Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 13
Novembre 1940, Bouin, Vendée
foyers privés de bois et de charbon, réquisitionnés pour les Allemands, ne Avec le retour des mauvais jours, la situation empira. À la faim contre laquelle les Français devaient lutter vint se greffer le froid ; un froid humide et pénétrant que les parvenaient plus à chasser. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, dans la nuit du 16 novembre, une terrible tempête frappa les côtes. La mer en furie brisa la digue. Des milliers d’hectares de sols nourriciers furent submergés, avalés par les flots, changés en l’espace de quelques heures en un gigantesque charnier à céréales. Les habitants des fermes s’étaient rués dans les greniers, écoutant mourir, impuissants, le bétail captif de leur étable. Au petit matin, ils découvrirent toute l’ampleur du désastre. Des milliers d’heures de travail transformées par un caprice des éléments en une bouillie amère de terre stérile.
─ Même la mer est contre nous, se lamenta l’oncle Léon.
Pour renflouer la digue et déblayer les dégâts, les Allemands firent appel à la main-d’œuvre qui coûtait le moins cher : les prisonniers de guerre d’origine coloniale, les tirailleurs sénégalais. Les enfants du village découvrirent pour la première fois des hommes à la peau noire. Certains, croyant à des ogres, s’enfuirent en courant.
─ Regarde Annette, s’exclama Martin en désignant un de ces infortunés Africains, il est tout sale le monsieur !
─ Il n’est pas sale, répliqua Margot, c’est leur couleur naturelle.
Leurs sabots plantés dans la boue, les femmes de la ferme observaient
ces Français des antipodes, les lettres KB[18] peintes en gros dans leurs dos tel le sceau de l’infamie, une pelle jetée sur leurs épaules voûtées. Ils avançaient en cohorte, misérables et décharnés, sous la menace des fusils allemands et des crocs de leurs chiens.
─ De bien vilains bougres qu’on nous envoie là, marmonna la tante Solange.
─ Des tirailleurs sénégalais. Pauvres diables, bougonna Hortense.
─ Des soldats qui se sont battus pour la France, coupa Annette, des êtres qu’on a arrachés de force à leur pays natal pour servir de chair à canon, en première ligne. Et maintenant, ils ne valent pas plus qu’un chien !
Margot jeta un coup d’œil au berger allemand, gras au poil brillant, qui grognait entre les jambes de son maître.
─ Certains chiens sont mieux traités que d’autres !
─ Allons, les enfants, se reprit tante Solange, nous allons être en retard à la messe.
Et la petite troupe se remit en route, longeant l’interminable colonne de détenus à la peau noire, vêtus de loques, le regard vitreux. Annette laissa sa famille partir, s’attardant encore à contempler le déplorable spectacle de ces hommes venus du bout du monde réduits à trimer comme à l’époque de l’esclavage. Il y avait bien longtemps qu’elle ne croyait plus en Dieu. Qu’avait-il fait pour eux ? Colin était mort. Où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse, cette terrible réalité serait présente, tel un cauchemar qui plus jamais ne la quitterait. À présent, elle menait sa propre vie, ne rendant plus compte à personne, et personne ne lui en demandait.
Trois jours plus tard, elle se rendait à Nantes…
***
Novembre était de glace et, tandis qu’elle descendait la rue Voltaire, Annette ne cessait de grelotter. Elle portait un pantalon sous sa jupe de laine noire et deux chandails qui lui donnaient l’allure d’une baudruche gonflable. Sa longue chevelure auburn était enroulée sous un épais foulard mauve et les semelles de ses bottines fourrées de peaux de lapin claquaient sur le trottoir. Une ordonnance d’Allemands croisa son chemin. Ils lui sourirent de façon grivoise, sans aucune gêne. Ils prenaient plaisir à être envahisseurs, le gîte était agréable et l’occupée facile. Ils se confondaient en courbettes et bienséance pour s’octroyer l’amitié des Français, mais Annette n’était pas dupe. Hitler n’avait pas investi l’Europe pour que ses troupes fassent les yeux doux aux autochtones. Ils avaient raflé près de 45
000 hommes pour le STO[19]. La colère grondait dans les profondeurs de la ville. Le drapeau nazi flottait sur les tours du château. Ils avaient réquisitionné l’hôtel d’Aux pour y faire leur Feldkommandantur, et l’hôtel de Charrette était devenu le siège de leur police : la Gestapo. Les fonctionnaires s’étaient mis à leur service et s’échinaient à bien effectuer leur travail. Les amis d’hier s’étaient mués en ennemis implacables. L’usage du breton était interdit.
Au théâtre Graslin, on jouait Wagner et Berlioz, et les officiers s’y rendaient au bras de belles Nantaises concupiscentes. Banquiers et financiers cupides se rompaient en courbettes devant l’envahisseur. C’est que les affaires étaient florissantes à qui maîtrisait la flatterie, et les Allemands savaient se montrer reconnaissants à qui leur léchait les bottes.
Annette eut une pensée pour Victoire, sa chef de réseau, dont les propos anti-allemands avaient fermé les portes du théâtre. Seuls les appuis de son beau-frère, Charles-Hubert Tesseron, collaborateur de la première heure, lui avaient épargné la déportation. La grande pianiste qu’elle était ne donnait plus de récitals. Ses doigts ne couraient plus sur les touches d’ivoire et d’ébène ; ils jouaient aujourd’hui sur un tout autre instrument : la presse clandestine de la rue de la rosière d’Artois. Celle-là même où la jeune Vendéenne se rendait, ce soir de novembre 1940.
Une averse l’obligea à s’abriter sous le porche d’un immeuble. Deux femmes s’y trouvaient déjà, silhouettes sombres noyées dans leurs persiflages ; trop vieilles pour s’afficher sur le tableau de chasse d’un prédateur, trop pleutres pour se révolter, trop bêtes pour en profiter, trop molles pour coucher, juste assez mesquines pour ergoter.
─ Mon Dieu, ces prix qui augmentent. Comment voulez-vous subsister, ma bonne dame ?
─ Je suis allée à Talensac[20] ce matin, pénurie de poisson ! Vous vous rendez compte ?
─ Les Témenlis, vous ne saviez pas ? Des Juifs ! Et le laitier ? Communiste !
Annette frissonna. Le venin gagnait le monde. À vivre dans la défiance et la crainte d’être dénoncé, chacun se recroquevillait sur soi-même. Afin d’être bien vus de leurs nouveaux maîtres, beaucoup s’empressaient de se
mettre à leur service avec un zèle à faire pâlir Fouquier-Tinville[21], se montrant parfois plus barbares que les Teutons. La veulerie dominait. Rien d’autre ne comptait plus que le ravitaillement et les démarches administratives pour obtenir, dans le respect de l’institution vichyste, les précieux tickets de pain. Les morts pouvaient donc mourir en toute tranquillité, les vivants avaient bien plus urgent à faire et à penser. Il ne fallait pas perdre sa place dans la queue d’approvisionnement.
Annette reprit son chemin vers la rue de la Rosière d’Artois, malgré la pluie qui transperçait son manteau de feutre et lui glaçait les os. Arrivée devant l’immeuble, elle s’arrêta, fit semblant d’ajuster son foulard sur sa tête pour s’assurer qu’elle n’était pas suivie, poussa la lourde porte métallique, traversa sans bruit le hall désert et se dirigea vers les caves. Elle descendit l’escalier étroit pour se retrouver face à une deuxième porte sur laquelle elle frappa le code convenu. Un coup, trois coups, un coup. Le vantail s’ouvrit sur un type au profil d’aigle, mal rasé.
─ Salut, Prosper ! J’ai eu de la peine à venir. Il y a des Boches partout !
─ Il y a toujours des Boches partout !
Le bruit d’une presse, ronron clandestin d’un gros félin de métal dont le ventre crachait des tracts anti-allemands, tournait en sourdine. Ganaël, le libraire, surveillait les impressions.
Christian, assis sur une caisse de munitions, frottait le canon de son Lebel avec un chiffon graisseux. Il leva les yeux sur la jeune fille qui venait d’entrer, détendit ses bras et se massa la nuque. Il aurait eu besoin d’un bon café, bien chaud, bien noir, comme le faisait sa mère. Il était debout depuis cinq heures du matin. Il continuait à faire le taxi, mais la vue de sa ville noyée d’uniformes, de lettres gothiques, d’affiches de propagandes et de croix gammées, attisait en lui la flamme de la vengeance. Si cela ne tenait qu’à lui, il zigouillerait tous ces Boches à lui seul. Une grosse bombe et il ferait péter la Feldkommandantur, la Gestapo et le commissariat de la rue Garde-Dieu. C’en serait fini des Allemands, des traîtres et des collabos !
Aujourd’hui, il avait chargé deux blondes décolorées au visage outrageusement fardé. Deux garces en bas de soie qui riaient à gorge déployée sans se soucier des pauvres hères affamés. Il les avait déposées devant l’hôtel de la Duchesse Anne où elles venaient retrouver leurs amants. Elles lui avaient jeté le prix de sa course à la figure en gloussant. Il haïssait ces femmes-là et il savait de quoi il parlait. Sa propre sœur, Lydie, était l’une d’elles !
Son regard revint à Annette. Elle, c’était différent. Elle était comme lui, il était comme elle. Ils respiraient pour laver l’affront. Jamais ils ne ploieraient. Leur vie ne leur appartenait plus. Ils devinaient qu’ils ne survivraient pas à cette guerre ; ils n’en avaient pas l’intention. Ce qu’ils voulaient, c’était tuer autant de Boches qu’il était possible. À la différence des autres, ce n’était pas le patriotisme qui dictait leurs actes, mais la vengeance, le désir d’abattre l’ennemi. Christian avait compris au premier coup d’œil qu’ils étaient semblables. Il aimait Annette, même s’il savait que ce n’était pas réciproque. En guise de cœur, elle n’avait plus qu’une urne funéraire où reposaient à jamais les cendres de Colin. « Je t’aime », cette formule toute faite n’existait plus pour elle, alors il ne la prononçait jamais. Même quand ils faisaient l’amour, il ne lui disait pas, bien qu’il en crevât d’envie. Il l’aimait pour deux.
Lors de l’offensive de mai 1940, Christian avait vu mourir ses amis dans les Ardennes. Il avait vu leurs corps déchiquetés. Il les avait entendus hurler, pleurer, gémir. Il avait regardé la mort en face, avait senti son odeur, celle de chair en décomposition et des cadavres qui brûlaient. Il avait eu peur, peur à s’en chier dessus. Un obus avait explosé, le projetant dans les airs. Abasourdi, il avait eu du mal à croire qu’il était encore vivant. Il avait ouvert les yeux, aveuglé par un nuage de cendre et de poussière. Il s’était redressé, pataugeant dans une boue écarlate. Une douleur dans sa main gauche. Un, deux, trois. Il avait dû se tromper. Il avait recompté. Un, deux, trois, il manquait bien deux doigts. Il avait fouillé les alentours à leur recherche. Il les cherchait encore quand un second obus avait explosé, le rejetant dans la glaise. Un choc violent, un poids sur son corps : des lambeaux de chair humaine, chauds et visqueux, une chair qui n’était pas la sienne. Il avait ôté les tripes et les bouts d’os collés à son uniforme, il avait vomi et jeté sa veste au loin. Les pieds en sang dans ses chaussures trouées, ses bandes molletières durcies par la boue, il avait fui comme tant d’autres pour échapper aux Allemands. Les scènes auxquelles il avait assisté sur le chemin du retour, il ne les oublierait jamais…
La presse continuait d’imprimer sous l’œil attentif du libraire. Les femmes de la cité de bois s’organisaient pour distribuer des tracts. Les
affiches anti-nazis fleurissaient sur les murs des Batignolles[22] et du hangar
à Bananes[23]. Il y a deux jours, les membres du groupe de Bocq et
d’Adam[24] avaient fait sauter le dépôt d’armes sur l’hippodrome du Petit
Port[25]. Et ce soir, la ligne de pylônes électriques qui reliait Nantes à Châteaubriant allait être détruite. Même s’ils étaient encore peu nombreux en cet hiver 1940, les hommes de la Résistance ne perdaient pas espoir que d’autres les rejoignent bientôt.
Le signal. Prosper alla ouvrir. Une femme pénétra dans l’imprimerie clandestine, grande, belle, chevelure de jais, peau laiteuse et d’immenses yeux d’émeraude. Elle toisa les combattants de l’ombre de ses prunelles térébrantes.
─ Demain à treize heures, nous partirons pour Sucé-sur-Erdre. Le rendez-vous est fixé dans un lieu que je vous dévoilerai au dernier moment.
─ La confiance règne !
Ignorant la réplique mi-moqueuse, mi-acerbe de Ganaël, elle continua.
─ Nous irons à deux véhicules. Prosper conduira la camionnette. Les explosifs seront cachés dessous.
─ À moi tous les risques !
─ Il nous faut plus d’armes, cracha Christian en se levant, beaucoup plus d’armes, que fait de Gaulle ? Ils sont bien jolis, ses discours, mais on ne repousse pas des tanks avec des lance-pierres !
─ Patience ! Des armes, il en viendra bientôt, parachutées du ciel. Il faut sécuriser les zones de largage. Pour cela, ils vont nous envoyer un officier chargé d’organiser les réseaux, un certain Chateauvieux. Chaque action réussie est un pas de plus vers la victoire. Un travail de longue haleine et qui demandera beaucoup de sacrifices, cependant, nous ne devons pas perdre espoir, et surtout, nous devons rester soudés. Ah, dernière chose, vous laisserez vos vrais papiers ici, rien qui puisse faire le rapprochement avec vos familles, encore moins avec les autres membres du réseau.
Sans un mot, Ganaël essuya ses mains couvertes d’encre avec un chiffon sale. Bouquiniste dans la vie, la guerre avait fait de lui un imprimeur clandestin, ses tracts l’avaient condamné à mort. Mais qui pouvait accuser Ganaël le sage, le discret, d’être un terroriste ? Il détestait se battre. Soutien de famille pour sa vieille mère impotente, il était resté à Nantes pour tenir sa boutique quand les copains étaient partis au front. Ils n’étaient pas tous rentrés, les copains… et lui, le petit libraire qui n’aimait ni les flingues ni les conflits, qui ne mangeait pas de viande pour ne pas tuer d’animaux, allait ce soir avec ses compagnons faire sauter une ligne de pylônes électriques. Un acte qui le rangerait définitivement dans la catégorie des renégats.
Quelques heures plus tard, la petite troupe prenait la route de Châteaubriant…
Nuit noire, lune blanche, tout était calme. Les arbres se penchaient avec curiosité pour regarder passer les silhouettes armées de piques et pioches. Les hommes creusèrent la terre sous le rail, silencieux tels des fauves à l’affût. Un, deux, trois bâtons de dynamite, le fil, un détonateur… Le cri du chat-huant ! Le signal, tous se turent et écoutèrent… Non, ce n’était qu’une chouette dérangée dans sa chasse par le martèlement des pioches. Rassérénés, ils reprirent le travail.
Le sifflement de la locomotive leur laissa juste le temps de s’éloigner. Christian déroula le fil, brancha le déclencheur. Le moteur de la Prima Quatre tournait au ralenti, Annette au volant s’apprêtait à mettre les gaz. Le train se rapprochait. Son gros œil voilé rampait sur les rails en gémissant. Christian crispa ses trois doigts sur le détonateur, retint son souffle… abaissa la manette.
Déflagration de feu dans l’obscurité. La terre éventrée rugit. La chouette s’envola. La locomotive eut un soubresaut d’indignation avant de se disloquer. Le conducteur et son mécanicien furent broyés dans le métal brûlant. Quand les soldats survivants parvinrent à s’extirper des wagons, les résistants étaient déjà loin. « Terroristes ! Sabotage ! » Il n’y avait plus personne pour répondre à leur hargne, que le souffle de la nuit qui se moquait. Les âmes vengeresses avaient fui dans le manteau des ténèbres.
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