Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 33
Novembre 1941, Vendée
elle filait comme le vent, consciente de susciter les jalousies. Les regards Combien de kilomètres Margot avait-elle avalés depuis le début de la guerre ? Combien de savons, de pâtés, d’œufs vendus aux citadins ? Sur sa bicyclette neuve, s’attardaient sur son passage, les langues persiflaient, mais elle s’en fichait. Certains prétendaient que ce vélo dernier cri était le cadeau d’un Allemand, d’autres qu’elle était la maîtresse du riche monsieur de la ville qu’on voyait parfois circuler dans sa belle voiture. Margot avait eu sa dose de vilenie étant jeune. Ces immondices coulaient à présent sur sa peau sans qu’elle n’y prêtât attention, ou plutôt s’efforçait-elle de ne pas s’y éterniser, sachant que ce combat était perdu d’avance. Et puis, qu’on l’accuse de coucher avec les Boches, au moins nul ne la soupçonnerait de porter des messages pour la résistante et d’avoir un amant évadé !
Ses journées débutaient aux aurores et s’achevaient au crépuscule, la laissant éreintée. Pourtant, elle devait encore s’acquitter des tâches de la ferme. Sa tante Solange ne lui offrait guère de répit, aussi, quand elle parvenait à s’octroyer un peu de temps pour elle, elle s’enfermait dans la chambre et se gardait de paraître avant le dîner. Ainsi ce soir, alors que la fraîcheur automnale commençait à se faire sentir en ce début de novembre, elle feuilletait un vieil album des Pieds nickelés, à plat ventre sur le lit, battant des jambes.
La porte s’ouvrit et Annette entra, projetant un courant d’air glacé au visage de Margot. Depuis combien de temps n’avait-elle pas vu sa cousine ? Elle savait qu’il était inutile de lui poser des questions. Mieux valait ignorer ce que fabriquait Annette, ces jours entiers où elle disparaissait. Sa propre mère se gardait de l’interroger. Elle s’y était risquée au début, seulement, devant le mur de pierre qu’avait forgé Annette autour d’elle, elle avait fini par renoncer. Seul Antonio semblait pouvoir échanger plus de dix mots avec elle.
Pas plus que les autres jours, Annette ne laissa apparaître une quelconque envie de parler avec elle. Elle se faufila derrière le paravent et se déshabilla afin de se laver. Refermant son illustré, Margot glissa ses jambes sous l’édredon qu’elle partageait avec Annette. Sa toilette achevée, cette dernière la rejoignit, mais ne se coucha pas tout de suite. Elle sortit un paquet de cigarettes de son sac. Margot s’en étonna.
─ Tu fumes ?
Annette ne répondit pas, ses yeux fixaient un point imaginaire sur le mur face à elle. Margot comprit qu’elle n’aurait plus jamais sa place dans l’univers qu’elle s’était construit. Au bout d’un moment, Annette lui tendit sa cigarette. Margot la prit du bout des doigts, la considéra avec suspicion et la porta à ses lèvres. C’était la première fois qu’elle s’adonnait à ce vice. La fumée âcre lui arracha une quinte de toux.
─ Tu as baisé avec l’officier allemand, Keisner ? demanda Annette en
récupérant sa cibiche[35].
Margot s’étrangla. Avait-elle bien entendu ?
─ Non ! Bien sûr que non. Il me fait peur, il a des yeux de vampire !
Sa cousine la considéra d’un œil circonspect.
─ Tu as déjà vu un vampire ?
─ Non, mais je suppose qu’ils doivent avoir ces yeux-là.
Annette laissa passer un court silence avant de reprendre.
─ Tu ne coucheras jamais avec un Boche, Margot, n’est-ce pas ?
─ Non ! s’indigna-t-elle, jamais je ne ferai une chose pareille et tu sais très bien pourquoi !
─ Ton évadé, ton Julien ; tu l’aimes ?
Entendre prononcer le nom de son amant fit tressaillir Margot.
─ Bien sûr que je l’aime ! Il est toute ma vie !
─ Tu causes si aisément d’amour. S’il venait à crever, le suivrais-tu en enfer ?
Margot frissonna. L’idée que Julien puisse être tué la glaça. Non pas lui ! Pas Julien ! Elle refusait qu’il périsse !
─ Pourquoi parles-tu ainsi, Annette ? Tu vis avec la mort depuis trop longtemps.
─ C’est elle qui vit avec nous, elle s’est imposée. Moi, je n’avais rien demandé ! Elle est venue me chercher, elle m’a pris Colin !
─ Et à présent, tu veux le venger ! Je ne suis pas idiote, Annette, je sais ce que tu prépares. Je sais pourquoi tu passes toutes ces nuits dehors, pourquoi tu n’es plus avec nous. Je comprends ta douleur, Annette, mais te faire tuer ne ramènera pas Colin !
─ Je ne cherche pas à le ramener, je vais le rejoindre.
Margot blêmit. Dans cette voix qui n’était plus qu’un souffle, il y avait plus ni haine ni rancœur, juste la lassitude et la fatalité. De la joie également, celle de retrouver bientôt Colin. L’heure du sacrifice arrivait.
─ Tu parles de mourir…
─ Tout ce que nous avons connu est mort, notre monde n’existe plus.
Margot pressa sa cousine dans ses bras.
─ J’adorerais me battre moi aussi, mais je n’ai pas ton courage Annette…
─ Tu l’auras, Margot ! Tu dois l’avoir. Je n’ai plus que toi. Tu sais aujourd’hui ce qu’est l’amour. Jusqu’où es-tu prête à aller pour ton évadé ?
─ Je refuse de mourir, Annette ! Je refuse le sacrifice !
Annette demeura silencieuse, l’esprit déjà tourné vers Colin qu’elle allait retrouver bientôt. Son monde se résumait à présent aux fantômes et à la vengeance. La guerre l’avait changée. Son regard avait perdu toute son aménité. Son cœur s’était nimbé de glace, une glace à faire geler un volcan en éruption. Elle avait parlé de périr… Margot se concentra sur la respiration de sa cousine, calme, paisible. Annette était sereine. Son choix était effectué, elle n’avait plus peur.
─ Ne crains rien, cousine, ma mort ne sera que le commencement.
Margot resta muette. Il n’y avait rien à dire. Les mots qu’elle aurait pu prononcer, elle ne les connaissait pas. Consciente qu’il s’agissait de leur dernière nuit ensemble, elle se blottit contre Annette et la prit dans ses bras. C’est ainsi qu’elles s’endormirent.
Le lendemain, Annette quitta la ferme peu avant midi. Après avoir trait les vaches comme tous les matins, elle enfila son manteau de lainage bleu et fila sans une parole, pour personne. Sans un adieu. Seul Antonio assista à son départ.
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