Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 40 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 40

 

 

Une silhouette qui ne lui était pas inconnue. Et soudain, la lumière se fit Le vélo-taxi se faufilait sur les pavés. Christian déposa Margot à la gare d’Orléans [41] et s’attarda à la regarder se déhancher sur ses chaussures à semelles compensées. dans ses souvenirs, son cœur se serra. C’était la cousine d’Annette ! La petite catin qui se pavanait au bras de Keisner. Pas étonnant qu’elle fricote avec sa roulure de sœur. Il eut une grimace de colère amère. Cette traînée vivait tandis qu’Annette… Il grimpa sur son vélo et fila dans les rues que le jour en s’amenuisant délestait de clarté. Bientôt, ce serait le couvre-feu, il devait faire vite. Il n’avait pas prévu cette course.

Annette… Son âme saignait. Elle aurait fini par l’aimer, par oublier son petit fiancé mort sur le front. Il aurait été patient. Comment aurait-il pu effacer de son esprit cette sombre nuit de mars ? Il gelait à pierre fendre, un épais tapis de poudre blanche avait envahi la forêt du Gâvres. Ils avaient attendu l’homme parachuté de Londres dans cette fermette de Bouvron, sans bois pour se tenir chaud, que la chaleur de leurs corps qui s’étreignaient. Elle s’était offerte à lui, les yeux voilés de tristesse, puis elle avait pleuré. Il l’avait bercée tendrement pendant qu’elle sanglotait, « Colin… Colin… »

Perdu dans ses pensées, il ne repéra pas la bicyclette qui le suivait…

Margot avait juste eu une seconde pour la chaparder. Son propriétaire, occupé à livrer un colis, n’avait rien remarqué. Le temps qu’il se retourne et son engin avait disparu. La voleuse avait tourné au coin de la rue, obnubilée par le vélo-taxi qui filait à vive allure. Pourquoi cette intuition qu’elle devait le suivre ? Une pulsion soudaine, une voix dans sa tête qui lui soufflait de le prendre en chasse. Il était trop tard à présent pour revenir en arrière. Le dernier train était parti et, quoiqu’il arrive, elle devrait passer la nuit à Nantes, sauf à rouler soixante kilomètres sur une bicyclette volée.

Le soir tombait vite à cette époque de l’année. La silhouette du vélo-taxi se fondait dans la brume qui s’élevait, sinueuse, changeant les rares promeneurs en ombres fantasmagoriques. Un vent de courage soufflait dans ses veines.

Enfin, sa quête toucha au but. Christian ne s’était à aucun moment rendu compte qu’il avait été suivi. Il s’engagea dans le Bouffay et continua jusqu’à un immeuble dont le rez-de-chaussée était occupé par un atelier de reliure. Ce dernier était fermé depuis que son propriétaire, juif, s’était réfugié au Portugal avec sa famille, en 1940. Il s’engouffra dans le hall et, poussant son engin, traversa la cour intérieure. Soudain, il se retourna. Il lui sembla que la porte d’entrée avait mis plus de temps que d’habitude à se rabattre. Immobile, il attendit. Personne. Pas un bruit, pas une ombre. Un maigre rai de lumière filtrait sous les volets clos d’un appartement du troisième, le reste était plongé dans le noir. C’était comme si l’endroit avait été déserté par ses habitants, peuplé uniquement de fantômes et de courants d’air. À vivre en proscrit, on finissait par devenir paranoïaque. Redoutant qu’on lui dérobe son gagne-pain, il enferma son véhicule dans un local dont il avait la clef et pénétra dans le second bâtiment. L’électricité à cette heure venait d’être coupée. Il alluma sa lampe torche et descendit vers les caves.

Margot le suivit, ses chaussures dans les mains, guidée par le faisceau de lumière et le bruit de ses pas. Prudemment, elle s’engagea à son tour dans l’escalier humide et glacé, infesté de salpêtre. Elle progressait à tâtons, indifférente au froid qui lui rongeait les pieds. Arrivée en bas, elle entendit Christian frapper à une porte. Des coups feutrés. Un code. La bonne mémoire de Margot l’enregistra. Quelqu’un ouvrit. Une voix d’homme, qui n’était pas celle du chauffeur de taxi, s’éleva. Après un bref échange, l’huis se referma. Elle patienta dans le noir, le cœur battant, que tout fût redevenu calme. Elle ne pouvait plus reculer. Elle devait savoir ce qui était arrivé à Annette.

À l’aveugle, elle se dirigea à son tour vers la porte, frôlant le mur de ses doigts pour se guider. Elle recomposa le code… attendit, le souffle court. Le loquet bougea, lourdement. Le battant pivota, découvrant le visage parcheminé d’un septuagénaire qui plissa les yeux sans la reconnaître. Elle l’écarta sans attendre qu’il lui demande qui elle était et pénétra dans la cave. Une odeur de vinasse et de sueur l’agressa, mais aussi celle, acide et répugnante, de l’urine. La lueur fantomatique d’une lampe à acétylène éclairait l’étroit réduit, transformant les humains retranchés en spectres d’un autre monde. Leurs silhouettes se découpaient en ombres chinoises sur les murs humides.

─ Ganaël a parlé, laissa sourdement tomber une voix qu’elle identifia aussitôt comme étant celle de Christian. Ces salauds se sont acharnés, personne n’aurait pu résister. Il faut prévenir tous les agents, changer les planques.

─ Tout a été fait après l’arrestation d’Iphigénie, répondit une femme. Ganaël ne savait rien de plus. Ils l’ont torturé pour rien, les imbéciles !

Margot tressaillit. Une de ses chaussures lui échappa. Un bruit mat sur le sol. Tous les visages convergèrent vers elle.

─ Qui est là ?

Elle resta figée sur place, pétrifiée comme un chat dans les phares d’une voiture. Avant qu’elle ait eu le temps de réagir, elle se retrouva plaquée contre une table, le canon froid d’un revolver écrasé sur la nuque.

─ Arrête, qu’est-ce qui te prend, Christian ? aboya le vieil homme de la porte.

─ C’est la pute de Keisner ! Cette garce m’a suivi !

─ Lâche-la, je la connais. On n’a rien à craindre d’elle.

Margot tressaillit. Cette voix ! Cet accent ibérique ! Antonio, le réfugié espagnol qui travaillait à la ferme !

─ Tu la connais, Quintana ?

─ Oui, et je me porte garant d’elle.

─ C’est une espionne, grogna un type vêtu d’une épaisse chemise de flanelle à carreaux.

─ Ce n’est pas une espionne. Achille et Saint-Elme se sont souvent servis d’elle.

─ À ta guise… mais c’est ta responsabilité. Si elle tente de nous filer entre les doigts.

L’homme à la chemise de flanelle traça un trait sur son cou avec son pouce, Christian relâcha Margot qui fit un écart. Antonio s’approcha d’elle, un pâle sourire aux lèvres. Il n’avait pas su protéger Annette. Il devait la protéger, elle. Un à un, elle dévisagea les êtres de l’Ombre. Christian et Antonio, le vieillard de la porte, celui à la chemise de flanelle… et cette femme ! Un frisson lui parcourut l’échine. Qui était cette créature qui posait sur elle ses prunelles de braise ? Sur ses lèvres carmin se dessinait un sourire sans aménité.

─ Elle ne manque pas de courage pour oser venir seule jusqu’ici. Ainsi elle t’aurait suivi ? Elle ferait donc un meilleur agent que toi.

─ C’est une catin ! grogna Christian, furieux de s’être laissé berner par une gamine.

Victoire, puisque c’était elle, toisa Margot. Ses yeux brasillaient comme deux émeraudes serties de cils d’ébène. Ses longs cheveux noirs étaient maintenus sur sa nuque par deux épingles à tête d’argent. Margot soutint son regard. Sa beauté, sa stature et son élégance tranchaient dans un décor aussi sordide. Il semblait impossible que cette superbe brune aux allures de bourgeoise puisse fricoter avec cette engeance populaire, pourtant elle se trouvait là, impérieuse et cruelle. Margot avait peur, mais elle refusait de le montrer. Annette, elle, n’aurait pas tremblé.

─ C’est vous qui l’avez assassinée ! Vous avez tué ma cousine !

Les mâchoires de Victoire se crispèrent, un pli mauvais déforma son beau visage. La veine de son cou se durcit. Saisissant le menton de la jeune fille, elle lui releva la tête, l’observant en silence. D’une bourrade, Margot se libéra. La résistante interrogea Antonio du regard.

─ Elle parle d’Iphigénie, répondit-il d’une voix d’outre-tombe.

─ Je parle d’Annette, ma cousine, cracha Margot. Vous lui avez ordonné de séduire un colonel allemand et de le tuer. Elle a été vendue par l’un des vôtres, elle a été torturée…

─ Elle est morte, laissa froidement tomber Victoire, elle a avalé du cyanure. Trop tard, hélas, elle avait eu le temps de dénoncer l’un d’entre nous.

Margot chancela, ainsi Lydie avait dit la vérité. L’amertume l’enflamma.

─ La blâmeriez-vous ? Combien de temps tiendriez-vous face à la torture ? C’est si facile d’envoyer les autres à la mort, c’est autre chose que de l’affronter soi-même.

─ Je n’ai pas de leçon de morale à recevoir d’une petite pute comme toi ! éructa Victoire. Tu ne sais rien de nous ! Tu baises avec les Boches pour des bas de soie. Une aubaine pour toi, cette guerre ! Elle va te permettre de d’extirper de ta condition !

Choquée par ces mots, Margot considéra gravement Antonio et Christian. Ces deux-là avaient aimé Annette et pourtant ils l’avaient laissée partir. Un sentiment étrange l’envahit, un sentiment qu’elle n’avait encore jamais ressenti, même quand la tante Solange la frappait, même quand Sidonie Grondin et Marie-Ange Pelletier, ses camarades de classe, la battaient à l’école. La haine, la vraie, celle qui saisit le myocarde et le broie. Le sang dans ses veines se changea en venin. Elle se mit à maudire cette femme si belle au cœur de glace, et tous ceux qui se trouvaient dans la cave. Même Antonio n’échappa pas à sa colère.

─ Vous êtes un monstre ! Vous êtes tous des monstres ! Des lâches et des assassins !

Levant la main, Victoire tenta de la frapper, son geste faucha le vide. Vive comme une anguille, Margot esquiva et fila à toutes jambes, bousculant le vieux de l’entrée, oubliant ses chaussures. Elle venait d’atteindre l’escalier quand elle entendit hurler Victoire.

─ Rattrapez-la, elle ne doit pas s’enfuir !

Christian et Antonio se ruèrent à sa suite. Margot traversa la cour de l’immeuble, ouvrit la porte cochère à toute volée et s’élança dans la rue, ignorant les pavés qui meurtrissaient ses pieds nus. Un brouillard opaque s’était levé, trompant ses repères, mais rien n’aurait pu l’empêcher de fuir. Ses poursuivants, plus rapides qu’elle, se rapprochaient inexorablement. Leur souffle rauque dans son dos la fouettait. Tentant le tout pour le tout, elle tourna et retourna dans les venelles du vieux Nantes, cherchant à les semer. L’écho de sa course résonnait dans la brume fantomatique qui noyait le Bouffay.

Soudain, une ombre énorme fendit le voile de brouillard et fonça sur elle. Un brusque crissement de pneus. Un choc terrible. Margot s’envola dans les airs pour retomber lourdement. Son premier réflexe fut de se relever, mais une douleur intense dans son corps la paralysa. Le sang tambourinait dans sa tête comme s’il voulait la faire éclater. Prisonnière de ses meurtrissures, elle vit avec horreur l’officier allemand s’approcher et se pencher sur elle. Elle tendit ses mains pour le repousser, la bouche ouverte sur un cri muet.

Une seconde silhouette se dessina dans son champ de vision. Dans les limbes embrouillés de son cerveau, elle entendit une voix d’homme, une voix qui ne lui était pas inconnue.

─ Margot, mon Dieu, mais… que fais-tu là ? Et dans quel état es-tu ?

Le halo masqué des phares de la voiture ne lui permit pas de reconnaître Charles-Hubert Tesseron. Ses lèvres remuèrent, mais la violence du choc lui avait coupé le souffle, si bien qu’elle ne put prononcer la moindre parole.

─ Charles Hubert, Sie kennen dieses Mädchen[42] ?

─ Oui, s’empressa de mentir Charles-Hubert Tesseron, c’est ma filleule. Elle a encore dû s’enfuir du pensionnat. Les sœurs de Notre-Dame vont m’entendre !

Margot essaya bien encore de bouger, mais sans succès. La pluie pénétrait ses vêtements et son corps, la faisant fortement grelotter.

─ On ne peut pas la laisser comme ça, dit Charles-Hubert, je vais la ramener chez moi.

L’officier la souleva doucement et l’installa avec tout autant de délicatesse sur la banquette arrière de la Mercedes noire. Les images tournaient dans sa tête à une vitesse folle. Elle avait vécu tant de choses aujourd’hui. Les mains de Beuscher sur sa gorge, Lydie, le repère des résistants, la femme au sourire cruel, l’accident, Charles-Hubert… Annette était morte ! Seul cela comptait. Elle était morte. Julien et Raymond étaient partis ; elle restait seule, perdue dans une ville où elle n’avait que des ennemis. Sa tête bourdonnait. Ses yeux se fermèrent et elle sombra tout à fait.

La voiture démarra, emportant dans son ventre la jeune fille inconsciente. Tapis dans l’encoignure d’une porte cochère, les deux résistants n’avaient pas bougé.

 

À suivre…

Vengeance en bas de soie, tome 2 :

 

Les Ombres du Marais

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Remerciements:

 

Un grand merci à mes amis et complices pour leur aide à lʼélaboration de ce

roman:

Flavie P, Sandra P, Olivier des Y et Constance M

 

♥♥♥♥♥

 

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Lexique

 

[1] Pommes de terre originaires de l’île de Noirmoutier

[2] Surnom donné au port des Brochets de Beauvoir-sur-Mer.

[3] Nom donné aux pièges à ragondins.

[4] À cette époque, on coupait la queue des chevaux, une opération particulièrement barbare pas

toujours pratiquée par un vétérinaire. Cette pratique, la caudectomie, est aujourd’hui interdite.

[5] Surnom donné aux enfants dans cette région.

[6] Nom donné à l’unité aérienne allemande durant la seconde guerre mondiale.

[7] Défense aérienne

[8] Royal Air Force, armée de l’air britannique.

[9] Avion de combat allemand.

[10] Division d’infanterie

[11] Nantes

[12] Il ne s’agit pas ici du célèbre appel du Général De Gaulle diffusé sur les ondes le 18 juin 1940,

mais celui moins connu du 22 juin 1940.

[13] Héroïne du roman « L’amant de Lady Chatterley ».

[14] First Aid Nursing Yeomanry : Unité féminine indépendante d’infirmières, affiliée à l’armée

britannique.

[15] Livre qu’Hitler a écrit lorsqu’il se trouvait en forteresse, à Munich, et dans lequel il explique ses

ambitions et sa politique.

[16] Lors des guerres de Vendée qui opposèrent royalistes aux républicains de 1793 à 1796 ; en 1799,

1815 et 1832.

[17] Nom donné aux soldats royalistes en raison du cri de chat-huant utilisé pour communiquer entre

eux. Chouans étant une déformation de chat-huant.

[18] Kriegsgefangener, prisonnier de guerre.

[19] Service de Travail Obligatoire.

[20] Marché de Nantes.

[21] Accusateur public célèbre pour avoir envoyé à la mort plus de deux mille personnes lors de la

Révolution.

[22] Cité ouvrière située dans le quartier des Batignolles, à l’est de Nantes. Aussi appelée « cité de

bois » du fait que les maisons étaient construites en bois.

[23] Gigantesque hangar construit en 1901 pour stocker les bananes venues des Antilles, situé quai des

Antilles, sur l’île de Nantes. Aujourd’hui un des hauts lieux touristiques de la ville, notamment

avec les célèbres « machines de l’île »

[24] Paul Bocq et Henri Adam, emblématiques chefs du premier réseau nantais. Henri Adam fut fusillé

au Mont-Valérien le 16 février 1942. Paul Bocq parvint à s’évader et rejoignit les FFL en Afrique.

[25] Fait authentique

[26] Surnom donné à la bicyclette du fait de son importance à cette époque où il n’y avait plus

d’essence.

[27] Cochon non castré, utilisé pour la reproduction.

[28] Route submersible reliant le continent à l’île de Noirmoutier, réputé pour sa pêche à la palourde à

marée basse

[29] Variété de brioche à la crème, typique de la Vendée.

[30] Terme de boxe désignant le soigneur/ préparateur.

[31] Mussolini avait envoyé un corps expéditionnaire italien afin d’aider Franco.

[32] Nom donné au drapeau breton

[33] Célèbre acteur de ces années-là.

[34] Après le coup d’état des généraux Franco et Mola en Espagne, en 1936, près d’un demi millions

d'Espagnols fuyant la guerre tentèrent de passer la frontière des Pyrénées, malgré le froid, la neige

et les bombardements. Cet épisode tragique fut nommé la retirada.

[35] Argot de « cigarette ».

[36] « Merde », ce mot est censé porter chance.

[37] Personnage de la « Condition Humaine », de Malraux.

[38] Partie du navire prolongeant l’étrave

[39] Poissons chassant en haute-mer

[40] Il est à Paris !

[41] Nom donné à la gare de Nantes

[42] Vous connaissez cette jeune fille ?

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