Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Morgane Destree · Chapitre 8 sur 40

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Vengeance en bas de soie: L'évadé (French Edition)

Chapitre 8

 

sur la route qui longeait la baie. Les pieds enfoncés dans les vasières, les Sa bicyclette faisait un inquiétant bruit de métal rouillé à chaque tour de roue, mais rien ne pouvait dissuader Margot de se rendre à Pornic. Elle avançait péniblement pêcheries rongées de sel, dévorées de bernicles, se dressaient tels les fantômes de leur passé heureux, lançant leurs carrelets faméliques au-dessus des flots. La côte était interdite. Les patrouilles allemandes sillonnaient le chemin des douaniers ; gare à qui y était surpris sans autorisation spéciale. Les arrestations étaient nombreuses et les Allemands faisaient rarement preuve de clémence.

Enfin, le château des ducs de Retz apparut dans son champ de vision, confortablement posé sur son rocher. Dans le riche quartier de Gourmalon, les luxueuses villas avaient changé d’occupants. Seuls les propriétaires qui acceptaient la collaboration demeuraient dans leurs murs. Les fêtes qu’ils donnaient battaient leur plein tous les soirs, car les officiers étaient friands de ces plaisirs mondains.

Margot s’arrêta au contrôle à l’entrée de la ville. Un soldat inspecta le contenu de son havresac et fronça les sourcils en découvrant les conserves de terrine.

─ Des pâtés pour ma grand-mère, mentit-elle en mettant dans ses propos toute la rouerie dont elle était capable. Goûtez-en un, je vous l’offre de bon cœur. 

L’Allemand n’hésita qu’à peine et, s’étant avisé que nul ne les regardait, s’empressa de dissimuler le bocal dans sa propre besace, puis d’un geste péremptoire, lui fit signe de passer. Margot obéit, ne se départant de son sourire que lorsqu’elle fut suffisamment éloignée, les mâchoires en feu de les avoir tant crispées. Son cœur battait la chamade ; elle s’obligea à reprendre son calme. Pourquoi aurait-elle peur ? Elle ne commettait aucun crime, elle apportait juste des pâtés à sa grand-mère. Et puis, ils ne maltraiteraient pas une femme ! 

Le château de Barbe Torte, premier duc de Bretagne, dressait sa silhouette impérieuse au-dessus de la ville, mais sur son donjon, la bannière nazie avait remplacé celle des seigneurs de Retz. Le paisible petit port enfoncé dans sa ria avait sombré dans la peur et la disette. Sur le marché de la ville haute, les prix flambaient, les stocks fondaient. Les Allemands se gobergeaient tandis que les Français se serraient la ceinture. Ah ! Ils avaient fière allure maintenant, flottant dans leurs pantalons, le teint cireux, eux qui paradaient un an plus tôt, en brandissant des drapeaux tricolores, dessinant en rhétorique d’éclatantes victoires. Ils en avaient plein la bouche de la guerre ! Ils chantaient la victoire, eh bien, qu’ils dansent à présent ! Seuls les débrouillards peu scrupuleux, les combinards, sortaient la tête hors de l’eau. Margot avait décidé d’être de ceux-là. Ne plus avoir faim… Ne plus avoir faim… !

À la ferme, les Allemands avaient raflé la moitié de la volaille et réquisitionné Mouton. Son brave cheval était parti un matin pour tirer les canons. Les envahisseurs se servaient en premier, ne laissant aux Français que les rogatons. Tous les jours, un charretier venait chercher le lait pour la glorieuse armée du Reich, et les habitants du domaine voyaient s’en aller le fruit de leur travail avec une rage impuissante.

Margot appuya son vélo contre le mur du café central avant d’y pénétrer. Un halo de fumée lui piqua les yeux. Derrière son comptoir, la patronne servait les Suze, les Byrrh et les Pastis avec le même entrain que d’habitude. Elle tourbillonnait et riait, mais ce n’était que façade pour égayer la morosité de ses clients.

─ S’ils ne trouvent plus de joie ici, répétait-elle souvent, alors où la trouveront-ils ?

Margot s’approcha, serrant contre elle son havresac gonflé de victuailles. Autour du bar, les conversations allaient bon train.

─ Mon Dieu, le prix du jambon a encore augmenté !

─ Et cet ersatz de café imbuvable ! Du gland ! Jusqu’où iront-ils ?

─ Ce n’est pas fini, grommela le patron en essuyant ses verres, seulement que voulez-vous que je fasse ? Il faut que je nourrisse mes cinq enfants. Ma belle-sœur est venue vivre avec nous, son mari est prisonnier en Allemagne.

─ Ce reproche ne vous est pas destiné, cher monsieur.

Margot le salua d’un hochement de tête et se rendit subrepticement dans la cuisine en enfilant le long couloir. Elle se raidit soudain. Le son d’un poste émetteur que l’on écoute en sourdine se faufilait à travers la porte vitrée. D’instinct, elle ralentit le pas et tendit l’oreille.

« … c’est le nombre de Français de tous milieux qui ont été indignés par notre capitulation sans excuses… »

Elle se décida, poussa la porte et pénétra dans la pièce. Une femme, la belle-sœur du patron sans doute, surprise, tourna vivement la manette du poste qui cracha un sifflement insupportable. Elle n’était pas seule. Un homme en complet brun, très élégant, se redressa aussitôt, toisant l’intruse d’un regard qui n’avait rien de bienveillant. Avisant qu’il s’agissait d’une jeune fille, son expression se radoucit.

─ Pardonnez-moi, annonça Margot, j’amène les pâtés.

La belle-sœur saisit les bocaux et les rangea dans une armoire qu’elle referma à clef. Puis elle pivota vers la visiteuse, immobile, les poings sur les hanches. L’individu en complet brun détourna son attention pour tourner à nouveau le bouton de la TSF. L’onde grésilla avant de retrouver la fréquence interdite. Il se pencha sur l’appareil, très intéressé par ce qui s’en échappait. À travers un rideau de parasites, une voix masculine s’élevait. Elle parlait de refuser la défaite, de continuer la lutte ; évoquait leur immense empire colonial dans lequel nombreux étaient ceux qui refusaient le diktat de Vichy. Là-bas se trouvaient des combattants prêts à tout pour défendre l’honneur bafoué de la France.

─ Entendez-vous, Maryse, ce « Leclerc » m’a l’air des plus déterminés. La guerre n’est pas finie, je crois.

Margot haussa les épaules. Leclerc ? Encore un illuminé, à l’image de ce De Gaulle qui s’imaginait pouvoir battre les Allemands depuis l’Angleterre. Elle n’aimait pas les rêveurs, l’heure n’était pas aux chimères, mais à la réalité.

─ Que peuvent une poignée de soldats dépenaillés face à une armée comme l’Allemagne ? répliqua-t-elle, acerbe.

L’homme au complet brun leva vers elle un regard amusé. Le coin de sa lèvre se courba sur un sourire moqueur. Une expression de suffisance qu’elle détesta aussitôt. Pourquoi ces gens des villes se croyaient toujours obligés d’étaler leur supériorité ? Ah, ils avaient belle allure, ces orgueilleux citadins, à hanter les campagnes en quête de beurre, de légumes, de viande et de toutes ces denrées qui faisaient tant défaut dans les cités. Ils étaient venus trouver refuge dans cette campagne qu’ils vilipendaient quelques mois plus tôt. Ils avaient de l’argent à dépenser, qu’ils le dépensent ! Pour eux, Margot leur vendait au prix fort des pâtés de ragondin, qu’elle nommait avec emphase : terrine de lièvre des marais.

─ Une poignée de soldats dépenaillés valent mieux que le vent.

─ Est-ce à ces imbéciles qui se vantaient de bouter l’Allemagne en trois jours auxquels vous faites allusion ? railla-t-elle.

─ L’empire est vaste. Chandernagor et Pondichéry se rallient à la France Libre. L’Afrique et l’Indochine suivront. Tout ce qu’il nous faut espérer, c’est que l’Angleterre tienne bon.

─ L’Afrique et l’Indochine, c’est loin ! Et moi, je n’ai jamais cru au Père Noël.

─ La victoire viendra d’outre-mer. Nos tirailleurs sénégalais ne se sont-ils pas comportés héroïquement quand nos vaillants officiers les ont abandonnés à Lille ?

─ Et qui pour les mener ? Votre de Gaulle ?

─ Taisez-vous ! Il y a des noms qu’il est dangereux de prononcer. Ignorez-vous que cet homme a été condamné à mort par contumace ?

─ Je ne sais pas ce que ça veut dire. En tout cas si les Allemands veulent sa peau, il va leur falloir débarquer en Angleterre. C’est là qu’il se trouve, ce planqué !

─ Priez pour qu’Hitler n’y parvienne jamais ! Il faut louer le courage des Anglais et de la RAF, ils tiennent tête aux Allemands de brillante manière. Ils seront nos meilleurs alliés.

─ Des alliés ? Ces traîtres ! Vous n’avez donc pas vu ce qu’ils ont fait à Mers-el-Kébir ! Tous ces pauvres marins français brûlés vifs dans leurs navires, noyés ! Des alliés ? Des assassins, oui !

L’élégant émit un rire patelin, un rire qui retrancha Margot dans sa colère. Ah ! si elle n’était pas une femme, elle lui flanquerait son poing dans la figure à ce sale type !

─ La guerre mise à la portée des fillettes. Sérieusement, mademoiselle, croyez-vous sincèrement que Churchill ait pris cette décision de gaîté de cœur ? Il a lancé plusieurs ultimatums à l’amiral de la flotte. Qu’ils rejoignent la France Libre ou ils deviendraient des ennemis ! Hélas, l’amiral a choisi de servir le maréchal Pétain et à travers lui Hitler. Churchill a donc ouvert le feu sur l’ennemi, comme l’aurait fait n’importe quel chef militaire. Comme je l’aurais fait si j’avais été à sa place. Croyez-moi, cette guerre sera faite de sacrifices et nombreux encore seront ceux qui laisseront leurs vies en offrande à la victoire.

Margot eut une moue de dédain en détaillant l’homme. Bien trop élégant pour l’époque. De jolis mocassins de cuir, un pantalon au pli impeccable. Grand, corpulent, le teint frais, une ceinture abdominale consistante. Les plats en sauce et la viande devaient abonder à sa table. Lui la dévisageait avec un amusement non dissimulé qui l’irrita. Courroucée, elle reporta son attention à Maryse, réclamant son dû pour les pâtés. Celle-ci paya. Margot recompta puis, satisfaite, roula la liasse qu’elle glissa dans sa jarretière avant de quitter la cuisine, sans un salut pour ce prétentieux personnage dont le jeu, d’emblée, lui parut suspect.

Elle n’avait jamais aimé ceux des villes, leurs regards infatués, leur langage ostentatoire et ce mépris qu’ils cultivaient à l’égard des paysans ! Elle les haïssait d’autant plus que l’un d’eux avait causé le désespoir de sa mère. Elle les maudissait autant qu’elle les enviait. C’est le cœur plein de fureur et de ressentiment qu’elle retourna dans la salle de bar. Elle s’apprêtait à s’en aller lorsque la patronne l’interpella.

─ Un petit diabolo menthe, Margot ? Tu ne vas pas repartir si vite, avec cette chaleur.

Margot n’hésita qu’à peine. Il est vrai que la température de juillet ne l’incitait pas à reprendre la route la gorge déshydratée. Après avoir accepté, elle s’installa en salle, à une table non loin des conversations qu’elle écoutait d’une oreille intéressée. C’est fou ce qu’on apprenait de fascinant dans les palabres de bistrots. Certains ne se privaient pas de déverser leur rancune. 

─ Les fi d’garce, ils ont réquisitionné tous mes chevaux. Tous ! De quoi je vais vivre maintenant ?

─ Salauds de Boches !

─ À Rouans, un paysan a tranché les jarrets de ses chevaux que les Allemands voulaient réquisitionner. Il s’est targué qu’aucun Fritz ne lui dictera sa loi. Vous savez ce qu’ils ont fait ? Eh bien, ils lui ont tranché les tendons à lui aussi. Il a dû se traîner ainsi jusqu’à la potence où ils l’ont pendu, sous les yeux de sa femme et de ses enfants.

─ Seigneur, quelle barbarie ! se pâma une femme.

─ Jusqu’où iront-ils ? cracha un homme en marinière, une casquette crasseuse sur la tête.

─ Mon Dieu, quelle époque, clama une femme en robe bleue, je suis obligée de courir les fermes, de patauger dans la boue pour trouver de quoi manger.

─ Chacun doit se débrouiller comme il peut, madame, et vous verrez de plus en plus de petits malins profiter de la situation.

Margot esquissa un sourire. Oui, des petits malins profiteraient de la situation, des roublards dans son genre qui n’hésiteraient pas à gagner de l’argent sur le dos de ces bourgeoises endimanchées comme cette femme en robe bleue.

Une patrouille passa devant l’église au pas de l’oie. Margot les suivit du regard, réprimant difficilement les frissons qui couraient sur sa peau. Ce n’était pas mal de vendre du pâté. Certes, elle avait entendu parler de ces atrocités commises sur les Français qui bafouaient les lois, mais elle refusait d’y prêter attention. Régner par la terreur, le mot d’ordre des dictatures. Pourquoi devrait-elle trembler ? Elle n’était pas une criminelle, les Allemands ne pouvaient rien lui reprocher. Du moins s’obligeait-elle à le penser.

Elle appuya sa tête sur son poing. Son esprit vagabonder vers les limbes d’un passé heureux. Elle revit Basile et Raymond jouer à « qui marche le plus longtemps sur les mains » dans les ruelles pavées. Elle avait toujours eu la certitude qu’ils la laissaient gagner pour le seul plaisir de l’entendre rire.

Soudain, elle eut l’impression d’un regard braqué sur elle et tressaillit. L’individu au complet brun était accoudé au bar et la fixait. La lueur d’intérêt qu’elle devinait dans ses pupilles provoqua en elle une étrange sensation. Elle détourna la tête avec hauteur.

─ Quelle honte ! brailla la femme en robe bleue. La France, terre des Droits de l’Homme, anéantie par un illuminé fanatique ! 

─ Ma chère, répondit l’élégant sans détacher ses yeux de Margot, si leur führer n’était qu’un illuminé fanatique, il n’aurait pas envahi la moitié de l’Europe. Et n’oubliez pas qu’il est dangereux d’exprimer ses sentiments en ce moment. Il serait déplaisant que nos braves amis fritz s’intéressent à votre personne. Je pense que nous en avons pour un bon moment avec eux, autant nous y faire.

La femme en bleu pâlit. Le dandy l’agréa d’un sourire sarcastique et fit volte-face pour aller s’asseoir à la table de Margot qui se raidit, furieuse d’avoir été troublée dans ses souvenirs heureux. Ce bourgeois imbu ne manquait pas de toupet de lui imposer ainsi sa présence.

─ Et vous, jeune demoiselle, que pensez-vous de tout ça ? Une aubaine, il me semble. Votre petit commerce tourne plutôt bien, je me trompe. Combien de pâtés avez-vous vendus depuis le début de l’Occupation ? Oh, pardon ! Vous appelez ça, terrine de lièvre des marais, c’est ça ?

Elle se mordit violemment les lèvres, espérant que les autres consommateurs n’avaient pas entendu, mais il avait pris soin de baisser la voix. Penché au-dessus de la table, il tenait son visage près d’elle, trop près, la détaillant avec un air de convoitise qui la mit mal à l’aise.

─ En tout cas, cela fait vos affaires, siffla-t-elle, avec tout le venin que pouvait contenir sa langue.

─ Vous me jugez, demoiselle ? Je devine vos pensées. Voilà un profiteur qui n’a pas de leçons à me donner, n’est-ce pas ?

Elle haussa les épaules et but son diabolo à longs traits réguliers.

─ Je ne juge pas, dit-elle au bout d’un moment comme l’inconnu continuait à la dévisager, cependant je constate que vous ne semblez pas souffrir de la situation.

─ Voici qu’à nouveau la France se coupe en deux. Quel sens donner au mot « patriotisme » ? Pétain, notre sauveur de 1918, ne nous a-t-il pas conseillé de prêter allégeance aux Allemands ? Je m’incline. Vous devriez en faire autant.

─ Pourtant, dans la cuisine, vous me disiez…

─ Je vous disais quoi, mademoiselle aux yeux de chat ? Êtes-vous certaine d’avoir bien compris ?

Margot leva un sourcil surpris. Elle se mit à étudier attentivement ce visage rieur à la limite du sarcasme. Il avait dû être bel homme, très beau même, si elle en croyait la forme de ses mâchoires et la régularité de ses traits. Sa chevelure d’un brun chatoyant se striait de fils d’argent, lui conférant un charme mature, et ses iris, d’un bleu semblable à la mer, pénétraient les âmes comme s’ils cherchaient à en extraire les secrets. Sa voix était chaude et apaisante. Avec son élégant costume en lin, son chapeau Panama, son aisance naturelle et sa chevalière en or, il avait tout du profiteur, pourtant, elle l’avait entendu louer le courage des Alliés, seulement cela ne signifiait rien. Cet homme espérait sans doute que Churchill céderait à la pression d’Hitler et se laisserait envahir. Incapable de cacher ses sentiments, elle adressa un regard venimeux auquel il répondit d’un sourire.

─ Je sais ce que vous pensez, mais cette guerre est l’affaire de grandes personnes responsables. Occupez-vous donc de vos petits pâtés et tâchez, tant que ça dure, de faire votre pelote. Cela ne durera pas.

─ Les personnes responsables, comme vous les appelez, nous ont fait perdre la guerre ! Ces Gamelin, Weygand, et même le Président Daladier ! Pétain a vendu son pays, il a trahi les Français ! Il libère les prisonniers de guerre ? La belle affaire ! Ils repartiront bientôt travailler pour l’Allemagne…

─ Comme je l’ai dit à cette femme en robe bleue, il est dangereux de tenir de tels propos, mademoiselle. Faisons un marché. Je sais ce que vous trafiquez et vous avez entendu des choses que vous ne deviez pas entendre. Oublions ce que nous avons vu et entendu et soyons amis.

Troublée, Margot tendit sa main vers son verre pour l’attraper, mais le renversa. Une flaque verte se répandit sur la table. Elle rougit. L’insistance avec laquelle il la dévorait du regard la mettait au supplice. Elle aurait voulu l’envoyer balader, seulement il l’avait vue se livrant à des activités de marché noir et elle ne donnait pas cher de sa peau s’il venait à la dénoncer. L’inconnu était penché sur elle, subjugué, semblait-il, par le petit grain de beauté qu’elle portait au coin de la lèvre. Perdue dans son embarras, elle n’entendit pas les pas d’une femme qui se rapprochait.

─ Vous les prenez au berceau à présent, mon ami.

Margot sursauta au son de cette voix venue de haut. Levant les yeux sur la source de cet organe velouté, elle découvrit une véritable figure de mode digne des magazines féminins. Grande et élancée, moulée dans une robe écarlate qui faisait ressortir ses hanches, un petit chapeau tambourin posé sur sa chevelure de jais, l’apparition flottait dans un halo de parfum capiteux signé, à n’en point douter, par un grand couturier. Cette femme sentait l’oisiveté, le luxe et la facilité. Même le ridicule yorkshire dans ses bras lançait à la dérobée des œillades méprisantes. L’élégant fit les présentations.

─ Mademoiselle, voici mon épouse, Marianne. Marianne, je te présente mademoiselle… je ne connais pas votre nom.

─ Je m’appelle Margot, répondit-elle avec brusquerie.

─ Margot ? Margot, comment ?

─ Margot Verlaine.

─ Verlaine, comme le poète ? C’est charmant ! dit la femme d’un ton ampoulé qui parut odieux à la jeune paysanne.

─ Quel poète ?

─ Quel poète ? Chère innocente, vous êtes irrésistible !

Marianne déploya un rire outrecuidant qui gifla Margot. Sous la table, ses ongles s’enfoncèrent dans la paume de ses mains. La colère grondait en elle, vénéneuse jusqu’à la nausée. Quel méchant concours de circonstances avait fait naître cette femme dans le luxe et l’opulence alors qu’elle louvoyait dans la fange ? Le cœur au bord des lèvres, elle ravala le chapelet d’injures qui lui venait. L’homme, quant à lui, la couvait d’un regard bienveillant.

─ Une fraîcheur exquise, en effet. Ah, mademoiselle, les vers de Verlaine vous vont si bien !

Toute grâce et toutes nuances,

Dans l’éclat doux de ses seize ans,

Elle a la candeur des enfances,

Et les manèges innocents.

Ses yeux qui sont les yeux d’un ange,

Savent pourtant, sans y penser,

Éveiller le désir étrange,

D’un immatériel baiser.

Durant sa tirade, il ne l’avait pas quittée du regard. Blessée par ce ton sirupeux qu’elle reçut comme une injure, Margot concentra dans sa bouche toute la froideur dont elle était capable.

─ Et vous-même, monsieur, je ne connais pas votre nom.

─ Où avais-je la tête ? Mon nom est Charles-Hubert Tesseron. Compositeur, violoncelliste à mes heures. Ma femme est cantatrice.

─ Vous chantez pour les Allemands ?

─ C’est un public comme un autre, et grand amateur d’art lyrique.

─ Mais ce sont des Allemands !

─ Et alors ? Grâce à nos bonnes relations avec eux, nous habitons toujours chez nous, même si nous avons dû nous serrer.

─ Notre villa se nomme Ker Yana, crut utile d’ajouter Charles-Hubert en désignant au loin la corniche de Gourmalon, elle date de la belle époque.

La rancœur de Margot se renforça. Avait-il besoin d’en révéler autant ?

─ Les restrictions ne font que commencer, enchaîna Marianne Tesseron. La France subira bientôt le même sort qu’elle a infligé à l’Allemagne après le traité de Versailles. Peut-être n’est-ce qu’un juste retour des choses après tout ?

─ Dans ce cas, madame, siffla Margot en se levant, gardez-vous bien d’exhiber votre chien. Il se pourrait qu’il finisse dans une assiette.

Marianne eut un sourire railleur, pourtant elle n’ajouta rien, allant jusqu’à s’écarter pour laisser partir la jolie nymphette qui avait tapé dans l’œil de son époux. Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’offusquait plus de ses maîtresses, mais celle-ci, pour une raison ignorée, l’intriguait. Issue d’un milieu défavorisé, elle ne faisait pas partie du gibier habituellement prisé par son mari. Cependant, celui-ci se montrait très intéressé. Trop intéressé. C’était suspect.

─ Méfiez-vous, mon ami, le prévint-elle, cette petite est bien jeune et vous n’avez plus la santé. Les filles de nos jours ont les dents longues et la cuisse beaucoup moins docile que dans votre jeunesse.

Charles-Hubert Tesseron ne répondit pas, perdu dans ses pensées. Cette demoiselle lui en rappelait une autre… une autre qu’il avait connue il y a longtemps, très longtemps. En dépit de la chaleur estivale, il se sentit envahi par un froid intense.

─ Pauvre petite, continua Marianne, si jolie et contrainte à cette médiocre existence. Avez-vous vu sa robe ? Ses souliers ? Et cette façon qu’elle avait de nous regarder. C’était comme s’il y avait de la rage en elle. Et comment pourrait-il en être autrement ? Une petite sauvageonne ! Ignorer qui est Verlaine, comment est-ce possible ? Ah si seulement elle avait été ma fille…

─ Votre fille ? éructa Charles-Hubert avec une soudaine véhémence, c’est vous qui n’avez jamais voulu d’enfant… pour ne pas abîmer votre silhouette disiez-vous !

─ Est-ce un reproche, mon ami ? Vous n’étiez vous-même pas bien chaud sur la chose. Il est vrai que vous devez avoir bien assez de petits bâtards pour vous préoccuper d’une légitime descendance !

Marianne n’aurait pu faire plus mal à son époux. Tel était le sort de ces couples unis pour le seul profit, arrangement cupide organisé entre grandes familles sans aucune place pour l’amour. Aujourd’hui, Marianne et Charles-Hubert ne vivaient plus ensemble que par habitude, et si Marianne ouvrait sa porte aux Allemands, elle ouvrait également son lit aux officiers, sans que son mari, en apparence, ne s’en offusque.

Ignorant le marasme dans lequel elle avait plongé le couple de mélomanes, Margot enfourcha son vélo et descendit la rue jusqu’au port. Des pensées tumultueuses l’assaillaient de toutes parts comme autant de coups de couteau frappant son cœur. Ils avaient osé la rabrouer, la renvoyer à son odieuse condition de fille de ferme ! Elle les haïssait, pour cela et pour tout le reste ! L’injustice de sa naissance, le mépris que lui portait tante Solange, cette guerre maudite qui avait éloigné d’elle Basile et Raymond, ses méchantes sandales rafistolées qui lui rongeaient les pieds, tout cela lui faisait horreur ! Elle honnissait son destin qui l’avait fait voir le jour du mauvais côté de la barrière. Marianne Tesseron était cantatrice et chantait pour de riches officiers rutilants de décorations, issus de la noblesse teutonne. Dans son monde à elle, Margot n’avait droit qu’aux soldats de basse classe, et son public, quand elle se lançait à pousser la chansonnette, étaient les vaches et les cochons !

Quel nom pour la maison ? Ker Yana. Margot avait toujours eu une excellente mémoire des noms. Ker Yana. Quel joli nom pour une jolie maison ! Une maison propre, entretenue par une armée de domestiques. C’était injuste ? Pourquoi n’habiterait-elle pas elle aussi dans une belle maison ? N’avait-elle pas le droit à son viatique ? Et ce Verlaine ? Un poète ? Ses vers étaient magnifiques. Il faudra qu’elle en parle à Émilie.

Margot reprit la route de Bouin, appuyant rageusement sur ses pédales pour l’atteindre avant la nuit. Dans le port, le jusant était au plus bas. Les chaloupes échouées sur le flanc attendaient le retour des flots. Un pêcheur réparait son filet, un mégot consumé pendu à ses lèvres. Au bout de la cale de mise à l’eau, l’océan scintillait, indifférent aux hommes.

Pauvres hommes en vérité. Il y a un an, ils rêvaient de victoire et de médailles. Et où étaient-ils maintenant ? Colin était mort, Raymond et les autres étaient prisonniers sans doute. La France était anéantie ; elle avait perdu sa jeunesse, sa fierté et sa liberté. Assez ! Assez du saccharose, du jus d’orge, de la racine de fenouil, et du pain gris. Jusqu’où iront ces restrictions ? Ils ne pourront pas impunément affamer la France ! Ils ne pourraient pas l’affamer, elle ! Nul ne lui dicterait sa loi.

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