Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 15 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 15

 

tomber. Ce fut sa chance, les soldats négligèrent de la contrôler. Un bref Margot, en effet, avait parfaitement compris l’urgence. Au moment où elle franchissait le pont-écluse reliant Gourmalon à la ville haute, la pluie se mit à coup d’œil à ses papiers, un petit sourire échangé et le tour était joué. Elle continua sa route jusqu’à la pharmacie devant laquelle elle attacha solidement son vélo à l’aide d’un cadenas pour ne pas se le faire voler.

Elle grelottait dans ses vêtements trempés. Seuls ses pieds demeuraient au chaud dans ses brodequins fourrés de peau de mouton. Elle poussa la porte de l’officine. Une odeur d’éther et d’encaustique l’assaillit aussitôt. Trois clients patientaient déjà. Sur de longues étagères s’alignaient des bocaux de verre aux couvercles coniques emplis de plantes séchées aux noms improbables : hamamélis, mélèze, alfafa, bourrache… Derrière le comptoir officiaient l’apothicaire et son employée, une grande bringue maigre aux cheveux poivre et sel. Margot attendit son tour en se trémoussant d’un pied sur l’autre. Il faisait aussi froid dehors que dedans, un coup à attraper un rhume.

Enfin, ce fut à elle. D’une main tremblante, elle tendit l’ordonnance au pharmacien, remerciant intérieurement son ange gardien d’être servie par lui. Le docteur Herbert lui avait spécifiquement demandé de la lui donner en main propre. L’apothicaire la lut avec attention, lui jeta un rapide regard circonspect par-dessus ses lunettes et hocha la tête.

─ Bien, revenez dans trois jours, votre préparation sera prête.

Il n’ajouta rien et elle ne posa pas de question. Sa mission accomplie, elle se hâta de retrouver son vélo. Après la pluie vient le beau temps ! Une agréable éclaircie perçait effectivement les nuages. Ce n’était pas suffisant pour la réchauffer, mais au moins pouvait-elle espérer sécher en route. Elle

enfourchait sa « petite reine[26] » quand une voix dans son dos la fit sursauter.

─ Tiens, ne serait-ce pas ma jolie cycliste ?

Elle opéra un demi-tour et se retrouva face au sourire narquois de Charles-Hubert Tesseron.

─ Vous ? Que faites-vous là ?

─ Comme vous, je me rends à la pharmacie. Le rhume est terrible en ce moment.

─ Eh bien, soignez-vous et bonne journée.

─ Avez-vous lu Verlaine ?

─ Évidemment, s’offusqua-t-elle, je sais lire ! Ce n’est pas parce que je suis une paysanne que je suis analphabète !

─ Loin de moi cette idée. J’aime votre vivacité. Savez-vous que vous avez fait forte impression sur mon épouse ?

Elle haussa les épaules. Marianne Tesseron, avec son air altier et sa suffisance, n’avait prêté attention à la jeune fermière que pour dénigrer sa mise lamentable et son inculture. Ce genre de femme avait une trop haute opinion d’elle-même pour s’intéresser à une campagnarde.

─ Grand bien lui fasse !

─ Nous sommes à Ker Yana, sur la corniche de Gourmalon, ce n’est pas loin. Voulez-vous que je vous y mène ? Je vous donnerai des habits secs.

─ Je n’accepte pas la charité ! cracha-t-elle avec véhémence, choquée par cette proposition.

Désolé qu’elle eût mal interprété ses paroles, Charles-Hubert perdit son sourire.

─ Je croyais que les habitants de Gourmalon avaient tous été chassés de leur demeure par les Allemands ! continua-t-elle sur un ton agressif.

─ Pas tous, mademoiselle, pas tous !

─ Je devine comment vous avez fait pour rester dans vos murs ! La collaboration n’a pas que des désavantages.

─ Ce n’est pas de tout repos. En ce moment, j’organise une fête pour l’anniversaire de ma femme. Huîtres, foie gras, champagne, Berlioz…

─ Les mots « restriction » et « rationnement » n’ont pas l’air de faire partie de votre vocabulaire.

─ Ne vous méprenez pas. Nous ne faisons que prendre ce qui est bon à prendre. Vous devriez en faire autant, mademoiselle Verlaine.

─ Au revoir, Monsieur.

Elle appuya rageusement sur sa pédale et dévala la grande rue, manquant au passage de renverser une ménagère alourdie de cabas qui vitupéra contre cette folle jeunesse. Songeur, Charles-Hubert la suivit du regard comme elle s’éloignait sur sa vieille bicyclette aux pneus usés jusqu’à la corde, une expression étrange collée sur son visage.

Margot claquait des dents. L’humidité l’imprégnait tout entière, mais c’est à peine si elle la ressentait tant la colère l’enflammait. Comment cet homme osait-il lui faire la charité ? Elle fulminait. Un jour, elle serait autre chose qu’une simple paysanne ! Un jour, elle s’enfuirait de cette maudite campagne et s’en irait à Paris. Elle deviendrait quelqu’un ! Là où sa mère avait échoué, elle réussirait, et cette guerre était sa chance. Avec l’inflation, ses savons et ses pâtés atteignaient des prix record sur le marché noir. Certes, c’était dangereux, mais les billets qu’elle roulait dans sa jarretière après chaque transaction lui réchauffaient l’âme.

L’obscurité avait envahi le ciel quand elle arriva à la ferme. Elle en serait encore quitte pour une raclée de tante Solange. Elle traversa la cour au pas de course et remisa son vélo au cellier. Il lui restait à nourrir les cochons. Le

verrat[27] faisait un raffut du diable. Saleté d’animal, il était plus gras qu’elle ! Elle entra dans l’étable transformée en porcherie et enfila ses sabots. Dans la pénombre, elle devina une silhouette adossée contre les bottes de paille et eut un moment de panique. Ce n’était que Pauline. La réfugiée alsacienne se tenait prostrée, les mains crispées sur l’anse d’un panier rempli de pissenlit.

─ Pauline, que fais-tu là ?

─ Je… venais nourrir les lapins.

En prévision de l’hiver, Antonio et Léon avaient construit des clapiers dans ce qui était jadis la salle de traite. À présent, une vingtaine de lapins engraissaient en attendant d’être sacrifiés.

Margot se penchait pour ramasser le seau de tourteaux de soja quand une plainte s’éleva, de l’autre côté des bottes de paille, suivie de halètements pareils à ceux d’un chien. Intriguée, elle risqua un œil et ce qu’elle vit l’horrifia. Hortense, allongée sur le dos, cuisses grandes ouvertes, offrait son intimité au gros Helmut. Les fesses blanches de ce dernier se soulevaient et s’affaissaient au rythme de ses assauts, les jambes emprisonnées dans son pantalon qu’il n’avait pas eu le temps d’enlever. Il besogna encore un peu avant de se soulager en beuglant. Puis, il se retira, laissant Hortense dans une position indécente. Satisfait, il sortit en remontant sa braguette. Passant devant Pauline, il lui lança :

« Avec ta sœur, bonne baise ! ».

Pauline s’enfuit en courant.

Hortense se lavait dans un seau d’eau glacée quand Margot surgit devant elle, rouge de fureur.

─ Comment peux-tu faire une chose pareille ? Tu devrais avoir honte ! Tu te comportes comme une catin ! Si ma tante apprend ça !

Rassemblant le peu de fierté qu’il lui restait, Hortense se redressa.

─ Il n’y a pas que toi qui veux tirer son épingle du jeu ! Moi aussi j’ai le droit de ramener de l’huile et du chocolat !

─ Mais moi, je ne suis pas une putain !

─ Ah bon ? siffla l’Alsacienne, ce n’est pourtant pas ce qui se raconte dans le village ! Et tu passes beaucoup de temps à la Kommandantur.

Margot blêmit, puis lui décocha une gifle retentissante. Hortense recula, stupéfaite, une main sur la joue.

─ Si je passe du temps à la Kommandantur, c’est pour vos stupides tickets de rationnement ! Pour que vous puissiez manger sans avoir besoin de faire ce que tu fais ! Puisque ça te pose un problème, je ne m’occuperai plus que de ma famille. Toi et ta sœur, vous pourrez bien crever la gueule ouverte, j’en ai plus rien à foutre ! Continue à te faire baiser par cette grosse loche d’Helmut si ça t’amuse et quand il t’aura engrossée, tata te flanquera à la porte et ça sera bien fait pour toi !

La véhémence de ses propos stupéfia Hortense qui baissa la tête et quitta l’étable. L’indignation fustigeait Margot. Cette réfugiée ne manquait pas de toupet ! Se faire sauter par des Boches, quelle horreur ! Elle sentait encore l’odeur du foutre du gros Allemand. Margot reprit le seau de tourteaux de soja et vida le contenu aux bêtes. Elle s’apprêtait à rentrer quand un rayon de lune dévoila une silhouette qui obstruait la sortie. Dirk Enning se dressait devant elle. Elle lâcha son seau et eut un pas de recul. Lentement, le soldat s’approcha. Il avait ôté son calot et découvert ses cheveux coupés courts. Il se tenait si près qu’elle pouvait percevoir la chaleur de son corps à travers son manteau réglementaire. Cet homme était le diable, il en avait la beauté, il en avait le souffle, ce souffle qu’elle sentit dans son cou quand il y posa ses lèvres. D’une poussée, elle le rabroua.

─ Bas les pattes, sale Boche ! Je ne suis pas Hortense !

À peine ses mots eurent-ils franchi sa bouche qu’elle les regretta. Il était l’envahisseur, tout lui était permis, y compris de soumettre une simple fille de ferme. Il l’avait vue tenter de voler le sceau de la Kommandantur, il pouvait la dénoncer, la faire fusiller. Contre toute attente, il s’esclaffa, un rire rauque, le feulement d’un tigre, puis tourna les talons et sortit comme il était entré, sans cesser de ricaner.

Tremblante sur ses jambes molles, elle s’efforça de rassembler ses esprits. La rencontre avait duré le temps d’un cauchemar. Elle courut vers la maison, retira ses sabots et monta dans sa chambre. Annette referma vivement une boîte à biscuits qu’elle poussa sous son lit comme un enfant pris en faute.

─ Eh bien, qu’est-ce qui t’arrive ?

─ C’est le diable ! Dirk Enning est le diable !

─ Ce sont tous des diables, des faiseurs de morts !

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