Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 11
Septembre 1940, Vendée
avec un héroïsme chevronné, la France plongeait dans les ténèbres d’une L’été s’acheva et la routine s’installa. Tandis que l’Angleterre se battait toujours contre l’invasion d’Hitler, faisant front aux multiples attaques aériennes occupation qui semblait devoir durer. Un linceul opaque recouvrait le pays. L’obscurantisme régnait. La collaboration avait fait tomber les masques. Chacun, à présent, affichait le bellicisme qui fleurissait en lui. On s’épiait, on se jaugeait, on réglait ses vieux comptes en envolées épistolaires. Et Dieu qu’il y en avait des fantômes dans les placards des familles, même les plus sages. Jeanne Maisonneuve, du service de l’état civil à la mairie de Bouin, fut la première à en subir les conséquences. Un méchant corbeau souffla aux oreilles pétainistes qu’elle tenait des propos séditieux et écoutait la radio anglaise en cachette. On l’envoya en Allemagne d’où elle ne devait jamais revenir. La zélée Huguette Grondin, dont les doigts étaient encore couverts de l’encre utilisée pour la lettre de délation, prit sa place. Et ses collègues s’empressèrent de lui montrer le plus grand respect…
Jour après jour, la liste des abstinences auxquelles durent se plier les Français s’allongea ; leurs ceintures se serrèrent. Sur les voies ferrées, les wagons de marchandises ployaient sous les denrées vitales qui partaient vers l’Allemagne, et les Français regardaient passer, impuissants, ce flot de nourriture dont ils devaient désormais apprendre à se priver. Au mois d’octobre, les tickets de rationnement firent leur apparition. Tous durent brandir le précieux sésame devant les épiceries, les boulangeries, les boucheries, les charcuteries, les poissonneries, ce qui ne les dispensait pas d’interminables queues. Tout était comptabilisé, limité, interdit. Charbon, tabac, savon, textile, pour tout il fallait des coupons.
─ Ils finiront par nous demander des tickets pour respirer ! bougonnait l’oncle Léon.
Dans les campagnes, on s’organisait. Tout se marchandait, tout s’achetait. Ainsi l’avait prédit Charles-Hubert Tesseron, les petits débrouillards sortirent la tête de l’eau. Margot était de ceux-là… Elle se levait aux aurores pour traire les vaches avec ses cousines, puis pédalait de village en village, poussant de temps à autre jusqu’à Nantes pour écouler des denrées rarissimes dans la grande ville. Elle s’y rendait en train depuis la gare de Bouin, ou celle de Machecoul lorsqu’elle voulait cacher son voyage à sa tante.
Peu à peu, la liste des victuailles qu’elle proposait à la vente s’allongea. La composition des pâtés se diversifia : lapin, faisan, canard. Parfois, une vieille poule, incapable de pondre, y trouvait sa place. Avec du suif, de la graisse de cochon et de la paraffine, elle fabriqua aussi des savons ou encore de la pâte dentifrice, pas toujours efficace, mais qui donnait l’impression aux utilisateurs d’avoir les dents propres. Les Allemands étaient ses meilleurs clients pour ces deux derniers produits. Les enfants s’étaient organisés en une véritable coopérative de récupération de mégots dont elle faisait des cigarettes. Le père Auger continuait à lui confier son miel.
Revenant à la nuit tombée, ivre de fatigue, elle rencontrait souvent le soldat Dirk Enning, dont les yeux couleur de poudre à fusil, brillants et sombres comme des soleils noirs, contrastaient avec sa blondeur angélique. Son regard s’accrochait à ses pas avec une insistance odieuse. Elle dissimulait le dégoût qu’il lui inspirait par une effronterie à toute épreuve. Dirk Enning ne parlait pas français, aussi, chaque fois qu’elle le croisait, l’agréait-elle d’un jovial « Bonjour, monsieur l’abruti ! », ou bien, « Bonsoir, monsieur l’abruti ! ». D’autres fois encore, elle différait sa formule de politesse en un : « Alors, crétin, comment ça va ce matin ? ». Régulièrement, le soldat Enning la gratifiait d’un vague hochement de tête. Pas un trait de son visage ne bougeait, comme si ce type avait été taillé dans le granit.
Quand Annette se trouvait sur son chemin, ces deux-là s’ignoraient. Elle passait devant les Allemands, le regard étrangement fixe. S’élevant au-dessus de la haine qu’il suscitait, Dirk Enning portait sa flûte à ses lèvres et se mettait à jouer des airs doux et mélodieux. Margot, lorsqu’elle entendait cette musique, sentait son cœur s’alléger. Elle n’eut jamais le courage de lui demander de quoi il s’agissait. Elle ne sut donc pas qu’elle écoutait Mozart pour la première fois.
Un matin qu’elle avait décidé de rester à la ferme pour prendre un peu de repos, elle trouva dans la boîte aux lettres une enveloppe salie, froissée et criblée de tampons. D’une main tremblante, elle s’en empara et peina à reconnaître l’écriture. Son cœur manqua un battement. Elle eut un cri de stupeur, puis un hoquet de joie. Les larmes l’assaillirent. Le soldat Dirk Enning, qui sortait à moto, lui lança un regard de biais. Serrant le pli dans son poing crispé, elle se précipita vers la cuisine, faisant sursauter Solange qui récurait le fourneau.
─ Une lettre de Raymond ! claironna-t-elle.
À peine eût-elle achevé sa phrase que deux harpies se jetèrent sur elle en pépiant. Il s’en fallut de peu que Blandine et Solange lui arrachent l’enveloppe des mains. Annette avait abandonné son ouvrage et pressait ses paumes sur son cœur. Hortense et Pauline, les deux réfugiées de l’est pour qui Raymond n’était qu’un fantôme hantant la maison, s’approchèrent avec respect. Tous se rassemblèrent autour de l’âtre dans lequel brûlait un maigre feu de peuplier. Margot déchira l’enveloppe d’une main fébrile.
Chèrs parents,
Enfin la possibilité de vous écrire. Je ne peus m’étendre, le papier coute une fortune. Je suis au camp de Bathorn en Westphalie. Nous avons été fais prisonniés à Bray-Dune apré des jours d’atente sous les bombes et les tirs d’obu. Nous avons du creusé des tombes pour les soldats allemands, tandis que nos propres mors été jeté dans une fosse commune et recouverts de chaux vive. Parmi eu, j’ai vu mes amis, ce avec qui nous avions combatu et tenté en vain de repousser l’envahisseur.
Toute ces journés sous les bombes, à entendre hurler, agoniser, à marcher sur des cadavres, c’été à devenir fou. Partout une odeur d’essence et de chaire calcinée. Et rien à manger, plus une goutte d’eau. Quant les Allemands sont entrés dans la ville, nous nous sommes rendus sans résistance. Dans un camp de prisonniés, au moins pourrions-nous dormir et manger.
Je suis sans nouvelles de Lucien. J’espère qu’il n’a pas péri sous les bombes.
J’ai aussi perdu Basile. Il cherchait à s’embarcer pour l’Angleterre, il est assez gonflé pour avoir réussi. Je n’ai pas vu son corps dans les fosses communes.
Notre lieutenent a déchiré ses grades pour rester avec ses hommes. Il refuse les traitemants de faveur réservés aux officiers et considère que sa place est parmi nous. Je l’admire. Il ne nous a jamais rien demandé qu’il ne fasse lui-même. Un sacré réconfort pour les hommes dont le moral est au plus bas.
On raconte que le Maréchal négocit pour nous faire rentrer chez nous, j’espère que cela ne tardera plus. Je prie tous les jours pour que nous puissions être ensemble pour les fètes.
Je vous embrasse tous,
Raymond.
Margot lisait, des trémolos dans la voix. Tante Solange ruminait son chagrin derrière un mouchoir à rayures qu’elle écrasait sur son nez dégoulinant. Chaque virgule, chaque point se ponctuait d’un « Oh, mon Raymond ! Quel malheur, quel malheur ! ».
L’oncle Léon, avachi dans son canapé, pipe bourrée de mauvais tabac, respirait bruyamment. De grosses larmes roulaient dans les sillons de ses joues plissées.
Margot replia la lettre. Un silence s’installa que nul n’osa interrompre. De l’âtre crépitant, une braise de bois trop vert éclata, faisant sursauter la maisonnée. Hortense se rua pour la ramasser. Annette se racla la gorge.
─ J’ai entendu dire… que certains soldats avaient réussi… à fuir. C’était la panique. Il se peut… il se peut que Lucien et Basile aient pu s’embarquer pour l’Angleterre.
─ Il se peut aussi qu’ils soient morts ! dit Blandine d’un ton qu’elle voulut grave.
─ Blandine, gronda Margot, ces choses-là ne se disent pas ! Tu devrais avoir honte d’émettre de telles pensées !
Piquée au vif, Blandine rougit. Dehors, les soldats effectuaient leurs exercices dans la cour. Comme s’ils avaient compris que leur présence indisposait, aucun n’osait frapper à la porte sans une véritable raison. En dépit des ordres reçus, ils s’obstinaient à payer leur consommation : œufs, beurre, lait, légumes… Quand ils partaient tôt le matin en manœuvre ou rentraient tard le soir, ils se montraient le plus discrets possible. Malgré sa rancœur, Margot leur en était grée. Annette, quant à elle, refusait toujours de les saluer.
─ En Alsace, dit Pauline, ils coupaient les doigts des enfants pour qu’ils ne puissent jamais tenir un fusil !
─ Tais-toi, l’interrompit Hortense, ce sont des histoires pour effrayer les enfants ! Les prisonniers de guerre sont protégés par la Convention de Genève et le maréchal a promis qu’ils reviendraient avant Noël.
─ Noël, c’est bientôt, murmura Margot.
─ Parole d’un vieillard gâteux ! cracha Annette. Ce vieux lécheur de bottes tremble devant les Boches ! Il a vendu la France ! Il a vendu ses soldats ! Ils ne reviendront pas ! Ils les laisseront mourir de faim !
─ Ne dis pas ça ! éructa Margot, ne dis jamais ça ! Ils sont en vie, je le sais ! Je le sens ! Tu es pleine de haine et cela t’aveugle ! Je suis désolée pour Colin, c’est dramatique, cependant la vie continue. Nous devons continuer d’espérer ! Raymond, Basile et Lucien sont vivants, et ils seront bientôt parmi nous.
Les deux cousines s’affrontèrent du regard. Il y avait dans leurs yeux autant de fureur que de défiance. Margot frémit ; elle ne reconnaissait plus Annette. Elle toujours si gaie et enjouée, qui rêvait de famille et d’enfants, n’était plus qu’une ombre lugubre enveloppée du linceul de la mort. La haine qui la consumait avait fait d’elle une âme de métal. Elle n’était pas la seule à avoir perdu un être cher. Partout autour d’eux, les foyers comptaient un défunt ou un disparu. À la haine et au désir de revanche s’ajoutait la faim, la peur. L’insurrection grignotait petit à petit les esprits. Il avait commencé à creuser son chemin dans l’âme meurtrie d’Annette. Dans l’ombre, le papillon de la boîte de Pandore semait les étincelles qui embrasaient doucement les cœurs.
─ Il est beau d’avoir encore des rêves, siffla-t-elle. Moi, ils m’ont pris le seul que j’avais.
Sur cette dernière tirade, elle monta dans la chambre. Margot devina qu’on ne la verrait pas avant le soir. Elle rangea la lettre dans sa poche, elle comptait la garder sur elle afin de pouvoir la relire, encore et encore, des fois qu’un message secret lui apparaîtrait. Raymond était vivant ! Prisonnier, mais vivant ! Cette pensée à elle seule aurait pu égayer sa journée. Il n’en fut rien. Elle savait que les conditions de détention des simples soldats étaient épouvantables et rien ne lui disait que Raymond, au moment même où elle avait parcouru la lettre, était encore de ce monde. Ce lieutenant qui avait eu le courage de se dégrader afin de rester avec de simples troupiers lui donnait envie à nouveau de croire en l’espèce humaine. S’il existait des individus d’une telle abnégation, alors peut-être que tout n’était pas perdu.
Et puis il y avait Basile et Lucien, qu’étaient-ils devenus ? Vivants ! Ils étaient vivants ! Elle le voulait ! Il fallait qu’ils le soient. Elle porta la perle rose de la mer Rouge, ce fragile pendentif offert par Basile, à ses lèvres. Puisse sa médaille de baptême lui porter chance et le lui ramener. Après tout, s’il revenait vivant, peut-être finirait-elle par l’épouser ?
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