Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 5
Mai 1940,
mirabelliers étaient en fleurs, les filles portaient des jupes légères et les Une aube pourpre se levait sur la mer du Nord. Au-dessus des Ardennes, le ciel avait pris une couleur de poudre à canon. C’était pourtant une belle saison, les abeilles butinaient gaiement. Mais sept mois après la déclaration de guerre, la folie des hommes changea cette quiétude en cendres amères, en torrent de métal, en rivières de sang.
Le 10 mai 1940, au Fort des Dunes, à 6 km de Dunkerque, Basile écrivit à Margot :
Margot mon amour,
Les sirénes on retenti ce matin. Une pluie de feu s’aba sur nous. Le ciel est noir de fumée, sa sent la mort. Les avions allemends déversent leurs bombes sur nos posisions. Nous montons à l’assot. Ce matin à 4 h, les tanks du général von Kleist a enfoncé le frond. J’ai cru que tout cela finiré vite. J’avé tort. Pardone-moi, ma chéri. Prit pour que nous soyont victorieus. Prit pour la France et prit pour nous.
Je t’aime
Basile.
Et l’enfer commença.
Les raids de la Luftwaffe[6], assortis aux tirs de canon de la DCA[7], labourèrent la terre et fauchèrent les vies, une véritable moisson mortifère. Comme en 1914, les Panzerdivision broyèrent la ligne Maginot en un tour de main. À l’est, Colin tomba sur la glaise écarlate, les yeux tournés vers le ciel, retenant d’une main les tripes qui s’échappaient de son ventre. Dans les nuages d’un gris macabre, une trouée de lumière opalescente lui révéla le visage d’Annette, si tendre et si paisible, et Colin se dit qu’il était dommage de mourir par une si belle journée.
En quelques jours, l’armée française fut pulvérisée. Ne resta que des régiments disséminés çà et là, tentant soit de défendre encore l’indéfendable, soit de sauver leur vie par le seul moyen qui s’offrait à eux : la fuite. Les civils se joignirent en masse à cette transhumance que la Luftwaffe pilonnait sans la moindre pitié. Le bourdonnement des moteurs s’entendait à des kilomètres, l’impact des bombes faisait trembler la terre. Des villages entiers furent rasés. Les soldats français s’enfuirent. Ils étaient si fiers, si sûrs de leur victoire. Ils rêvaient de gloire, de médailles et d’honneurs, ils voulaient servir la France. Ils se sauvaient à présent sur les routes, hagards, leurs uniformes en charpie, chapardant leur pitance, dérobant des vélos, enfourchant à cru des montures volées dans les prés. Ils fuyaient vers l’ouest, tout comme leurs officiers, laissant derrière eux les tirailleurs d’outre-mer se sacrifier sur l’autel de la Fraternité, afin de protéger leur retraite.
Lucien Vignon, en habit de ville subtilisé à un mort, trottinait sur les chemins encombrés de cadavres, dans un ouragan de bombes incendiaires, entre les grosses cylindrées bourgeoises, les tacots prolétaires chargées jusqu’à la gueule, les soldats dépenaillés jetant leurs armes pour mieux courir, les civils affolés et le bétail en furie. Il se dirigeait vers Paris, il fallait qu’il l’atteigne avant les Allemands.
Au café des Céréales, la TSF rugissait. Tout le village était réuni autour du poste de radio pour suivre les nouvelles du front. Tous tremblaient d’entendre la rage qui déchirait les entrailles de la France. Tous écoutaient, ahuris, leurs rêves de gloire s’envoler.
─ Sedan, c’est impossible ! Ils ne peuvent pas attaquer la ligne Maginot. Elle est infranchissable ! balbutia un client.
─ C’est aussi ce qu’ils disaient en 1914 ! grommela un autre.
─ Ils vont riposter ! Ils ont été surpris, mais ils vont riposter ! affirma le curé sans vraiment y croire.
─ Il semble qu’il soit déjà trop tard, maugréa le boulanger.
─ Alors nous avons perdu la guerre ? demanda Martin.
─ Bien sûr que non, bois ton chocolat, répondit Margot en passant une main dans ses cheveux.
─ Comment en sommes-nous arrivés là ? gémit monsieur Boury, nous avions la meilleure armée au monde !
─ Elle n’était pas si forte que ça, pesta son épouse, et les Allemands avaient des tanks.
─ Maudits soient Daladier et Chamberlin, jura le boulanger. Ils ont laissé ce fou d’Hitler s’emparer des Sudètes !
─ Et dire qu’en agissant ainsi, ils croyaient nous épargner la guerre ! persifla Margot.
─ Nous l’avons tous cru ! Avons-nous été fous ? se lamenta Léon.
─ Taisez-vous, s’indigna le curé, priez plutôt pour vos enfants, vos maris et vos frères !
Le patron, monsieur Boury, essuyait ses verres, les yeux anxieux tournés vers le poste de radio. Son garçon, Silvère, était à Lille sous les ordres du Général Molinié. Sous les bombes ! L’horreur l’affligeait. Un ballon à vin se brisa sous ses doigts. Le sang coula dans l’évier.
─ Mes petits, mes petits…, murmura Léon en pensant à ses drôles, Raymond et Lucien.
─ Ils vont s’en sortir, dit monsieur Auger, le père de Basile. Je sens qu’ils vont s’en sortir, j’ai confiance en mon fils.
─ Prions, mes enfants, déclara le père Guyon, prions pour nos braves soldats. Il ne nous reste que cela.
─ Ce n’est pas à coups de prières que Jésus chassa les marchands du temple, persifla Margot.
Le curé la gratifia d’un regard meurtrier.
OceanofPDF.com