Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 28
margelle du puits en admirant le jour qui s’éclaircissait. Il ne fit pas Margot rentra à la ferme peu avant l’aube. Toute la maisonnée dormait encore. Toute, à l’exception du soldat Dirk Enning qui fumait, appuyé contre la attention à elle. Elle rangea son vélo dans la remise et ressortit. Dirk se tourna à ce moment et leurs regards se croisèrent. Margot dévia aussitôt le sien. Après la nuit merveilleuse qu’elle venait de passer, elle n’avait aucune envie d’échanger la moindre parole avec un Boche. Elle se lava les mains, fit de rapides ablutions et retourna vers la maison. Alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la porte de la cuisine, elle sentit la poigne de l’Allemand sur son épaule ; elle pirouetta, prête à l’envoyer au diable. S’il tentait quoi que ce soit, elle hurlerait. Mais Dirk Enning ne tenta rien, il lui désigna simplement une tache sombre sur le derrière de sa robe. Intriguée, elle fronça les sourcils avant de se décomposer. Du sang ! Elle avait saigné ! Comment avait-elle pu se blesser à cet endroit ? Et puis soudain, les leçons de son amie Émilie, la fille de l’instituteur, lui revinrent en mémoire. Lorsqu’une demoiselle était déflorée, elle se mettait à saigner.
Elle se mordit les lèvres ; pourquoi n’avait-elle pas été plus prudente ? Si tante Solange découvrait ça, elle était bonne pour une nouvelle raclée. Sentant le regard du soldat Enning sur elle, elle rougit. Il avait deviné ! Pourtant, elle n’éprouva aucune honte, au contraire. Elle releva le visage et l’affronta, les yeux dans les yeux.
─ Rêve pas, foutu Boche, ce n’est pas l’un des tiens ! C’est un homme, un vrai, pas un assassin ! Toi, tu ne me toucheras jamais, où alors tu baiseras avec mon cadavre !
Enning ne répondit pas et tourna les talons, nimbé de cet air d’éternel détachement qu’il affectionnait toujours. Elle le suivit du regard, une désagréable impression au fond des tripes. Qui était-il en vérité, ce soldat taciturne ? Il était différent de ses congénères. Elle ne l’avait jamais entendu s’exprimer autrement que par sa flûte. Après tout, que lui importait qui il était. C’était un ennemi, qu’il aille au diable ! Elle ouvrit la porte et entra dans la cuisine. On bougeait à l’étage, tante Solange et oncle Léon s’éveillaient, elle devait faire vite. Ôtant ses sandales qu’elle tint à la main, elle monta les marches quatre à quatre, prenant garde à celles qui grinçaient et regagna sa chambre.
Annette était assise sur le bord du lit, encore habillée. Elle arrivait de Nantes et l’attendait. Voyant Margot entrer sur la pointe des pieds, elle se leva, furieuse.
─ D’où viens-tu ? siffla-t-elle. Et dans quel état, tu as du foin plein les cheveux !
Margot se dévêtit, jeta sa robe et sa culotte souillée dans la panière à linge et utilisa le fond d’eau qu’il restait dans le broc pour faire une toilette intime, cachée derrière un paravent.
─ Annette, j’ai besoin de toi !
─ Réponds-moi d’abord.
Le timbre était dur, cassant. Elle l’avait vue avec un colonel allemand. À présent, elles seraient ennemies. Lentement, Margot s’enroula dans une serviette éponge et vint s’asseoir à ses côtés.
─ J’étais avec le lieutenant Julien Meynard.
─ Tu as un amant ? Un Fritz ?
─ Bien sûr que non ! C’est un Français, un gradé ! Il a sauvé la vie de Raymond ! Ils se sont évadés tous les deux et se cachent ici. Raymond a été gravement blessé, mais il va mieux. Le docteur Herbert s’est occupé de lui.
Les yeux d’Annette s’écarquillèrent de stupeur. Elle ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt, préférant laisser parler Margot.
─ Annette, ils ont besoin de nouveaux papiers d’identité, tu comprends. Jusque-là, Raymond était blessé, mais à présent, ils doivent partir.
─ Pourquoi me demandes-tu ça à moi ?
─ Parce que… tu es des leurs ! Tu es une…
─ Tais-toi ! Je t’interdis de parler de ça !
Une porte claqua, les pas lourds de Solange se firent entendre. Les deux cousines attendirent qu’elle fût descendue à la cuisine.
─ Annette, reprit Margot en baissant la voix, il s’agit de Raymond, ton frère. Tu vas faire quelque chose, dis ?
Annette ne répondit pas. Elle se leva, se déshabilla à son tour et fit une rapide toilette, sous les yeux anxieux de Margot. Il était impossible qu’elle restât insensible au sort de son frangin.
─ Et Lucien, où est-il ?
─ Je ne sais pas, il semblerait qu’il ait pu fuir.
─ Tu veux dire qu’il s’est enfui comme un lâche ! Je mettrais ma main au feu qu’il s’est carapaté avant la bataille, ça lui ressemble bien.
Margot ne répondit rien, c’était inutile, Annette connaissait trop bien son frère.
─ D’accord, concéda Annette, mais je ne veux pas t’avoir dans les pattes ! Je refuse que tu te mêles de près ou de loin à mes affaires. Continue à faire les yeux doux aux Boches, tu es bien bonne à ça ! Je t’ai vue tout à l’heure à la gare ! Un officier ! Quel beau couple vous faisiez ! J’ai eu envie de te tuer !
Blessée par les propos de sa cousine, Margot se jeta sur elle.
─ Qui es-tu pour me parler ainsi ? cracha-t-elle en serrant les dents pour étouffer ses mots. Sais-tu pourquoi je fais les yeux doux aux Boches, comme tu dis ? Sais-tu ce que je faisais avec ce colonel ? J’essayais de procurer des papiers à Julien et à Raymond.
Annette la repoussa d’une bourrade.
─ Et tu t’es adressée à un Allemand pour ça ?
─ Non, à un ami de Julien qui m’a posé un lapin ! Je l’attendais dans le restaurant qu’il m’avait indiqué quand le colonel est entré. Il m’a invitée à déjeuner.
─ Et bien sûr, tu as accepté.
─ J’avais faim !
─ C’est indigne ! Tu devrais avoir honte !
Margot dévisagea sa cousine, à mi-chemin entre stupéfaction et colère. Comment Annette pouvait-elle se montrer aussi bornée, elle qui avait toujours fait preuve de compassion envers son prochain ? Fallait-il que la mort de Colin ait brisé son cœur pour qu’elle manifeste à présent une telle âme de métal ?
─ Et que voulais-tu que je fasse ? L’autre crétin n’arrivait pas et Keisner insistait. J’ai eu peur de refuser.
─ Il t’a proposé de coucher avec lui en retour, n’est-ce pas ?
─ Il a proposé de faire de moi sa maîtresse, de m’installer dans un bel appartement du quai de Versailles…
─ Un appartement volé à des Juifs ! cracha Annette, comme si Margot en avait été responsable.
─ J’ai refusé ! Il m’a raccompagnée à la gare et nous nous sommes quittés. Je ne compte pas le revoir, je n’en ai jamais eu l’intention ! Maintenant, je suis amoureuse d’un Français, qui s’est battu contre eux, comme Colin ! Et qui souhaite continuer la lutte, comme toi ! Alors je veux que tu l’aides. Que tu les aides, lui et Raymond ! Si tu refuses, je trouverai un autre moyen. Je peux très bien me passer de toi !
Dans la chambre mitoyenne, Hortense et Pauline se réveillaient elles aussi. Hortense avait déniché un travaille à la boulangerie et Pauline aidait à la ferme. Margot retint son souffle. Était-il possible qu’elles aient tout entendu ? Les murs de la bâtisse étaient épais, mais la prudence, en cette période troublée, était devenue sa plus fidèle amie. Le cœur battant, elle attendit qu’Annette prenne sa décision. Elle ne fut pas longue à venir.
─ Je les aiderai, tu as ma parole, seulement je ne veux pas t’avoir dans les pattes ! La résistance n’est pas un jeu !
─ Sais-tu depuis combien de temps je porte des messages pour le doc… ?
─ Tais-toi, feula-t-elle en désignant du menton le mur mitoyen de la chambre des Alsaciennes, on pourrait t’entendre. Je vais t’aider, mais tu te tais ! Nous ne reparlerons plus jamais de ça. Jure-le-moi !
Margot hésita. Annette avait raison, la première des règles était la prudence.
─ Bien, je te le jure. Dis-moi, as-tu entendu parler d’un certain Champaubert ?
Annette se tendit, affligeant sa cousine d’un regard dépourvu d’aménité.
─ Non, laissa-t-elle tomber d’une voix blanche, je n’en ai jamais entendu parler.
Margot comprit qu’elle mentait.
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