presser le pas pour arriver avant la pluie, pneu. Elle pestait en courant sur le chemin. Cette journée avait pourtant si bien commencé… D’abord la lettre de Basile annonçant qu’il était vivant. Ensuite, Julien… son amant, son amour. Julien qui l’adorait, elle l’avait lu dans ses yeux. Son ventre bourdonnait encore de la passion dont il l’avait comblée, son sang dans ses veines pétillait comme du champagne. Seule ombre au tableau de cette journée magnifique, Raymond.

Raymond l’avait giflée, elle n’en revenait toujours pas. Elle ne l’avait pas revu depuis, il devait bouder. Le remords ne le rongeait-il pas ? Et à présent, ce maudit caillou qui l’obligeait à rentrer à pied. Quelle poisse !

Elle venait de pénétrer dans la cour de la ferme quand elle s’arrêta. À qui appartenait cette belle voiture garée devant la maison ? Sa première pensée fut pour le colonel Markus Keisner, pourtant, elle ne reconnut pas la Hotchkiss. D’ailleurs, elle aurait été bien en peine de dire de quel modèle il s’agissait. En dehors du camion de la coopérative laitière et du triporteur de la poste, il n’y avait pas de véhicules motorisés à Bouin. Même le maire, un des plus riches ostréiculteurs du canton, se déplaçait toujours dans son cabriolet tiré par un superbe cheval alezan… que les Allemands avaient fini par réquisitionner.

Regardant autour d’elle, elle ne vit personne, hormis l’habituelle cohorte de poules, de moins en moins nombreuses, et Dirk Enning qui effectuait sa toilette à l’eau du puits. Il fallait reconnaître qu’il avait de l’hygiène. Enning leva la tête, aperçut le pneu crevé et sourit, un de ses sourires acérés dont il avait le secret. Il la dévisagea avec insistance comme elle déposait la bicyclette contre le mur du cellier et s’agenouillait pour inspecter les dégâts. Une serviette autour du cou, l’eau ruisselante sur son torse musclé, il s’approcha. Elle bondit, prête à mordre.

─ Je n’ai pas besoin de vous, Dirk Enning ! Je sais réparer ça toute seule !

Il ne bougea pas, son sourire sardonique tatoué sur ses traits, le faisceau de son regard braqué sur elle avec une persistance qui la mit mal à l’aise. Subitement, elle eut l’impression qu’il savait tout. Julien, Raymond, Basile… Keisner. Le sang se retira de son visage, elle baissa les yeux et détourna vivement la tête, déclenchant un tonnerre de rires de la part du soldat. Fier de son effet, il retourna à sa toilette.

« Toi, mon salaud, j’espère que tu seras le premier à crever quand les Anglais seront là ! » marmotta-t-elle entre ses dents serrées.

La porte de la laiterie s’ouvrit et l’oncle Léon en sortit, portant un énorme jambon fumé enveloppé d’une toile de lin. Suivait un individu en complet blanc, incongru en ce lieu, qui tenait à bout de bras un plateau chargé d’œufs. Derrière lui, un autre homme, le chauffeur de celui au costume sans doute, croulait sous les salaisons et les légumes. Fermant la procession, tante Solange se frottait les mains en arborant une expression de cupidité satisfaite. Le cœur de Margot fit un bond. Leurs provisions ! Ces citadins venaient piller leurs réserves ! Ils engloutissaient tout sur leur passage, telle une armée de doryphores dans un champ de patates. Quand ce n’étaient pas les Allemands, c’étaient les collabos ! Puissent-ils s’étouffer avec !

Au sourire radieux de Solange, elle comprit qu’ils avaient dû payer un bon prix. Depuis combien de temps durait ce manège ? Et ce paltoquet endimanché qui se permettait de la dévorer des yeux. Comptait-il l’acheter, elle aussi, comme il eût acquis une poule ou une jument ? Qu’espérait-il en venant vers elle d’un pas si assuré ? Avait-il l’intention de lui palper les mollets et d’inspecter ses dents comme au temps de l’esclavage ? Dans sa bouche s’accumulaient déjà les insultes qu’elle s’apprêtait à lui cracher au visage quand il la prit de court.

─ Mademoiselle Verlaine, mais quelle heureuse surprise ! Si je m’attendais à vous trouver ici.

Elle eut un hoquet de stupeur. Charles-Hubert Tesseron ! Comment ne l’avait-elle pas reconnu ?

─ Que faites-vous là ? demanda-t-elle, sur la défensive.

─ Moi aussi je suis charmé de vous revoir. Comment allez-vous depuis la dernière fois ? Avez-vous passé un bon Noël ?

─ Moins bon que le vôtre, sûrement.

─ Je n’en doute pas, j’ai frisé l’indigestion. Nos invités avaient importé du foie gras, des huîtres, de l’oie rôtie et tout un assortiment de gâteaux de chez eux.

─ S’ils avaient pu s’étouffer !

─ Hélas, j’ignore comment sont faits leurs estomacs, ils peuvent engloutir des tonnes de nourriture sans être le moins du monde indisposés. Ce doit être le schnaps.

─ Et c’est pour cela que vous venez rafler nos réserves !

─ Eh là, comme vous y allez ! Je paie rubis sur ongle. Votre mère est ravie.

─ Ce n’est pas ma mère ! s’écria-t-elle avec véhémence. Ma mère est morte à cause d’une canaille comme vous ! Un prétentieux égoïste qui l’a abandonnée dès qu’elle a été… et puis flûte, pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ?

Charles-Hubert accusa le coup, pâlissant subitement. Sur son visage demeurait un sourire crispé, malheureux, sur le point de se briser. Margot l’avait blessé sans calcul. Un simple mot peut parfois faire plus mal qu’une baffe. Baissant les yeux, il vit le vélo crevé.

─ Je vous en achèterai une autre, toute neuve.

Elle faillit lui rétorquer qu’elle n’en voulait pas, qu’il pouvait bien aller en enfer avec ses amis boches, mais la raison l’en retint. Une bicyclette dernier cri, un vrai luxe ! Même venant d’un collabo, un tel cadeau ne se refuse pas. Elle pourrait se déplacer plus vite, plus loin, ne serait plus obligée de s’arrêter tous les dix kilomètres pour remettre le dérailleur et surtout, surtout, elle pourrait rejoindre Julien aussi souvent qu’elle le désirerait. Son cœur, à cette idée, s’emballa. Pourtant, elle ne parvint pas à se dérider devant ce personnage dont elle se demandait toujours quel jeu il jouait. Incapable de prononcer une parole aimable, elle se pinça les lèvres.

─ Ce serait… très gentil de votre part. Ça me serait très utile en effet.

─ Alors c’est dit, je vous l’amènerai dès que possible. De quelle couleur ?

─ Quoi ?

─ Votre bicyclette.

Elle hésita. Le coloris d’un vélo était bien la dernière chose qui lui importait. La sienne était si vieille qu’elle ne se souvenait même plus de sa couleur d’origine.

─ Comme il vous plaira.

─ Eh bien ! Vous n’êtes pas difficile. Au revoir, mademoiselle Verlaine, et portez-vous bien.

Elle grogna un vague « au revoir » et reporta son attention à sa bicyclette. Elle sentit encore son regard s’attacher à son dos, sa nuque, puis il tourna les talons pour rejoindre son véhicule. Du passage de Charles-Hubert Tesseron à la ferme ne resta bientôt plus qu’un épais nuage de poussière blanche soulevé par sa grosse voiture. Curieusement, après son départ, Margot se sentit envahie par un sentiment étrange. Pourquoi avait-il pâli quand elle avait parlé de sa mère ? Aurait-elle soulevé un point sensible ? Bah, cela ne la regardait pas, des affaires de bourgeois !

Antonio, le réfugié espagnol, l’homme à tout faire, traîna ses espadrilles jusqu’à elle.

─ Je vais réparer ça, dit-il en désignant le pneu déchiré.

─ Il vient souvent ici, celui-là ?

Il comprit aussitôt à qui elle faisait allusion.

─ C’est la troisième fois. Chaque fois, il s’attarde un peu, comme s’il attendait quelque chose ou quelqu’un. Maintenant, je sais pourquoi.

─ Tu veux dire qu’il me cherchait ?

─ Je veux dire qu’il ne s’était jamais intéressé à personne avant toi et qu’il faisait une drôle de gueule en repartant. Tu peux être certaine que ta tante va te cuisiner.

Elle haussa les épaules.

─ Que veux-tu que je lui dise ? Je ne connais pas ce type !

─ Si tu le dis.

Le sourire énigmatique qu’il lui adressa la mit sur ses gardes. Antonio, avec ses airs d’éternel détachement, savait tout ce qui se passait à la ferme, et même au-delà. Ses yeux en avaient tant vu, depuis le coup d’État des généraux Franco et Mola. La guerre, les combats, les massacres, la

Retirada[34], les bombardements, les camps de concentration, il avait tout connu. Plus rien ne l’étonnait.

─ Annette est-elle là ?

─ Non, elle est partie peu après le déjeuner. Elle n’a pas dit où elle allait.

Mais toi, tu le sais, songea Margot en avisant le visage soudain fermé de l’exilé. Elle comprit alors que lui aussi se battait dans l’Ombre. Il ne resterait plus longtemps à la ferme. Nombre de ses compatriotes étaient déjà enfermés au camp de la Chaume, aux Sables-d’Olonne, et le maire en personne avait insisté pour qu’il fût recensé selon la volonté de « ce bon maréchal Pétain ». Antonio leva le nez au ciel.

─ On va s’en prendre une belle. Un sacré déluge qui se profile, tu peux me croire.

À peine eut-il prononcé ces paroles que les premières gouttes se mirent à tomber.

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