Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 16 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 16

 

Décembre 1940, Pays de Retz

 

plus, les Français devaient faire preuve d’ingéniosité pour garnir les tables. Au linceul de ténèbres, de peurs et de privations, dont se drapait la France, vint se greffer le froid de décembre. La liste des restrictions s’allongeant chaque jour un peu Nombre de combattants n’étaient toujours pas revenus, en dépit des promesses du Maréchal. Noël 1940 serait triste… enfin, pas pour tous.

Sur la corniche de Gourmalon, Ker Yana, la propriété familiale des Tesseron, dominait le monde des ombres. La grosse bâtisse en pierre de tuffeau était coiffée de quatre tourelles chacune tournée vers un des points cardinaux. Sur le perron à double escalier d’une symétrie qui ne supportait pas l’erreur, le faux pli et l’accroc, une marquise de fer forgé accueillait les visiteurs avec toute la grâce de la belle époque. La maison trônait dans un grand parc que les roses, les hortensias et les pivoines envahissaient dès le printemps, mais qui, en cette saison de ténèbres, donnait une illusion d’abandon. Face à elle, de l’autre côté de la ria, se dressait le château des ducs de Retz.

C’est là que Marianne et Charles-Hubert Tesseron avaient fui la ville, les restrictions et les bombardements. C’est aussi ici qu’avaient élu domicile le major Piotr Drehmel-Beer et son aide de camp, le jeune Hauptmann Larv Katchav, Russe blanc naturalisé allemand, ne vivant plus que pour voir un jour ces « maudits rouges » payer pour les atrocités commises dans son pays d’origine. Il ne perdait pas espoir qu’Hitler, en dépit de son pacte de non-agression, finirait par se retourner contre Staline.

Avant-guerre, les Tesseron recevaient la crème des artistes à la mode, les politiciens influents et tout le gotha local. À présent, Marianne chantait pour les officiers SS qui leur offraient en remerciements, protection et bonne fortune. Marianne Tesseron ne se vantait pas d’être une patriote, juste une Française décidée à vivre et à ne pas manquer. Ce n’était pas sa faute si les Allemands avaient gagné la guerre. Elle n’allait pas se priver pour une palanquée d’imbéciles prétentieux incapables de défendre leur pays. Le jeune officier « blanc » arborant les insignes nazis était mélomane et l’accompagnait régulièrement au piano. Tchaïkovsky, Stravinsky, Prokofiev, Rimsky ou Rachmaninov, tous ces génies qui avaient bercé son enfance à Saint-Pétersbourg et qui faisaient naître en lui, à chaque accord lui glissant sous les doigts, une larme de nostalgie.

Un émoi différent perçait la conscience du major Piotr Drehmel-Beer quand il écoutait la diva chanter. En effet, l’officier ne partageait pas seulement la table des Tesseron, mais aussi le lit de l’hôtesse. Incapable de se résigner à porter autre chose que de la soie et du vison, Marianne voyait en cet amant une source inépuisable de luxe et de confort. Les deux époux ne couchaient plus dans la même chambre depuis bien longtemps et Charles-Hubert comptait assez de maîtresses pour combler cette absence. En un mot, cette cohabitation se passait divinement. À Ker Yana, Noël serait gai.

Debout face à la fenêtre de sa chambre, les pieds enfoncés dans d’épaisses pantoufles molletonnées, Charles-Hubert rêvassait. Certes, leurs rapports avec l’occupant avaient des avantages, seulement cette promiscuité le mettait au supplice. Vivre sous le toit des amants de sa femme était au-delà des humiliations que pouvait souffrir sa fierté masculine. Tous les soirs au dîner, il devait se composer un visage de circonstance, celui de la complaisance et cela lui était de plus en plus difficile… difficile et pourtant indispensable.

Il poussa un profond soupir. Devant ses yeux ouverts dansait le souvenir de la jolie cycliste qui ne connaissait pas Verlaine. Pourquoi son charmant minois faisait-il naître en lui une telle mélancolie ? Quel âge pouvait-elle avoir ? Seize, dix-sept peut-être ? Son regard lui rappelait Isabelle, cette jeune beauté qu’il avait passionnément aimée… Pas assez néanmoins pour aller jusqu’au bout de sa promesse de mariage. Il y avait cru, il avait rêvé. L’indépendance loin des menaces paternelles. Mais lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte, il avait pris peur et avait fui comme un lâche pour se jeter dans une union de convenance avec Marianne, stérile et sans sentiments. Ce qu’on est bête quand on est jeune ! La vieillesse devrait venir plus tôt. Cette petite Margot, avec ses iris couleur de son amour perdu, serait sa rédemption. 

***

À Bouin aussi, on se préparait à passer les fêtes de la Nativité. Elles seraient tristes cette année… Le retour des prisonniers se faisait attendre. Le maréchal n’avait pas tenu parole. Les absents emplissaient les mémoires, mais leurs places ne restaient pas vides.

Dans son fauteuil recouvert d’une pelisse de fourrure mitée, l’oncle Léon mâchonnait sa pipe en regardant crépiter le feu dans l’âtre. Blandine et Martin, ayant sorti les décorations des années précédentes, en ornaient le sapin. Tante Solange et Hortense confectionnaient tant bien que mal un dîner de réveillon avec les denrées ramenées par Margot. Devant les difficultés d’approvisionnement et l’opacité des restrictions, Solange avait fini par rendre les armes face à l’audace de sa nièce, priant simplement pour que celle-ci ne se fasse pas prendre. Elle priait aussi que son fils, Raymond, ait reçu le paquet qu’Annette et Margot avaient préparé quelques semaines plus tôt. Elles y avaient mis un saucisson, deux bocaux de confiture, des chaussettes en laine épaisse, une paire de gants, une écharpe et du savon, des lettres de chacun, un dessin de Martin, un morceau du ciel de Vendée…

Dehors, un vent venu de l’est griffait les vitres, amenant avec lui son cortège de gel, de givre et de tristesse. Malgré le feu de la cheminée et du poêle à charbon, il régnait un froid glacial. Chaque matin, il devenait de plus en plus difficile de s’extirper du lit. On superposait les pulls, les bas, les chaussettes. Margot s’était approprié le manteau gris doublé de laine de Lucien, affreusement laid et délicieusement chaud. Hortense lui jetait des regards de dédain.

─ Comment peux-tu porter une horreur pareille ?

─ J’ai froid.

Depuis l’affaire « Helmut », les deux jeunes femmes se battaient froid. Leurs rares échanges étaient empreints de rancune et de mépris.

─ Pute à Boches ! Te faire baiser par cette larve, tu devrais avoir honte !

─ Et toi, marché noir ! Tu profites du malheur des autres pour t’en mettre plein les poches ! C’est infâme !

─ Ça vaut mieux que de vendre son cul aux Fritz !

De la honte, Hortense en éprouvait, mais la faim et le froid la poussaient aux pires bassesses. Quand l’obscurité envahissait sa chambre et que Pauline, enfouie sur l’épais édredon, lui tournait le dos, elle laissait couler les larmes. Pourtant, elle savait qu’elle continuerait à ouvrir ses cuisses aux Allemands. Car c’était ainsi. La guerre avait fait d’elle une fille à soldat. Elle s’était procuré un préservatif qu’elle devait laver après chaque usage et chaque fois, la vue de cette ridicule larve de latex souillée lui donnait la nausée.

Margot avait coiffé ses cheveux, passé une robe de lainage bleu, enfilé par-dessus un gros chandail à col roulé, gainé ses jambes d’une épaisse paire de bas. D’opaques jets de vapeur sortaient par sa bouche. Lui vint le souvenir fugace où elle s’amusait avec sa cousine. « Regarde, je suis un dragon ! » Qu’il était loin ce bon vieux temps où elles étaient encore complices !

Avec l’aide de Pauline et d’Hortense, elles dressèrent une table qu’elles voulurent gaie, y placèrent des couronnes de fleurs en papier et des étoiles colorées. On avait sorti la vaisselle des grands jours pour célébrer la naissance de l’Enfant Jésus et les sabots, par coutume, auréolaient le pied du sapin. Tôt le matin, l’oncle Léon avait sacrifié une belle oie bien grasse que la tante Solange avait farcie aux châtaignes. Margot avait dégoté des huîtres et les gamins avaient été autorisés, exceptionnellement, à ramasser

des palourdes au passage du Gois[28].

Ils étaient tous réunis autour de la lourde table de chêne massif. Tous ? Non. Pour la première fois depuis des années, Raymond et Lucien manquaient à l’appel. Tante Solange récitait les bénédicités et tous mangèrent avec appétit, évitant de parler de la guerre et des restrictions. On abordait le dessert quand des coups furent frappés à la porte. C’étaient les soldats. Ils apportaient deux bouteilles de Schnaps, un paquet de tabac brun et des biscuits à la cannelle de leur pays. Bon gré, mal gré, on rajouta des chaises et l’on se serra. Annette se leva avec fracas et partit dans sa chambre. Margot esquissa le geste de la suivre, mais le regard fauve de Dirk Enning l’en dissuada. Elle le vit ensuite toiser Hortense avec mépris. Pour la première fois, elle se découvrit un sentiment commun avec cet être abject. Helmut buvait verre sur verre en riant bruyamment, sans se soucier de savoir si ses hôtes forcés le comprenaient. Viny se tortillait sur sa chaise, visiblement mal à l’aise.

Malgré la belle tranche de gâche[29] enrobée de gelée de groseille que lui avait servie sa tante, Margot avait l’estomac coupé par la présence de ces Allemands. C’était un fait de leur vendre des savons et des pâtés, c’était autre chose de partager sa table et de manger avec eux. C’était Noël, certes, nuit d’amour et de fraternité, mais elle ne pouvait pardonner le meurtre des Auger. Elle ne pouvait pardonner les bombes qui avaient tué des milliers de personnes ; Raymond, prisonnier dans un horrible camp et les restrictions auxquelles tous devaient se plier. Elle ne pouvait oublier Colin ni tous ceux du canton qui ne rentreraient jamais. Ces soldats, des hommes de l’âge de Raymond, de Lucien et de Basile, passaient Noël loin de leur famille. Et alors ? Qu’ils en souffrent, qu’ils s’en crèvent les yeux de chagrin ! Ils n’avaient qu’à pas faire la guerre ! Jamais elle n’absoudrait leur crime ! Sa condescendance n’était qu’artifice, elle ne cesserait jamais de les haïr. Soudain, elle se mit à envier Annette qui avait trouvé la force de les combattre.

C’est au moment où elle plongeait dans ses pensées les plus sombres que Dirk Enning sortit sa flûte et entama une sonate de Mozart. Dirk n’était pas allemand. Comme l’illustre musicien, il était né à Salzbourg, en Autriche. Margot ne savait pas où se situait l’Autriche, elle n’avait jamais entendu parler de Mozart, mais les notes que le soldat tirait de son instrument s’égrainaient dans sa poitrine jusqu’à en faire jaillir les larmes. La même humidité roulait sur les joues flasques de Solange qui reniflait bruyamment. Nul ne broncha tandis qu’il jouait.

La musique gravit les marches et frappa à la porte de la chambre où Annette s’était enfermée. Celle-ci lui ouvrit son cœur blessé, se laissa pénétrer, investir par cette divine harmonie, et le fantôme de Colin la prit dans ses bras et l’aima à nouveau.

Quand Margot monta se coucher, elle trouva sa cousine endormie. Sur son oreiller, elle découvrit son cadeau : Les Amies, de Verlaine.

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