Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)
Chapitre 23
Vendée, mai 1941
poids et de la force et, à l’instar de Julien Meynard, il se languissait de Plus d’un mois s’était écoulé depuis que Raymond était revenu en Vendée. Grâce au temps et aux soins apportés par le docteur, sa blessure avait guéri. Il avait repris du passer à l’action. Par souci de sécurité, ils n’étaient pas restés chez les Moinet et avaient été ballottés de ferme en ferme. Cette situation les accablait, l’un comme l’autre. Il leur fallait des papiers. Julien harcelait les membres du réseau pour rencontrer ce fameux Champaubert, mais l’homme était prudent et nul ne semblait savoir qui il était, ni comment le contacter. Raymond commençait à se demander s’il existait.
Leur isolement lui pesait sur les nerfs, il aurait voulu se rendre chez ses parents, leur dire qu’il était en vie, aller boire un verre avec ses amis. Il savait par Margot que Jean-Louis Blanchard et Silvère Boury étaient revenus de l’enfer. Si Jean-Louis avait repris le travail à la boulangerie de ses vieux, Silvère errait de village en village pour réparer les vélos. La prudence lui imposait l’immobilisme et cela le faisait enrager.
Et Basile, qu’était-il devenu ? Il espérait de toute son âme qu’il était sain et sauf. Sa disparition à Bray-Dune le laissait perplexe. Pour Julien, il ne faisait nul doute qu’il s’était embarqué pour l’Angleterre, cependant Raymond ne partageait pas son optimisme. Il avait enterré trop de leurs amis pour ne pas craindre le pire… Raymond, Basile et Margot, quand ce trio serait-il enfin réuni ?
Margot venait parfois les retrouver dans leur nouvelle retraite, une ferme sur la route de Challans. Avec sa vieille bicyclette, elle faisait la navette entre les villes où se trouvaient les clients qu’elle ravitaillait et en profitait souvent pour faire un crochet. Du séchoir à tabac d’où il pouvait surveiller les environs, Raymond la vit arriver sur le chemin poudreux. Il dégringola pour aller à sa rencontre. Margot ralentit en le découvrant, laissa son vélo dans l’herbe et se jeta dans ses bras. C’était chaque fois un soulagement de le sentir contre elle tant elle craignait qu’il ne soit arrêté. Elle lui avait amené des livres afin de passer le temps. Jamais Raymond n’avait autant lu que depuis qu’il se terrait.
─ Ça ne peut plus durer, déclara-t-il comme ils avaient regagné le séchoir à tabac pour discuter loin des regards, il faut que nous ayons des papiers d’identité.
─ Je sais bien, répondit Margot, mais à qui veux-tu que je demande ? Les Boches de la Kommandantur m’ont peut-être à la bonne, cependant, je doute qu’ils accèdent à cette requête.
Il secoua la tête, une grimace affligée sur le visage.
─ Je n’aime pas te savoir fourrée avec eux.
─ Ils paient bien.
─ Un jour, ils demanderont plus.
─ Qu’ils demandent, ils se casseront les dents !
Elle rit, sûre d’elle. Raymond ne fut pas dupe. Il devina qu’elle cherchait à se convaincre elle-même. La vérité est qu’elle crevait de peur chaque fois qu’elle franchissait le seuil de ce terrier à Boches.
─ Tu sais, Raymond, reprit-elle, mon commerce tourne bien. Je vais bientôt pouvoir monter à Paris.
─ Tu es folle, ce n’est pas le moment d’aller à Paris.
─ Au contraire, c’est plus que jamais le moment ! La guerre offre des opportunités !
─ Comment pourrais-tu vivre en ville, toi qui as passé ton enfance à courir pieds nus dans le marais ?
─ Je crois que je m’y ferai très bien !
Elle rit, fière de sa plaisanterie, mais Raymond n’avait pas le cœur léger.
─ Comment va Annette ?
─ Toujours par mont et par vaux, un vrai courant d’air. Tu veux mon avis, je crois qu’elle le connaît, elle, ce fameux Champaubert.
Ils bavardèrent ainsi un long moment, blottis l’un contre l’autre sur les amas végétaux, puis Margot décréta qu’il était tard et qu’elle devait rentrer. En dépit de ses journées bien chargées, la tante Solange lui imposait encore la corvée de nourrir les cochons.
Oui, songea-t-elle en quittant Raymond, bientôt je serai à Paris, et là, adieu la merde de porc et cette grosse vache de tante Solange.
Cet odieux Julien Meynard ne s’était pas montré et elle s’en portait bien. Chaque fois qu’il passait sur elle son regard pénétrant, elle se sentait envahie d’une rage incontrôlée et devait refréner la folle envie qu’elle avait de le gifler. Il avait le don, par ses sarcasmes et piques acides, de la faire sortir de ses gonds. Il avait deviné qu’elle détestait cette vie et s’amusait à jouer avec ses nerfs. Si seulement il n’y avait pas Raymond… Il fallait à tout prix qu’elle trouve le moyen de l’éloigner de son cousin. Maintes fois, elle avait supplié Raymond de quitter Julien. Elle pourrait ainsi le cacher à la ferme. L’influence de Julien était néfaste pour lui. Raymond lui avait ri au nez. Les liens qui le rattachaient à son lieutenant étaient indéfectibles. Que pouvait-elle comprendre, elle qui n’avait connu ni le front, ni Bray-Dune, ni le camp de prisonniers ? Parfois, elle sentait sourdre en elle une violente pulsion de jalousie à l’idée que Julien s’immisçait chaque jour un peu plus dans le cœur de son cousin, la chassant, elle. Elle regrettait à présent de ne pas avoir procuré de papiers à cet arrogant Parisien, il aurait débarrassé le plancher !
Alors qu’elle longeait la charretterie, une forme humaine se matérialisa devant elle et s’empara du guidon de sa bicyclette avec une telle force qu’elle perdit l’équilibre. Julien se tenait face à elle, son insupportable sourire railleur aux lèvres.
─ Tu partais sans me dire au revoir ? Ce n’est pas très gentil, ça, ma belle !
─ Encore vous ? Je n’ai rien à vous dire, laissez-moi passer !
Elle voulut s’arracher à son emprise, mais il maintenait vigoureusement le guidon.
─ Moi, j’ai plein de choses à te dire, à te demander surtout. Tu te souviens de notre petite discussion de l’autre soir ? Je t’avais demandé de faire quelque chose pour moi.
─ Vous avez des trous de mémoire, je me rappelle très bien vous avoir envoyé au diable !
Elle chercha de nouveau à s’échapper. Dans la lumière déclinante du crépuscule, ses cheveux avaient revêtu une exquise teinte cuivrée et ses iris, irradiés de colère, viraient au vert profond. Pour Julien, cet air de sauvageonne la rendait plus désirable encore. Elle n’avait rien des paysannes pataudes et naïves qu’il avait croisées jusqu’alors. Elle était d’un bois différent, de feu et de fureur, et cela lui plaisait. Cette fille en révolte contre son sort bouillonnait d’un farouche besoin de s’affirmer. Il ne pouvait plus se mentir, elle le troublait. Cela faisait plusieurs soirs qu’il rêvait d’elle, des songes torrides, érotiques, qui l’éveillaient au milieu de la nuit, en sueur, haletant et le sexe dur. Plus elle s’obstinait à se cabrer face à lui, plus l’envie qu’il avait de la dresser le tenaillait.
─ Je croyais que tu voulais que je parte, la railla-t-il.
─ Et comment, je pourrais vous tuer, je crois, pour être sûre de ne jamais vous revoir.
Il s’esclaffa.
─ Pour ça, je te fais confiance ! Je t’en crois bien capable !
─ Lâchez-moi !
─ Soyons sérieux, tu veux que je parte, c’est mon vœu le plus cher, seulement pour ça, il me faut des papiers. Il nous faut des papiers, pour moi et pour Raymond. Lui non plus ne doit rester là, il est connu, donc pas en sécurité. Combien de temps encore sans qu’on le reconnaisse et qu’on le dénonce ?
Margot tressaillit. Julien, en parlant de la sécurité de Raymond et des risques qu’il prenait, avait touché le point sensible et il le savait.
─ J’ai compris, finit-elle par admettre. Que dois-je faire ?
─ À la bonne heure, j’ai cru que tu étais définitivement idiote ! Tu vas te rendre à Talensac, je suppose que tu connais puisque Nantes n’a pas de secrets pour toi. Le numéro dix-huit, une porte verte si ma mémoire est bonne, et si elle n’a pas été repeinte. Là, tu demanderas Philippe Beuscher. Beuscher, tu t’en souviendras ?
─ Et ensuite ? Qu’est-ce que je lui dis à votre Beuscher ?
─ Tu lui transmettras mon bon souvenir d’Espagne et tu lui demandes qu’il tienne sa promesse.
─ Quelle promesse ?
─ Lui comprendra.
─ Je l’espère, c’est très mystérieux votre truc. Ensuite ?
─ Ensuite, tu lui demandes de me procurer des papiers.
─ Je lui parle de vous, comme ça ? demanda-t-elle en soulevant un sourcil intrigué, je lui donne votre nom ? Avez-vous confiance ou êtes-vous seulement fou ?
L’agressivité qu’elle avait mise dans sa réponse arracha un sourire à Julien. Se méprenant sur ce rictus qu’elle prit pour une moquerie, elle voulut s’échapper, il s’obstinait à maintenir son vélo.
─ J’ai une confiance aveugle en Philippe, c’était l’ami de mon frère.
─ Parce que vous avez un frère ! Ça promet !
─ J’avais !
Elle s’assombrit, moins que Julien cependant, dont le visage s’était soudainement fermé.
─ Pardonnez-moi, je ne savais pas. Bon, et votre ami, s’il n’a pas de papiers ou qu’il ne peut pas vous en procurer, je fais quoi ?
─ Philippe saura quoi faire, je lui fais confiance aussi pour ça. C’est un malin ! Maintenant, va-t’en, et n’oublie pas, la sûreté de Raymond dépend de toi à présent !
Cette fois, il daigna libérer son guidon. Elle ne perdit pas un instant et s’écarta aussitôt pour reprendre sa route sans même lui dire au revoir. Julien la suivit des yeux tandis qu’elle s’éloignait, songeur. Accepterait-elle de l’aider ? Il n’en doutait pas, parce qu’à travers lui, c’est de Raymond qu’il s’agissait et pour son cousin, elle était prête à tout. Il observa longtemps sa silhouette ténue qui s’amenuisait, irrité contre lui-même, contre la méchante sensation qu’il ressentait dans le bas-ventre, contre le douloureux pincement qui lui perforait le cœur. Ce n’était pas possible, il n’allait pas tomber amoureux de cette fille, pas lui ! L’amour, quelle niaiserie ! Ils n’avaient rien de commun, et puis l’amour en temps de guerre, c’est bon pour les romans ! Il aurait voulu s’arracher à sa position statique. Mais il resta là, statufié, les yeux fixant le petit point noir que formaient Margot et sa bicyclette, jusqu’à ce qu’il ait totalement disparu ; alors, enfin, il sortit de l’envoûtement et regagna le séchoir à tabac au pas de course, l’esprit tourmenté. Cette fille avait déclenché un feu en lui, un feu qui le rongeait jusqu’à l’âme…
De son côté, Margot pédalait comme si le diable était à ses trousses. Elle fulminait. Cet orgueilleux Parisien s’était encore moqué, en plus, il lui demandait de prendre des risques pour lui sauver la peau. Ah ! s’il n’y avait pas Raymond, elle le planterait là sans le moindre remords ! L’idée de le savoir pataugeant dans la bouse l’irradiait de joie. Ça lui apprendrait l’humilité à ce vantard. Il l’avait traitée d’idiote ! Si elle n’avait pas été une femme, elle lui aurait cassé la figure ! Elle irait lui chercher ses maudits papiers, qu’il s’en aille !
Cette façon qu’il avait de la dévisager comme une bête curieuse la mettait au supplice. Elle le haïssait et dans le même temps, chaque fois qu’elle se trouvait en sa présence, elle se sentait traversée par un indescriptible courant électrique. C’était tout aussi délicieux qu’odieux. L’attraction qu’il exerçait sur elle venait du fait qu’il était issu d’un milieu riche et bourgeois, originaire de cette cité des arts qu’on nommait « Ville lumière » et dont elle rêvait. Avec sa chevelure brune et soyeuse, son œil incisif et son sourire à la frontière de la moquerie perpétuelle, il était l’incarnation de ces hommes certains que leur statut leur imposait de l’arrogance. Les conditions de vie clandestine à laquelle il était réduit conféraient à cet orgueil une sauvagerie qui le rendait plus séduisant encore.
Il n’était pas comme elle et Raymond, enchaîné à une existence paysanne. Un jour, la guerre finirait et alors il retournerait en ville sans un regard en arrière. Il oublierait tout ce qu’il devait aux fermiers illettrés qui l’avaient accueilli, nourri et hébergé sans rien demander en échange. Il trouverait un poste d’importance et ferait fortune. Il épouserait une femme de son milieu, riche et belle, et n’aurait plus aucune pensée pour la campagnarde qu’elle était. Un courant de rage lui traversa le corps.
Moi aussi, un jour je serai riche ! J’aurai de beaux vêtements et de chaussures en cuir, j’habiterai une grande maison et plus personne ne se fichera de moi ! Et tant pis si je dois vendre des savons aux Boches pour ça !
Les larmes jaillirent de ses yeux en un torrent sauvage. Jamais elle n’avait rencontré un homme comme lui. Pourquoi avait-il fallu qu’il soit beau et charismatique ? Qu’il ressemble tant à un acteur de cinéma ? Que son ténébreux regard la perce au plus profond d’elle chaque fois qu’il le posait sur elle ? Sa voix, ce nectar de velours, pourquoi ne l’entendait-elle que lorsqu’il débitait des horreurs ? Elle aurait voulu pouvoir le haïr, et d’ailleurs elle le haïssait de toute son âme ; elle le haïssait afin de ne pas sombrer. C’était la seule parade. Il fallait qu’il parte, vite ! Elle irait à Nantes, elle rencontrerait ce Beuscher et adieu Lieutenant Meynard. Bon retour à Paris ! Elle l’oublierait avec la même facilité qu’elle avait appris à le détester !
OceanofPDF.com