Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 17
Mars 1941, Vendée
aurait assez d’argent pour quitter la ferme. Elle vivrait en ville, porterait des Margot pédalait fort pour arriver avant la nuit. Son commerce tournait plutôt bien, le prouvait la liasse de billets roulés dans sa jarretière. Bientôt, elle bas de soie, de l’organdi et du crêpe Georgette, et tous la respecteraient. Nul ne la traiterait plus de roulure ou de traînée !
Arrivée au vieux moulin, elle s’arrêta et scruta l’obscurité. Tout était calme, elle allait pouvoir dissimuler son petit trésor loin des yeux fureteurs de Blandine. Elle cacha son vélo qu’elle recouvrit de joncs et glissa en silence vers la ruine de son enfance. Les ténèbres et les boursouflures du terrain lui offraient la meilleure des couvertures.
Soudain, le cri du chat-huant fendit la nuit. Margot se tendit, écouta. Au même moment, un rayon de lune déchira les nuages et s’écrasa sur la silhouette avachie du moulin. Elle mit ses mains autour de sa bouche et imita la chouette. Le chat-huant répliqua, faiblement. Un oiseau blessé, meurtri. Le cœur de Margot s’accéléra. À pas prudent, elle pénétra dans la ruine.
─ Il y a quelqu’un ?
Pas de réponse. Elle s’apprêtait à appeler à nouveau quand une poigne brutale lui comprima les lèvres. Elle se sentit cadenassée par une force violente, encastrée contre un corps massif. La main sur sa bouche la maintenait à lui broyer la mâchoire. D’instinct, elle se débattit, poussa ses grognements étouffés, ne récoltant en retour qu’une pression supplémentaire.
─ Tais-toi ! Je vais te lâcher, mais tu vas te taire ou je te tranche la gorge, c’est clair ?
À bout de souffle, les côtes prêtes à se briser sous l’étau de muscle, elle capitula. Avait-elle le choix ? L’homme relâcha son emprise. D’un bond, elle s’éloigna et donna un coup de pied dans le tibia de son tortionnaire. Il eut un bref gémissement de surprise.
─ Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
─ Margot… murmura une autre voix dans l’ombre, si faible qu’elle eût peine à l’entendre.
─ Raymond ? Raymond c’est toi ? C’est bien toi, tu es vivant !
Son cœur bondit dans sa poitrine. Raymond était là, étendu sur un matelas de paille moisie. Elle le devinait dans l’obscurité. Les larmes jaillirent de ses yeux tandis qu’elle se précipitait sur lui.
─ Raymond, Raymond c’est bien toi ! Si tu savais ce que j’ai eu peur !
─ Doucement, gémit Raymond, doucement.
La main de Margot glissa sur son torse et rencontra un liquide chaud et poisseux.
─ Du sang ! Raymond, tu es blessé ! Qui t’a fait ça ?
─ D’après toi, s’esclaffa l’autre homme.
─ Mais c’est terrible. Il faut faire venir le docteur.
─ Un docteur qui amènera les Allemands avec lui ! grogna l’inconnu.
Il se tenait derrière elle, si proche qu’elle pouvait sentir son souffle sur sa nuque.
─ Raymond a insisté pour que je l’emmène ici, mais je n’ai aucune confiance dans les pécores ! Ce sont des êtres faibles et manipulables à merci.
Sous l’insulte, Margot se dressa comme un diable.
─ Le docteur Herbert est un ami de la famille. Il n’aime pas les Allemands ! Et si vous avez quelque chose contre les pécores, alors, merci d’avoir reconduit Raymond et partez ! On prétend qu’ils recrutent chez les Anglais !
La virulence de cette gamine fit ricaner l’homme dans l’ombre.
─ D’accord, va le chercher ton toubib et magne-toi ! Mais gare si tu t’avises de prévenir les flics !
─ S’il n’y avait que vous, ce ne sont pas les gendarmes que je ramènerais, mais les Boches !
Elle se pencha sur Raymond et lui baisa le front.
─ Je fais vite. Oh ! Raymond, je suis si heureuse de te revoir…
Elle pivota sur ses talons et fila comme le vent. L’inconnu de l’ombre voulut la suivre du regard, mais déjà elle avait disparu. Le marais et ses pièges n’avaient pas de secrets pour elle, et si elle souhaitait s’y fondre, nul ne pouvait la retrouver.
─ Ne t’inquiète pas, Julien, hoqueta Raymond, on peut lui faire confiance. Le docteur Herbert est un brave homme.
─ Je l’espère, marmotta l’autre. Je l’espère.
Margot reprit son vélo et fila à toute allure vers le hameau, ignorant ses mollets en feu et sa fatigue. La brume s’écartait à son passage, comme pour lui éclairer le chemin. Enfin, les premières maisons du village apparurent. Une patrouille longea la chapelle des sept douleurs. Margot se jeta dans un recoin sombre, le souffle en suspens. Ils continuèrent leur route sans la voir. Le fracas de leurs bottes s’éloigna dans la nuit. S’étant assurée que la voie était libre, elle reprit sa course dans les ténèbres.
Le docteur Herbert n’habitait pas loin, une belle maison à deux étages. Margot gratta à la porte. Le médecin, qui arrivait tout juste de sa tournée, ne mit pas longtemps à ouvrir.
─ C’est toi, ma petite Margot. Que fais-tu là à cette heure ?
─ Docteur, c’est urgent. Il faut que vous veniez avec moi. !
Le docteur Herbert était le seul du village à posséder un sauve-conduit pour circuler après le couvre-feu. Il lui en coûtait de réatteler sa mule, mais la bête, comme si elle avait perçu la gravité de l’instant, piaffait déjà. Margot noua des chiffons épais à ses sabots bien que, dépourvu de fers, l’animal ne produisait guère de bruit en se déplaçant. Chemin faisant, elle expliqua ce qui avait motivé sa visite impromptue.
─ Tu as bien fait de venir me chercher, Margot, chuchota le docteur. Raymond, mon cher Raymond que j’ai mis au monde. Enfin, il nous revient.
─ Mais dans quel état !
─ Ne t’en fais pas, on va le sortir de là. Allez, hue, Cocotte ! Accélère un peu le pas.
Répondant à cet ordre, la mule se lança dans un petit trot silencieux. L’équipage couvrit la distance qui le séparait du lieu où étaient cachés les deux évadés en très peu de temps. Rien ne bougeait dans le marais, que le frémissement des joncs sous le vent et la fuite furtive d’un lapin. Derrière l’abri naturel d’un rideau de tamaris, Cocotte attendait, naseaux dilatés, oreilles tendues. Avait-elle deviné l’aspect clandestin de cette virée ?
Agenouillée aux côtés de son cousin, Margot lui tenait la main. En embuscade dans l’encadrement de la porte, le compagnon de Raymond faisait le guet, pistolet au poing. Le médecin ausculta le blessé, palpa la plaie et eut un froncement de sourcil.
─ Depuis combien de temps est-il ainsi ?
─ Deux jours, répondit l’autre, une patrouille à La Haye-Fouassière. Nous avons pu nous échapper, mais Raymond a pris une balle. J’ai fait ce que j’ai pu pour arrêter l’hémorragie, mais…
─ Il est brûlant de fièvre, se lamenta Margot.
Le docteur Herbert fit un pansement compressif.
─ Je ne peux pas le soigner ici. Je vais l’emmener chez de bons amis à moi, les Moinet. Ils ont un élevage de poules à la Garnache. Ils fournissent des œufs à la Kommandantur et les Boches les laissent en paix.
─ Vous êtes sûrs d’eux ? grogna l’homme.
─ Comme de moi-même.
─ Si vous n’avez pas confiance, vous pouvez toujours aller au diable, siffla Margot.
Norbert et Roseline Moinet ouvrirent sans discuter leur porte aux évadés. Ils avaient beaucoup d’estime pour ces jeunots qui risquaient leur vie dans le refus de la défaite. Viendrait le jour où ces hommes pleins de courage récupèreraient, au prix du sang, les rênes de la France. Pour l’heure, ils avaient besoin d’eux. Le couple installa les fugitifs dans une pièce dérobée, aménagée spécialement pour ce genre de situation et dont l’entrée était dissimulée par une massive armoire de pays.
─ C’est un gros risque que vous prenez, madame, reconnut le fuyard.
─ Pauvres p’tiots, je pouvais pas vous laisser dehors ! J’va vous faire une verveine chaude avec du miel pour vous réchauffer.
Norbert et l’évadé étendirent Raymond sur le grabat. En dépit de la vétusté de la cache, les draps étaient fraîchement lavés, une lampe à huile avait été disposée, ainsi qu’une petite table basse, un broc d’eau claire et une cuvette en émail. Les deux aviculteurs se tenaient toujours prêts à recevoir des fugitifs.
Le docteur découpa la veste souillée. Une profonde plaie perforait le ventre de Raymond. Une auscultation plus précise lui apprit qu’aucun organe vital n’avait été touché, mais l’infection gagnait. Le blessé grelottait de fièvre. Roseline apporta la bassine d’eau chaude, du savon et un linge propre.
─ Et Lucien ? demanda enfin Margot.
─ Il n’était pas avec nous à Dunkerque, répondit le soldat.
─ Vous voulez dire que… qu’il est…
─ Non, mademoiselle, rassurez-vous. Il a fui avant la bataille.
─ Insinuez-vous que mon cousin est un lâche ?
─ Lâche et déserteur. Il aurait dû être fusillé !
La gifle s’abattit sur le visage en friche de l’inconnu qui ne cilla pas.
─ Mon cousin s’est battu pour la France, vous m’entendez ! Ce n’est pas un lâche !
─ Margot, réussit à articuler Raymond, Julien a raison, Lucien a fui avant la bataille. Il… il a fui comme un lâche !
─ Tu donnes raison à cet homme ? Tu renies ton frère !
─ Margot, le lieutenant est mon supérieur…
─ Supérieur de quoi ? ! Vous n’êtes plus en guerre ! Vous n’êtes plus soldat ! Vous avez perdu la guerre !
─ Elle est loin d’être finie et nous ne sommes pas démobilisés, gronda Julien. Tant qu’il y aura encore un Allemand sur le sol français, nous nous battrons.
─ Si vous tenez tellement à vous battre pour la France, allez en Angleterre ! Le Général de Gaulle a appelé tous les militaires aptes à continuer le combat. Allez le retrouver !
─ Mais nous y comptons bien, mademoiselle, dès que Raymond sera sur pieds.
La nouvelle la fit chanceler. Raymond était revenu pour mieux repartir ! Raymond blessé, presque mort, et ce lieutenant arrogant. Oh ! Comme elle aurait aimé lui arracher les yeux, lui griffer le visage, lui enfoncer dans la gorge son insultant sourire ! De quel droit osait-il lui parler ainsi ? Une idée soudaine lui traversa l’esprit.
─ Où est Basile ? balbutia-t-elle.
L’évadé fit claquer ses talons dans un simulacre militaire.
─ Le deuxième classe Auger a rejoint votre Général de Gaulle à Londres. Lui aussi il a fui, mais pas dans la même direction.
La nouvelle lui coupa les jambes, elle chancela.
─ Londres, bredouilla-t-elle, il est à Londres !
─ À moins que le bateau dans lequel il s’est carapaté ait été bombardé !
─ Non ! s’écria-t-elle avec brusquerie, non, il n’est pas mort ! Il est vivant, je le sens, et il reviendra !
─ Et vous pourrez convoler tous les deux, c’est trop mignon.
Le ton sarcastique employé par ce prétentieux lui donnait envie de l’étrangler.
─ Taisez-vous ! Vous êtes odieux, pédant et mal embouché !
─ C’est bien toi sa petite fiancée, c’est ça ?
Elle eut un hoquet de surprise. Il s’esclaffa.
─ Ne fais pas cette tête, il était sous mes ordres. On a discuté, c’est tout !
─ Basile est sous les ordres de personne ! Il n’est pas un mouton !
─ Non, tu peux le dire, ricana-t-il de plus belle, une vraie tête brûlée !
─ Pourriez-vous sortir, s’insurgea le médecin, j’aimerais soigner mon patient dans le calme.
Penauds, les deux jeunes gens capitulèrent.
─ Basile est à Londres, murmura Margot pour elle-même, il ne sait même pas que ses parents sont morts.
Le docteur et Roseline restèrent enfermés presque une heure avec Raymond tandis que Norbert servait un coup de gnôle à Julien et Margot. Le brave homme tentait vainement d’engager la conversation, mais la glace qui s’était insinuée entre Margot et l’évadé semblait difficile à briser. Enfin, le médecin refit son apparition. Ses traits tirés et les cernes sous ses yeux dénonçaient son extrême fatigue, pourtant il aurait été prêt à passer une nuit de veille auprès de Raymond, si Roseline ne s’était pas spontanément proposée.
─ J’ai pu extraire la balle, annonça-t-il, mais il a perdu beaucoup de sang. Il lui faut du repos, beaucoup de repos. Rentre chez toi, petite Margot, je vais te ramener. Tu ne peux rien pour lui, Roseline va le veiller. Surtout, ne parle de cela à personne, il y va de notre vie à tous.
─ Je voudrais le voir avant.
─ Va, mais ne le fatigue pas, il est très faible.
Raymond reposait sur le grabat. Les yeux clos, il semblait dormir, le visage crispé sur la douleur que les calmants du docteur Herbert n’avaient pas réussi à apaiser. Roseline, assise sur une chaise, se leva en la voyant entrer et sortit pour laisser aux deux cousins un peu d’intimité. Margot s’accroupit à côté de Raymond et prit sa main. Il était brûlant.
─ Raymond ! Raymond, tu m’entends ?
Il ouvrit difficilement les paupières.
─ Margot, je suis tellement heureux de te revoir. J’ai eu si peur de ne jamais pouvoir revenir.
─ Tais-toi, ne dis pas de bêtises. Moi, je n’ai jamais douté que tu reviendrais. Et Basile aussi reviendra.
─ Il est parti, Margot. Il s’est enfui, lui aussi !
─ Ne dis pas ça ! Ne dis jamais ça ! Basile n’est pas un lâche ! Il va revenir, et Lucien aussi.
Raymond eut un sourire triste.
─ Je dois beaucoup à Julien, il m’a sauvé la vie.
─ Julien ? Ah oui, l’autre ! Je ne l’aime pas, il est si pédant ! C’est un sale type !
─ Ne crois pas ça, c’est un homme extraordinaire !
─ Oui, sans doute, siffla-t-elle, si tu le dis. Raymond, repose-toi, je reviendrai demain prendre de tes nouvelles.
─ Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Que tu m’apportes un pot de miel du père Auger. Tu n’imagines pas ce que ça a pu me manquer là-bas. J’en rêvais la nuit. Comment vont-ils ? La grand-mère ne doit pas être bien vaillante. Ils doivent être morts d’inquiétude pour Basile.
Devant le silence angoissant de Margot et son regard fuyant, Raymond sentit son estomac se nouer. Une sueur froide l’envahit.
─ Que leur est-il arrivé, Margot ?
─ Ils sont morts, les Boches les ont assassinés ! Ils ont prétendu qu’ils cachaient des tracts et des journaux clandestins dans leurs ruches !
─ Et c’était vrai ?
─ Je ne sais pas. Ils ont été dénoncés par le père Antoine. Sale vieux schnock, puisse-t-il pourrir en enfer !
Le ton sur lequel elle avait craché ces derniers mots fit une drôle d’impression à Raymond. Cette froideur, à laquelle elle n’était pas coutumière, prouvait qu’elle était sortie de l’enfance. Il s’interrogea. Comment avait-elle vécu ces mois d’occupation ? Comment s’était passée la vie à la ferme ? Comme si elle avait deviné ses pensées, elle répondit à sa question muette.
─ Les Allemands se sont installés chez nous. Trois soldats qui pillent tous les jours notre garde-manger. Puissent-ils s’étouffer ! Je crois qu’Annette a rejoint la résistance, elle sort souvent le soir et rentre au matin, exténuée. Colin est mort, elle hait les Boches à mort. Antonio a levé le pied lui aussi.
─ Il est républicain, il doit être dans la résistance également.
─ Avec Annette, tu veux dire ?
─ Je l’espère.
L’angoisse lui érailla la voix. Sa propre sœur appartenait à un réseau. Par son engagement, elle souhaitait sans doute venger Colin. Il se sentit las soudain. La fatigue, la tension, sa blessure et maintenant ces nouvelles, qui n’étaient pas des meilleures, eurent raison de sa conscience. Il ferma les yeux et sombra dans le sommeil. Margot lui baisa le front et le laissa dormir, l’abandonnant aux bons soins de Roseline.
Après avoir raccompagné Margot, le docteur dut expliquer à sa tante qu’il avait eu besoin d’elle pour l’aider avec un patient ; ce qui n’était pas vraiment un mensonge en soi, mais l’un comme l’autre se gardèrent de révéler le nom dudit malade. Ce petit discours évita à Margot une sérieuse réprimande. Margot eut le droit de se faire réchauffer une assiette de matelote d’anguille et dîna seule dans la cuisine. Le reste de la maisonnée était déjà monté se coucher. Annette était sortie…
Tout en mangeant, elle tenta de se remémorer heure par heure sa journée, mais rien à faire, son esprit se concentrait uniquement sur le retour de Raymond. C’était comme si elle n’avait pas vécu jusque-là. Mais, plus troublant, la voix de l’insupportable lieutenant résonnait dans sa tête, une voix rauque et grave, on ne peut plus masculin. Et son regard moqueur… Un sale type, vraiment ! Elle le détestait. Elle lui était reconnaissante d’avoir ramené Raymond, mais cela n’allait pas plus loin. Il voulait continuer à se battre ? Eh bien, qu’il aille rejoindre de Gaulle ! Qu’il débarrasse le plancher, et vite ! Sa seule présence lui était odieuse. Puisse-t-il être parti demain, quand elle irait voir Raymond.
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