Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 37
Novembre 1941, dans un train entre Nantes et Paris
en direction de Paris. Le compartiment était bondé. Les Français, obligés de Vingt-quatre heures après la pénible scène d’adieu qui l’avait arraché à Margot, Julien, sous couvert d’une nouvelle identité, montait avec Raymond dans le train, se tasser ou de voyager debout, dardaient des regards agressifs aux wagons sur les portes desquels on pouvait lire la mention Nur für die wehrmacht, « Réservé aux Allemands ». Ayant réussi à obtenir deux places à la fenêtre, Julien et Raymond contemplaient la douceur angevine qui défilait, alanguie dans ses draps de brume glacée.
La guerre avait mis à nu la véritable nature humaine, révélé la couardise, la méchanceté, la jalousie, la médisance… et la bestialité de certains. Mais elle avait aussi découvert, chez des êtres tout à fait insignifiants, des êtres que l’on croyait inaptes à la décision ou à l’action, un courage hors du commun, une abnégation héroïque, à l’image de ces chevaliers des temps anciens ivres de combats titanesques pour l’honneur. La banale dactylo se muait en Jeanne d’Arc, le petit rémouleur devenait le Chevalier Bayard. L’horreur et la tragédie plongeaient dans leurs tripes, en extirpant une force insoupçonnée.
L’honneur, une notion surannée entachée de veulerie. Derrière ce nom se cachait tout ce que l’humain avait de mauvais en lui. Il s’en masquait pour se changer en bourreau, en assassin, en tortionnaire ou en simple délateur. Ceux qui se targuaient d’être des hommes d’honneur offraient leurs compétences à l’asservissement de leur pays. Radio-Paris vomissait sa logorrhée, transformant le Français moyen en monstre sans scrupule et le notable en rouage de la dictature. Aujourd’hui, le véritable honneur se terrait dans l’Ombre.
Julien songea à ses parents, à son père, cet homme d’honneur décoré de la légion éponyme qui savait si bien tourner la verve patriotique. Haïssant le « métèque » et le « Juif », il s’était facilement rallié au Maréchal. Déjà en 1936, il avait renié son aîné, Gabriel, engagé dans les Brigades Internationales, en Espagne. Gabriel y avait laissé la vie et son géniteur avait refusé que l’on fasse rapatrier le corps. Julien en avait conçu une immense rancune, il adorait son frère. Sans doute renierait-il son second fils s’il savait qu’il combattait les instances auxquelles il s’était vendu. Julien avait la certitude qu’il ne le reverrait jamais.
─ Jamais il n’aurait toléré que j’épouse Margot, dit-il avant de réaliser qu’il avait parlé à voix haute.
Raymond leva un œil. Malgré le brouhaha infernal du wagon, il avait entendu le nom de Margot.
─ Que comptes-tu faire après la guerre ?
La question prit Julien au dépourvu. Le roulis assourdissant du train les obligeait à se pencher l’un vers l’autre afin de se comprendre.
─ Je reprendrai mes études d’avocat et j’ouvrirai un cabinet à Paris. Le droit des affaires, ça ne va pas chômer ! C’est pour mes vieux que ça risque de chauffer. Ils ne vont pas leur faire de cadeaux aux pétainistes.
─ Je te parle de Margot.
Margot. Ce nom si lourd pour son cœur pesait dans ses entrailles. Margot… Son visage déchiré par la souffrance explosa devant lui. Les mots de haine qu’elle lui avait jetés à la face résonnaient dans son cerveau ; les seules armes dont elle disposait contre le sort qui continuait à s’acharner sur elle. Il n’avait pas souhaité lui parler d’Annette, elle l’avait deviné. Alors elle l’avait maudit ! Elle lui avait déclaré ne plus jamais vouloir le revoir. Cette idée le mettait au supplice ! Il avait dû l’abandonner, dans le mal et la douleur, et pourtant il l’aimait. Ce n’était pas une passade ni un jeu de séducteur comme il l’avait cru au début. Il l’aimait, même s’il n’avait pas su le lui prouver. Leur histoire n’avait pas commencé sous les meilleurs augures. Tout d’abord, il l’avait rabrouée, s’était moqué d’elle et de ses origines paysannes, alors elle l’avait détesté. Aujourd’hui, il regrettait amèrement son attitude. Que de temps perdu en vaines querelles ! À présent, elle allait le maudire. Sans doute tomberait-elle amoureuse d’un autre. Margot n’était pas de celles qui laissent les hommes indifférents. De plus, elle avait besoin d’être aimée. Qu’elle le trompe lui était insupportable.
La scène de leurs adieux, imprimée au fer rouge dans sa mémoire, le consumait dans une souffrance atroce. Ce n’était pas cela qu’il voulait garder d’elle. Toujours, il chérirait le souvenir des bons moments passés ensemble, chacun de leurs baisers, chacune de leurs caresses, le corps doré de Margot étendu dans les herbes du marais, le ciel pour toute couverture. Il était impossible que leur histoire s’achève dans cette douloureuse séparation. Il reviendrait, il s’en fit la promesse.
─ Je vais l’épouser, laissa-t-il tomber d’une voix rauque.
Nouvelle secousse, plus violente encore. Une valise dégringola du porte-bagages et s’ouvrit en s’écrasant au sol. Elle était en carton bouillie, de mauvaise qualité. Son propriétaire, un nabot déplumé en complet chiffonné, s’empressa de ramasser ses affaires, mais les attaches du bagage étant rompues, il ne parvenait plus à la refermer. Raymond tenta de l’aider tant bien que mal, il fut le seul de tout le compartiment. Julien avait appuyé son front contre la vitre, laissant vagabonder son esprit, indifférent à la détresse du petit chauve. Que faisait-il à des kilomètres de Margot ? Saleté de guerre qui l’éloignait d’elle. Guerre bénie qui l’avait mise sur son chemin. Oh, oui, comme il regrettait le temps perdu ! Au moment de monter dans le train, ce matin, il avait été sur le point de retourner à la ferme en courant ; la raison l’en avait empêché. Il maudit la raison.
─ Tu croyais que c’était une passade, hein ? siffla-t-il à l’adresse de son compagnon quand celui-ci vint se rasseoir en face de lui. Margot n’a rien d’une passade, Raymond ! Je vais l’épouser, elle sera ma femme.
─ N’oublie pas qu’elle est fiancée à Basile.
─ Elle n’en faisait pas grand cas de Basile quand nous faisions l’amour.
─ Elle ne fera peut-être pas grand cas de toi en couchant avec un autre.
La réplique de Raymond eut sur Julien l’effet d’un uppercut au foie. Il jeta à son compagnon un regard agressif.
─ Elle n’est pas à Basile ! Elle ne l’a jamais été ! De toute façon, rien ne dit qu’il reviendra un jour la chercher. Elle n’aime que moi ! Elle ne me trompera pas ! Si elle le faisait… si elle le faisait, je crois que je serai capable de tuer !
Raymond dissimula un sourire en coin. Il devinait ses pensées, il comprenait même trop bien. Les sentiments qu’il éprouvait pour sa jolie cousine étaient de ceux vilipendés par les curés. Bien qu’il s’obstinât à réfuter tout désir charnel envers elle, une violente pulsion l’avait traversé de frapper Julien quand il les avait surpris dans la bergerie.
Alors qu’il s’abîmait le regard à contempler le paysage humide qui défilait par la fenêtre, un souvenir lui revint. C’était au début de l’été 1939, une de ces chaudes journées où il fait bon aller naviguer au lieu de trimer dans les champs. Nul ne savait encore que la guerre allait éclater, même si tous s’en doutaient. Dehors, sous ses yeux grands ouverts, ce n’était plus le panorama angevin qui se déployait, mais la mer d’un bleu intense. Plus loin, l’île du Pilier, avec sa côte escarpée, ses eaux vertes et sa langue de sable roux. Et sur cette immensité liquide filait Némésis, la chaloupe aux voiles rouges.
Basile, dressé sur le bout-dehors[38], guidait le voilier au milieu des
écueils. Raymond préparait les lignes pour pêcher. Les pélagiques[39] venaient chasser dans la passe des Pères. Margot à la barre, un pied négligemment posé sur le plat-bord, lofait sur les vagues. Comme il était bon de sentir la caresse du soleil sur son visage, le vent du large chamarrer ses cheveux. L’été soulignait ses petites taches de son et colorait son derme d’une discrète teinte caramel. La touffeur humectait sa peau, collait sa robe de cotonnade à fleurs sur sa poitrine, mettant en exergue ses seins délicats, à peine sortis de l’enfance. Basile, en pantalon corsaire blanc, la dévorait des yeux. À quinze ans, la jeune adolescente montrait déjà de belles dispositions. Pas un gars dans le village ne tournait la tête à son passage, pas un qui ne rêvait secrètement de la déflorer. Les filles, elles, réprimaient difficilement l’envie de lui arracher les rétines et ne perdaient jamais l’occasion de lui rappeler sa naissance honteuse.
Raymond affala les voiles. Basile jeta l’ancre. Les trois amis se mirent à l’eau. Margot nageait bien, c’est Basile qui lui avait appris. Elle crawla jusqu’au rivage, s’allongea sur le sable chaud et s’étira comme une chatte prenant son bain de soleil. Sa combinaison mouillée plaquée contre sa peau ne dissimulait plus rien de son corps. Basile s’étendit à côté d’elle, hypnotisé par la coulée vénusienne qu’il devinait en transparence, par les deux petits mamelons pointus érigés vers le ciel. Telle l’Alice de Lewis Caroll, il lui sembla entendre « mange-moi, mange-moi ». Oui, poser sa bouche sur ces protubérances dures, les butiner, les sucer… Il se pencha sur elle. Elle sentit son souffle chaud sur son visage, ses lèvres sur les siennes. Elle ouvrit les yeux et se redressa en sursaut.
─ Basile ! Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce qui te prend ?
─ Je t’embrasse. Il n’y a pas de quoi en faire un drame.
Elle s’assit, un regard halluciné dans celui de Basile.
─ Tante Solange affirme que c’est pêché d’embrasser les garçons !
─ Tu ne vas pas écouter les bondieuseries de ton arriérée de tante. Qu’est-ce qu’elle connaît à l’amour, cette grosse vache ?
─ Elle prétend que je peux tomber enceinte.
─ Quelle connerie ! Crois-moi, ce n’est pas ainsi que ça se passe.
Raymond les rejoignit à cet instant et s’assit en tailleur à côté d’elle.
─ Basile a raison, Margot, si tu devais tenir compte de toutes les niaiseries que croit maman.
Elle rougit et détourna la tête.
─ Vous devez me trouver idiote !
Les deux garçons rirent de concert, troublés l’un et l’autre par cette sensualité débordante dont elle n’avait pas encore conscience.
─ Mais c’est délicieux de se bécoter, Margot, dit Raymond, en recouvrant son sérieux.
Il se pencha sur elle, lui saisit le visage entre les mains et la bécota à son tour. D’abord surprise par le geste de son cousin, elle eut un mouvement de recul, mais la langue de Raymond, la douceur qu’il mettait dans ce baiser, eut raison de sa peur. Elle se laissa faire et lui rendit même, trouvant cela en effet délicieux. Quand il la lâcha, elle reprit sa respiration et se tourna, espiègle, vers Basile. Ses yeux disaient : « M’embrasseras-tu aussi bien ? » Elle n’eut pas besoin d’exprimer sa pensée à haute voix. D’une main appuyée sur sa poitrine, il l’étendit sur le sable et posa ses lèvres sur celle de la jeune fille à son tour. Raymond les observa, songeant qu’il pourrait passer le reste de sa vie à embrasser Margot.
« Ausweiss, bitte ! »
Brutalement arraché à ses souvenirs, il sursauta. Le feldgrau le toisait de toute son autorité. Les passagers tendirent leurs papiers à l’Allemand qui les étudia avec une insistance laissant penser qu’il les apprenait par cœur. Son attention s’arrêta sur ceux du petit homme chauve, tassé entre Julien et une grosse femme engoncée d’une pelisse la faisant paraître à un ours polaire.
─ Sie, der jude ?
─ Non, non, clama le petit homme en transpirant subitement, je ne suis pas juif.
─ Ya, ya, vous juif ! Suivez-moi !
L’ordre claqua comme la lanière d’un fouet. Tous se glacèrent, s’observèrent en silence.
─ Non, je vous assure ! protesta l’homme.
Deux autres soldats firent irruption dans le wagon, soulevèrent l’homme par les aisselles et l’entraînèrent de force dans le couloir. Il n’eut pas le temps d’attraper sa valise en carton, rafistolée par Raymond.
« Vous faites erreur, je ne suis pas juif… »
Ses vaines suppliques se perdirent dans le couloir, aussitôt absorbé par le vacarme du train. Dans le compartiment, nul n’avait bougé.
─ J’espère que tu ne lui as pas fait de gosse, ajouta Raymond au bout d’un moment, parce qu’autrement, ma mère va la tuer !
Julien fit une grimace. Quand elle avait évoqué l’éventualité d’être enceinte, il s’était dérobé. Elle le prenait pour un salaud, elle aurait une bonne raison pour cela. Il fallait souhaiter que rien de tragique n’arrivât. Certes, emporté par ses élans mâles, il n’avait pas prêté garde aux conséquences de ses actes, mais qui pouvait lui jeter la pierre ? Margot était belle, plus que désirable, et les sentiments qui les liaient l’un à l’autre étaient si forts qu’il lui avait été impossible de résister. Comment penser à d’éventuelles répercussions quand on louvoyait dans le présent, avec la certitude que chaque instant vécu pouvait être le dernier ? Maintenant qu’il s’éloignait, il regrettait de ne pas avoir évoqué le sujet avec elle. Oui, il l’épouserait, mais voudrait-elle encore de lui ? La question le taraudait, la réponse l’horrifiait. Lâche ! Menteur ! Tels étaient les sobriquets dont elle l’avait affublé. Il avait attribué la virulence de ses propos à la colère, espérant qu’elle l’absoudrait un jour. Seulement, cette colère était profonde, ancrée dans un drame qu’elle ne pardonnerait jamais. L’esprit romanesque de Margot ne pouvait comprendre le sacrifice d’Annette. Une peur terrible l’envahit tout d’un coup. Et si elle entreprenait de faire libérer sa cousine. De quelles folies était-elle capable pour la sauver ? L’effroi lui donna des sueurs froides.
─ Et si elle tentait de la faire évader ? suggéra-t-il.
Raymond fronça les sourcils.
─ Que veux-tu dire ?
Julien hésita. Il n’avait pas relaté leurs adieux dans les moindres détails. Parce qu’il hésita, le doute submergea Raymond.
─ Tu ne lui as pas dit… pour Annette ?
─ Je n’en ai pas eu besoin, elle l’a deviné.
─ Nom d’un chien ! Tu réalises ce que ça signifie ?
Sentant les regards converger vers eux, il baissa le ton et se pencha sur Julien.
─ S’il lui arrive malheur, je t’en tiendrai pour personnellement responsable, et je te jure que lieutenant ou pas, je t’abats comme un chien !
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