Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 26
de couverts, des tintements de verres. Combien de temps resta-t-elle inconsciente ? Une méchante migraine lui tambourinait les tempes. Autour d’elle, un étrange bourdonnement humain, des cliquetis
─ Tout va bien, Mademoiselle ?
Elle écarquilla les yeux devant l’officier penché sur elle et retint un cri d’horreur. Philippe Beuscher ! Salopard, il l’avait dénoncée ! Elle était perdue. Ils allaient l’arrêter, la fusiller ! Et Raymond ! Raymond était en danger ! Il fallait le prévenir. Elle voulut se redresser. Ouille, sa tête ! Elle se frotta l’arrière du crâne, ses doigts découvrirent une bosse.
─ Tu t’es cogné en tombant, la rassura la patronne, mais je crois que ce ne sera pas trop grave.
Elle était allongée sur une banquette dans le fond de la salle. Les clients déjeunaient, indifférents à ce qui lui arrivait. Elle avait envie de crier « Au secours, ils veulent m’arrêter ! Aidez-moi ! », seulement, elle devinait que cela serait inutile. La priorité des Français était leur estomac, nul ne lèverait le petit doigt pour elle. Les larmes lui montèrent aux yeux.
L’Allemand passa son bras sous sa tête et l’aida à se relever avec une douceur surprenante. Par-dessus son épaule, la peroxydée dardait sur elle un sourire de chat malicieux.
─ Je me souviens, oui, balbutia Margot, j’avais rendez-vous…
─ Apparemment, il t’a posé un lapin, ricana la blonde.
─ Vous tremblez, vous avez froid, dit l’Allemand. Madame Ingrid, un verre de schnaps pour la jeune demoiselle.
─ Non, non, je vous remercie, je voudrais m’en aller.
Elle tenta de se lever, mais ses jambes chancelèrent et elle retomba. Sa tête tournait.
─ Tu ne devrais pas partir, suggéra la peroxydée, t’es toute pâle et toute maigre. Tu n’as pas bouffé depuis quand ?
─ Je n’ai pas faim.
─ Bien sûr que si, insista l’officier, la cuisine de madame Ingrid vaut les meilleures tables de la ville. Et puis, mademoiselle a raison, vous ne pouvez pas partir le ventre vide, ce serait criminel. N’est-ce pas, madame Ingrid ?
─ Assurément, répliqua l’intéressée en lui collant un verre de schnaps dans les mains que l’Allemand l’obligea à boire, je vais la requinquer, moi, cette petite ! Elle n’a que la peau sur les os. J’ai un navarin d’agneau aux petits légumes du jardin, vous m’en direz des nouvelles ! ajouta-t-elle, complice. En entrée, je vous prépare une salade de mortadelle aux pousses d’épinard.
─ Alors c’est décidé, s’exclama l’officier, je vous invite !
Un navarin d’agneau aux petits légumes ! Ces mots lui ravivèrent l’appétit. Et cette bonne odeur de cuisine qui flottait dans la pièce, comment résister ? Au diable que son hôte soit allemand, son estomac lui dictait sa conduite. Revigorée par cette idée, elle but une gorgée de schnaps, trop vite ! L’alcool lui brûla le gosier et lui piqua les yeux.
─ Tiens, dit la blonde en lui tendant le paquet contenant les livres, tu as laissé tomber ça.
Margot le lui arracha presque des mains et grogna un vague merci. La blonde la toisa encore un peu, mi-moqueuse, mi-amusée, puis, décidant qu’elle n’avait rien à ajouter, elle tourna les talons et retrouva ses amis.
Madame Ingrid installa l’officier et son invitée sur une table isolée, coupée du reste de la salle par une épaisse plante verte. La perspective d’un bon repas avait redonné des couleurs à Margot, ce dont son hôte se félicita. Il se présenta : colonel Markus Keisner, arrivé à Nantes depuis trois mois. Avant, il était à Paris. Ah ! Paris ! Petite nostalgie au fond du cœur. Les Parisiennes ! Si gaies, si savoureuses ! Exquises dans tous les sens du terme ! Enfroufroutées de plumes et de soieries, légères sur toute la longueur de leurs cuisses, sublimes dans leur fourreau de satin, tintinnabulantes de bijoux et de perles, riantes, suaves… aimées… Oh ! comme elles étaient aimées, et comme elles rendaient bien cet amour !
─ Vous pourriez être tout ça, mademoiselle, si vous le vouliez.
─ Et ensuite ?
─ Ensuite, l’opéra, les beaux hôtels, la soie et l’astrakan. Je vous comblerai de cadeaux. Je pourrais me montrer très généreux.
─ Et ensuite…
Margot sauça son assiette avec son doigt qu’elle portait à sa bouche, pensive. Devenir la maîtresse d’un officier, ne plus avoir faim, ne plus avoir froid, ne plus avoir peur… Elle tourna la tête vers la blonde et ses acolytes qui dégustaient leur café. Un café pour une fille à soldat, de l’astrakan pour une fille à colonel. Oui, Margot avait envie de porter de l’astrakan, du vison, du chinchilla, du loup, du renard bleu. Elle voulait sentir le satin sur sa peau, la soie épouser ses formes, la mousseline virevolter autour de ses jambes, le champagne couler dans sa gorge. Elle désirait être choyée, traitée en princesse. Cette proposition était tentante, d’autant que le colonel était très séduisant. Brun, les yeux noirs, l’expression affirmée, masculine, un
faux air de Charles Boyer[33] qui n’était pas sans lui déplaire. Si le gros Helmut ou cet imbécile de Viny lui avaient fait cette suggestion, elle leur aurait craché au visage. Dirk Enning était joli garçon, d’une beauté méphistophélique. De plus, il n’avait pas un sou. Sa maigre solde de soldat lui offrirait à peine un repas médiocre dans un rade miteux de Machecoul. Markus Keisner, c’était autre chose. Il n’était pas seulement riche, il avait du pouvoir. Il pourrait la mettre à l’abri du besoin et des restrictions, faire d’elle une femme choyée, adorée. Mais cela signifiait coucher avec un Allemand, un de ces monstres qui avaient déjà fait tant de mal à son pays, à ses amis. Un de ceux qui avaient tiré sur Raymond et failli le tuer. Un de ceux qui torturaient, violaient, fusillaient. Un de ceux qu’Annette combattait. Non, malgré toutes les bénédictions qu’elle pourrait en obtenir, jamais elle ne serait la maîtresse d’un Allemand.
À la fin du repas, Markus Keisner demanda à madame Ingrid la carte des douceurs. Il préférait le mot « douceur » à « dessert », plus poétique d’après lui. En cette période troublée, douceur avait une autre saveur pour d’innombrables bouches criant famine. Markus savait les regards affamés qui gémissaient sous ses pas, et que pouvait-il, lui, officier de la Wehrmacht ? Il obéissait aux ordres, comme des milliers d’Allemands. Il croyait en Hitler, le sauveur du peuple qui avait relevé l’Allemagne. Après le traité de Versailles, en 1919, le mark ne valait rien avant, absolument rien, dévalué, mutilé, anéanti. Les Français s’étaient comportés comme de véritables tortionnaires, humiliant la population de la Rhénanie occupée. C’étaient les Allemands alors qui mourraient de faim et souffraient. Le Führer leur avait rendu leur dignité. Il avait récuré l’Europe de la fange judéo-maçonnique qui saignait le peuple. Il débarrasserait la France de ses souillures. Avant leur arrivée, le beau pays des Droits de l’Homme et du Citoyen était devenu un repaire à métèques. Ses sous-hommes tiraient les civilisations vers le bas. Hitler allait redresser tout ça.
─ Nous allons nettoyer ce pays de la vermine qui le ronge. Ayez confiance ! Viendra le jour où nos deux pays ne formeront plus qu’un seul. Une puissance prospère et invincible.
Il lui prit la main et soupira devant leur piteux état.
─ Vous, si belle, si délicate, obligée à travailler comme une bête de somme. Je veux vous arracher à ça.
─ Vous êtes officier, colonel de surcroît. Vous avez accès aux endroits les plus beaux, les plus luxueux, pourtant vous déjeunez ici, dans cet estaminet insignifiant…
─ Eh là, si madame Ingrid vous entendait !
─… avec une fille comme moi.
─ Je vais vous surprendre. Je préfère la compagnie des filles comme vous, fraîches et spontanées, à celle de ces poules qui se trémoussent sous nos nez en espérant les miettes de notre clémence. Quant à cet estaminet, j’y venais souvent lorsque je vivais ici. Je vous étonne ? J’ai habité Nantes, avant la guerre. Je dois reconnaître que j’y ai de merveilleux souvenirs. Aussi, quel bonheur d’avoir été muté ici !
Surtout en revenant à la place du maître, songea Margot avec amertume.
Madame Ingrid apporta une tarte aux myrtilles. Margot racla son assiette avec une gourmandise non feinte.
─ J’ai de la corne sur les mains, les ongles crottés. Je n’ai pas d’éducation, ou si peu. Je ne suis pas pour vous.
─ Quel gâchis, de si beaux yeux ! Êtes-vous certaine que cette vie vous convienne ? Vous devriez vous vêtir de soie, de satin, de vison. Les Allemands sont très généreux, vous savez… Je saurai vous rendre heureuse. Je vous installerai ici, à Nantes. Je possède un agréable appartement sur le quai de Versailles, il n’attend qu’une présence féminine pour l’égayer. J’aimerais que vous soyez cette présence. Vous êtes si jolie. Je ne crois pas avoir jamais été troublée par une femme et pourtant on ne peut pas dire que vous soyez à votre avantage.
À ce moment, la blonde et ses compagnons se levèrent dans un tumulte de rires. Margot leva la tête, leurs regards se croisèrent. La blonde s’attacha à la dévorer des yeux, une dernière fois, comme pour ne jamais oublier ce visage, un air gourmand sur les lèvres. Mal à l’aise, Margot se tortilla sur sa chaise.
Il y avait tellement de vrais dans les propos de Markus Keisner. Qui pouvait prétendre aimer vivre avec les cochons, patauger dans les fientes de poules, se fagoter comme un sac ? Cette proposition chantait dans sa tête. Plus jamais froid, plus jamais faim. Finies les insultes et les moqueries. Elle se surprit à rêver qu’elle était sa maîtresse ; la maîtresse d’un officier. Elle se vit monter les marches du théâtre Graslin, vêtue d’un fourreau de satin crème, une cape de chinchilla sur les épaules, une rivière de diamants autour du cou, des pendants assortis à ses oreilles. Nul n’oserait la traiter de bâtarde. Non, à la place elle serait une… pute à Boches !
Elle tressaillit. L’image du lieutenant Julien Meynard inonda son esprit.
Sale petite pute à Boches ! ricanait-il, tu n’es qu’une pute à Boche !
Elle chassa vivement cette image de ses pensées. Elle détestait cet homme, comme elle haïssait ce colonel qui la couvait d’un regard à la fois conquis et dominateur. Robe de satin et manteau de vison, mais pour cela, il lui fallait coucher avec l’ennemi, trahir Raymond, Basile et Lucien, souiller la mémoire de Colin. La voix railleuse du lieutenant Meynard vrombit à nouveau dans sa tête.
Pute à Boche ! Pute à Boche !
─ Oui, lâcha-t-elle d’un timbre éraillé, oui, cela me convient.
Le colonel insista pour la raccompagner à la gare en voiture. En posant le pied hors de la grosse Hotchkiss beige, Margot sentit sur sa nuque une houle de regards haineux. Ravalant la flopée d’injures muettes qui fondait sur elle, elle avança, visage crispé, au bras du bel officier allemand. Elle avait l’habitude de marcher dans un cortège de médisance. « Putain ! » « Fille à soldat ! » Ces injures à peine murmurées, juste pensées, étaient si fortes et si puissantes qu’elle les reçut de plein fouet, et pourtant elle ne lâcha pas le bras du colonel.
─ Si vous changez d’avis, vous me trouverez à l’hôtel de la Duchesse Anne.
Elle hocha la tête sans répondre ; elle ne le devait pas. Elle ne trahirait pas Raymond, ni Basile, ni Annette, ni Clovis. Ce dernier était-il encore en vie ? Elle espérait que ce ne fut pas le cas. La torture était plus douloureuse que la mort.
Et si tout s’arrêtait là ? Elle tomberait, raide, sur le sol. Il y aurait les badauds, les faux culs, les mielleux et tous se rueraient sur elle. La pauvre môme, si jeune, si jolie… votre épouse, Monsieur l’Officier ? Non, bien sûr, votre maîtresse. Hein, qu’elles sont mignonnes les petites femmes de France ? Fini la guerre, l’Occupation, les longues virées à bicyclette dans la campagne, le pain gris, les pas bottés. Elle serait morte et la vie continuerait. Le train quitterait Nantes sans elle et personne ne le remarquerait.
Mais elle respirait toujours.
Non, ma belle, tu ne crèveras pas maintenant, ce serait trop facile. Tu vas affronter le regard noir de la jeune femme aux cheveux auburn qui sort de la gare à cet instant et se dirige vers l’homme à la main mutilée. Et elle, Annette, ta propre cousine, te voyant en compagnie d’un officier allemand, te maudira de toute son âme. Elle ne laissera pas sous-entendre que vous vous connaissez.
Margot et Annette se croisèrent sans la moindre parole et continuèrent chacune leur route vers leur destin…
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