Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 36 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 36

 

bien l’aimer. Elle se remémorait chaque détail de leur dernière étreinte. Son Seule dans sa chambre, étendue sur son lit, Margot passait et repassait dans sa tête le fil des jours écoulés. Chacune de ses pensées la ramenait à Julien. Julien qui savait si regard brûlant à faire fondre la pierre, ses gestes doux et possessifs à la fois, la chaleur de sa peau, sa voix veloutée, son sexe en elle ; cette part de lui qui l’investissait en entier, son sceau. Elle agrippa son oreiller à pleins bras et le serra fort. Julien… Ses lèvres sur les siennes avaient un goût onctueux. Elle y passa sa langue. Son bas-ventre s’embrasa, elle fut heureuse d’être seule dans son lit. Elle laissa glisser sa paume vers son intimité, dorlota son clitoris de l’index, cherchant à reproduire ses mouvements. Comment déclenchait-il en elle cette explosion de saveurs charnelles, ce feu qui se propageait dans tout son corps et la faisait trembler ? Elle eut beau faire, rien ne valait les caresses de Julien, les doigts de Julien, la langue de Julien. Furieuse, elle ramena sa main et y mordit pour apaiser sa déception.

La pluie s’était remise à tomber. Fichue saison ! Ce mois de novembre était épouvantable. Elle écoutait les sons de la maison, les loirs qui couraient dans le toit, les ronflements de l’oncle Léon et de la tante Solange. Nul bruit ne lui parvenait de la pièce mitoyenne, les deux Alsaciennes étaient sorties. Pauline avait quitté la ferme après le dîner, quant à Hortense, elle flirtait avec les Allemands dans leur dortoir. Martin et Blandine se partageaient la petite mansarde sous les toits. Blandine boudait parce qu’elle ne voulait plus être considérée comme une enfant. Bref, Margot était seule dans sa chambre.

Cette solitude lui pesait, les derniers mots d’Annette la hantaient. « Ma mort ne sera que le commencement ». Qu’avait-elle sous-entendu ? La souffrance la faisait délirer ; pourvu qu’elle ne commette pas de bêtise au nom d’un amour perdu. Avait-elle seulement songé à ses parents ? Que leur arriverait-il si par malheur, elle était arrêtée, interrogée ? Elle n’osait y penser. Pour l’heure, pelotonnée sous le gros édredon vert, elle tentait de se réchauffer. Le charbon et le bois manquaient ; la maison était devenue un supplice à chauffer.

Elle s’apprêtait à se laisser gagner par le sommeil quand une main froide s’écrasa sur sa bouche, étouffant son cri de surprise. Des lèvres qu’elle reconnut entre mille se glissèrent dans son cou. Un corps massif et vigoureux se blottit contre elle. Julien !

─ Julien, Julien, qu’est-ce que tu fais là ?

─ Margot, ma belle Margot, je ne peux plus me passer de toi !

─ Comment es-tu entré ?

─ Par la porte, elle était restée ouverte.

─ Tu es fou, c’est plein d’Allemands !

─ Rien ne pouvait m’empêcher de te voir.

Sa bouche prit possession de celle de Margot, ses mains palpèrent ses courbes, malmenèrent ses seins. C’était leur dernière nuit ensemble, il voulait en profiter, la savourer jusqu’à la lie. Elle feula, frissonna au contact glacé des doigts qui la déshabillaient, des lèvres qui la butinaient. Julien retira son pantalon, se glissa sous l’édredon et se cala entre ses jambes. Son membre rigide trouva sans mal le chemin de son antre humide et s’y planta. Elle poussa un râle de plaisir.

─ Déjà moite, ma sauvageonne, tu m’attendais.

Il se mit à ruer en elle, à caracoler, réprimant entre ses dents ses grognements de fauve. Cette dernière nuit, il la désirait à la hauteur de l’amour qu’il lui portait, intense et fusionnelle. Il voulait qu’elle garde longtemps le souvenir de son passage en elle. C’était un adieu, mais lui seul le savait. Elle s’extasiait de cette passion interdite, offerte par son amant qui avait bravé tous les dangers pour la rejoindre. Une véritable preuve d’amour. Chaque étreinte avec lui l’enveloppait dans une puissante spirale de bonheur.

Julien retint son orgasme autant qu’il put, pour le plaisir de l’entendre soupirer et gémir. Quand sa propre jouissance atteignit le point culminant, il se répandit dans un long râle étranglé, puis il se laissa retomber sur elle, haletant.

─ Margot, mon trésor.

Blottie contre Julien, savourant l’extase qui suit l’amour, des fourmillements plein les jambes et des étoiles dans la tête, Margot eût souhaité que cet instant dure toujours, que rien ne vienne jamais troubler cette quiétude.

─ On part après-demain soir par le train de 17 h 45, annonça-t-il enfin.

Se méprenant sur ce « on », elle se redressa sur les coudes, rayonnante de joie.

─ Partir ? Où ? Quand ?

─ À Paris, du moins, je crois.

─ À Paris ! Oh, Julien, Paris, c’est mon rêve ! Tu ne pouvais pas me faire plus plaisir.

─ Tu ne m’as pas compris, mon amour. Tu ne pars pas, juste moi et Raymond.

Douchée, elle se décomposa, passant de l’incrédulité à la stupeur.

─ Comment ça, vous partez ? Sans moi ? Je t’interdis, Julien ! Tu m’avais promis !

─ J’ai eu tort, les promesses de guerre ne valent rien. Mais je reviendrai après la guerre, je te promets que je reviendrai te chercher. Sur ce que j’ai de plus cher, je te le jure.

Il voulut la prendre dans ses bras, son contact la fit grésiller comme de l’eau jetée sur des braises ardentes.

─ Menteur ! Menteur ! Je ne te crois plus ! Tu t’es servi de moi, tu t’es moqué de moi. Tu es juste venu me baiser une dernière fois avant de foutre le camp ! T’es qu’un salaud !

─ Margot, ne dis pas ça ! Ce n’est pas vrai ! Je t’aime, je ne t’ai jamais menti !

─ Alors, prouve-le ! Emmène-moi avec toi !

─ Je voudrais, mais je ne peux pas, c’est trop dangereux. Il y a eu… du grabuge… Un de nos… hommes… a été arrêté et s’il parle… Nous devons partir, tu comprends, c’est une question de vie ou de mort.

─ La belle excuse, siffla-t-elle, je ne te crois pas !

─ Margot, je te jure que c’est la vérité !

─ Menteur ! Tu n’en as rien à foutre de moi ! Je ne suis qu’une paysanne pour toi ! Une petite catin que tu peux sauter quand tu veux !

─ Margot ! Écoute-moi ! s’écria-t-il en lui saisissant le visage à deux mains pour l’obliger à le regarder, je te dis la vérité ! Un de nos hommes a parlé, nous sommes tous en danger. Il y a déjà eu des arrestations, il y en aura d’autres ! C’est pour ça que j’ai dû déplacer les armes avec toi l’autre jour ! Il faut que tu me croies, c’est la stricte vérité ! Je n’ai pas d’autre choix que de partir et je ne peux pas t’emmener, ce serait trop dangereux. La guerre n’est pas un jeu, Margot, tu le sais ! Tu as déjà été témoin de leurs atrocités !

La colère de Margot retomba d’un seul coup, laissant place à la stupeur, puis à la peur. Du fond de sa mémoire jaillit l’image de Clovis Cormier, le visage en purée, dans le fond de la camionnette, en route vers une mort plus horrible encore. Tout son corps se mit à trembler. Julien la serra dans ses bras, l’embrassa.

─ Ne t’inquiète pas, Margot, tout va bien se passer. Mais tu comprends à présent pourquoi il faut qu’on parte, Raymond et moi.

─ Julien, on ne peut plus rien faire pour les arrêter, c’est impossible ! Ils sont plus forts. Tous ceux qui essaient meurent !

─ Ne dis pas ça, ne dis jamais ça ! Nous allons les vaincre ! Nous les chasserons de chez nous ! Nous saluerons le sacrifice de tous nos amis par une glorieuse victoire. Les Anglais ne nous abandonneront pas ni les Français d’outre-mer. On prétend que les Antillais franchissent les canaux à la nage pour rejoindre la France Libre. Nous allons vaincre, Margot, n’en doute jamais.

─ Mais combien devront tomber pour cela ? Combien de sacrifices ?

─ Plus encore périront, si nous ne faisons rien.

Margot se tut, l’esprit égaré dans de sombres pensées. Sacrifice, tel était le mot employé par Annette. « Je suis prête au sacrifice. Ma mort servira le pays ». Après cet étrange discours qu’elle lui avait tenu, Annette n’était pas rentrée à la ferme. Une suite d’idées terrifiantes s’emboîta dans sa tête à une vitesse vertigineuse. Qui avait été appréhendé et menaçait de dénoncer Raymond ? La réponse s’imposa d’elle-même, inscrite devant ses yeux en lettres de sang. Elle pâlit si fort que Julien la crut au bord du malaise.

─ Annette ! laissa-t-elle tomber d’une voix blanche, Annette a été arrêtée !

Le silence de Julien, son regard fuyant, confirma l’horrible vérité. Le cœur de Margot cessa de battre.

─ Ils vont la torturer, s’enroua-t-elle, ils vont la tuer !

─ Margot, je suis désolé !

─ Il faut la sauver ! Sauve-la, Julien !

─ Ma chérie, c’est impossible.

Elle tourna vers lui des prunelles brûlantes de colère, des prunelles dans lesquelles il put lire toute la souffrance du monde et sa propre faiblesse, et ce regard le foudroya.

─ Impossible ? Elle s’est sacrifiée pour vous ! Pour toi ! Ils vont la torturer ! La tuer !

─ Et elle risque de parler, c’est pour cela que nous devons partir.

─ Dis plutôt que vous allez fuir ! Lâche ! Tu vas aller la libérer !

─ Comment veux-tu… ?

─ Tu es résistant ! Fais libérer ma cousine ou c’est moi qui te dénonce !

Il mit cette menace sur le compte de la souffrance, mais cette détresse qu’il lut dans ses yeux, dans sa voix… Il se sentit soudain minable, inutile. Il ne pouvait rien pour Annette, rien, sinon espérer qu’elle meure assez tôt pour en dire le moins possible.

─ Margot, ce que tu me demandes est irréalisable.

Elle le dévisagea, immobile, glacée comme une statue de marbre, et puis l’orage éclata, la tempête se déchaîna. Elle se jeta sur lui, le frappa, le griffa à la joue.

─ Lâche ! Lâche ! Tu n’es qu’un lâche !

─ Ma chérie, tais-toi. Tu vas réveiller tout le monde.

─ Je m’en fiche, je veux que tous sachent que tu es un lâche ! Un couard ! Un pleutre ! Tu as peur ! Tu t’es servi d’elle comme tu t’es servi de moi ! Je te hais, je voudrais que tu sois mort !

Défigurée par la douleur, la colère et le désespoir, elle frappait son amant de toute sa hargne ; lui s’efforçait de la contenir, maladroitement.

─ Margot, essaie de comprendre.

─ Va-t’en, va-t’en ! Je ne veux plus te voir, ni toi ni Raymond ! Va-t’en et que le diable vous emporte ! Moi, je ferai libérer Annette ! Oui, je vais la libérer !

Julien tentait de la raisonner, de la bâillonner de sa main, mais rien ne pouvait plus endiguer ce torrent furieux. Plus rien ne pouvait sauver Annette, sa mort n’était qu’une question d’heures. Il se détestait.

Alertée par le bruit, Solange tambourina à la porte.

─ Margot, qu’est-ce qui t’arrive ? Ouvre-moi !

Cravaché par l’urgence, Julien bondit du lit et se rhabilla en hâte. Il achevait de boutonner son pantalon quand le battant vola en éclat et tante Solange fit irruption dans la pièce, suivie de Blandine la fouine et de l’oncle Léon. Un homme à moitié nu dans la chambre de sa nièce ! Solange s’étrangla. Margot, en tenue d’Eve, elle aussi, n’en finissait plus de pleurer.

─ Putain ! Salope ! éructa-t-elle, j’ai toujours su que tu n’étais qu’une traînée !

Sa canne de jonc faucha l’air et s’abattit sur le dos de Margot. Julien bondit sur la grosse femme et lui arracha sa badine.

─ Ce n’est pas une putain, rugit Julien, je vais l’épouser !

─ Va-t’en, voyou, ou j’appelle les Allemands !

Margot se redressa, les yeux bouffis de larmes.

─ Annette a été arrêtée ! À cause de lui ! Il va la laisser mourir ! Il ne fera rien pour elle !

Tante Solange blêmit, le sang se retira de son visage.

─ C’est pas vrai, c’est pas vrai ! cria Blandine d’une voix étranglée.

Solange hurla en se jetant sur sa nièce pour la battre de plus belle. Julien repoussa la grosse femme si brutalement qu’elle tomba en arrière et se mit à mugir.

─ C’est pas vrai, maman, Annette ne va pas mourir ! couina Blandine, c’est une menteuse ! Une bâtarde et une menteuse !

─ Je vous interdis… ! commença Julien.

L’oncle Léon s’interposa, étrangement calme pour un père frappé de plein fouet par la tragédie. C’était comme s’il avait deviné, dès le début, que cela finirait ainsi.

─ Allez-vous en, mon garçon, vous n’avez plus rien à faire ici, dit-il en le prenant par le coude, vous n’avez rien à vous reprocher. Je prendrai soin de Margot.

Julien resta un moment à contempler la scène. La grosse Solange étalée dans sa graisse, le nez dégoulinant de morve, et Blandine l’entourant de son chagrin tout aussi bruyant. Sur le pas de la porte, Martin ne comprenait pas ce qui venait d’arriver, mais une phrase tournait dans son jeune cerveau : Annette allait mourir. Sur le lit, serrant contre elle son édredon, Margot tremblait, le visage ravagé de larmes, son corps soulevé de soubresauts. Sur son dos, les zébrures rouges infligées par la canne de jonc de tante Solange.

─ Je t’aime, Margot, déclara Julien en retournant vers elle. Je ne t’ai jamais menti, je t’aime et je reviendrai te chercher.

─ Va au diable ! Je te déteste ! Ne reviens plus jamais ! Plus jamais ! Tu n’es qu’un salaud, un lâche et un menteur ! Disparais à jamais de ma vie ! Je maudis le jour où je t’ai rencontré !

Stupéfait par cette violence, par le regard halluciné de haine qu’elle lui adressa, Julien recula. La colère qui consumait Margot faisait briller ses yeux, il crut y voir des jets de flammes. Était-ce possible qu’ils se séparent ainsi après les tendres moments qu’ils avaient échangés ? Il n’avait pas voulu cela, en aucun cas. Raymond avait raison, il n’aurait pas dû venir lui dire au revoir, seulement, elle se serait crue abandonnée et cette idée lui était tout aussi insupportable.

Lâche ? Certes, il était fou de douleur à l’idée de laisser la sœur de Raymond entre les mains de ses bourreaux, mais c’eût été un suicide de lancer une opération pour la sauver. La Gestapo la tenait sous trop étroite surveillance. Une bonne partie du réseau était déjà tombé à cause d’Iphigénie. Champaubert avait promis de mettre un terme à cette hémorragie dans les plus brefs délais et, connaissant le chef de sa filière, il devinait aisément la signification de ses propos.

Léon le tira par le coude, l’entraînant avec lui, laissant les trois femmes seules avec leurs larmes et leurs cris. Soudain, en proie à une crise de folie, la tante Solange s’empara de sa canne de jonc ; elle frappa Margot de toutes ses forces, passant ses nerfs meurtris sur la jeune fille qui pleura de plus belle. Julien n’était plus là pour la défendre. Remorqué par l’oncle Léon jusqu’à la cuisine, ce dernier s’assura que le soldat de garde était parti uriner pour le faire sortir discrètement. Julien quitta la ferme ainsi qu’il était venu, furtivement, le cœur lourd. Quand lui serait-il possible de revoir Margot ? Lui pardonnerait-elle un jour ? Oui, se jura-t-il, car il reviendrait ! Il reviendrait et il trouverait les mots pour lui expliquer. Il saurait l’aimer comme elle le mérite.

***

Au même moment, dans les sous-sols de l’hôtel de Charrette, siège de la Gestapo, à Nantes, Annette attendait la sentence. Elle tremblait. Elle avait froid. Elle avait peur. Elle avait mal. Elle chercha à se recroqueviller sur elle afin de se protéger les yeux de la violente lumière allumée jour et nuit, la privant de sommeil, mais une intense douleur l’en empêcha. Une impression que ses entrailles allaient exploser. Un de ses organes avait dû éclater. Elle cracha un jet de sang, émit un long râle d’agonie. L’atroce souffrance lui faisait presque oublier les brûlures de cigare sur ses seins et son visage, l’infâme déchirure de son sexe brutalement pénétré à maintes reprises. Cinq individus, dont cette ordure de Michel Paillard, avaient pris tout leur temps pour la violer.

Dénoncée, elle avait été dénoncée ! Sous la torture, elle avait à son tour donné Ganaël. Il avait été arrêté et, tant par jeu que par sadisme, ses bourreaux avaient pris un malin plaisir à le martyriser dans la pièce voisine. Des hurlements inhumains, des borborygmes désarticulés, le fracas des os qui se brisent se perdaient dans les couloirs. Ils allaient mourir, tous. Ils y étaient préparés. On meurt tous un jour. Mais il y avait la souffrance,

l’agonie, la torture. « On n’est pas tous des Katow[37] », lui avait dit Ganaël.

Dans un bruit de clef, la porte s’ouvrit, lentement. Dans l’encadrement lumineux jaillit une silhouette sinistre, ange de la mort sonnant le glas du jugement dernier. Elle ne distinguait pas les traits de son visage, mais elle sut qui il était et pourquoi il était là. La délivrance, enfin. Pour la première fois depuis son arrestation, elle autorisa ses yeux tuméfiés à pleurer. Ses lèvres éclatées s’étirèrent sur un fragile sourire.

L’homme referma la porte derrière lui, un geste méthodique et simple qu’il allait souvent répéter durant les années à venir, et s’avança vers la jeune martyre. Elle tendit vers lui les moignons sanglants de ses mains. Ses doigts brisés n’étaient plus qu’une bouillie d’os et de chair. Un sentiment de pitié s’empara de lui. Il n’y avait rien à dire ; tous deux se comprenaient. De sa poche, il sortit un bonbon enveloppé de papier argenté. Du cyanure. La fin de ses souffrances.

─ As-tu parlé de Boadicée et de Champaubert ?

La voix de l’homme était douce et pleine de compassion, mais aussi péremptoire. Elle secoua lentement la tête. Non, elle n’avait rien dévoilé. Seul le nom de Ganaël avait franchi ses lèvres, pour l’instant. Elle l’articula si difficilement que l’ange de la mort dut se pencher tout près de son visage pour saisir, dans les borborygmes qu’elle prononça, le nom du libraire retenu dans la cellule mitoyenne. Champaubert ? Non, elle ne l’avait pas encore dénoncé, mais bientôt… très bientôt… elle parlerait s’il ne lui donnait pas ce cyanure.

Il détacha le papier et approcha le contenu de sa bouche, telle une hostie sacrée. Elle entrouvrit ses lèvres réduites en charpie. Le bonbon glissa sur sa langue, dans sa gorge. Une brûlure atroce lui enflamma l’estomac. Ses spasmes secouèrent son corps. Un jet d’écume mousseux et sanguinolent jaillit de sa cavité buccale tordue de douleur. Dans un dernier hoquet, elle s’affaissa, la tête sur la poitrine, heureuse et libérée. Dans une lumière blanche, Colin lui souriait. Elle allait enfin le retrouver.

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