À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 1 sur 51

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À perdre haleine

Trente-six jours plus tôt

 

Je sais que c’est fini dès que le paquet atterrit sur mon bureau. Quelque chose dans le papier cucul, le ruban rose, me dit que ça ne peut plus durer. Je ne peux pas continuer comme ça, c’est tout. Je fais comme si le paquet n’était pas là, ignorant les regards curieux de mon assistante, Claire. Je sors déjeuner, même si je n’ai pas le temps, m’achète un sandwich spongieux et un café latte au goût de conserve, puis retourne au travail. Le paquet est toujours là, qui trône en plein milieu de mon bureau, l’air parfaitement content de lui. Il doit disparaître. Je me retiens difficilement de le flanquer à la poubelle là, tout de suite. Dans mon box de verre, je suis sous la surveillance constante de Claire et des filles de l’équipe de production, qui me jettent des regards furtifs à travers les parois transparentes, l’air faussement indifférent. Ça commence à devenir insupportable, quand mon ordinateur émet un bruit de rappel : sauvée par la réunion. Puis par une autre.

Le temps que je revienne à mon bureau, le bâtiment est quasiment désert, vidé par la traditionnelle ruée au pub du vendredi soir. Claire, la reine de l’efficacité, est partie à cinq heures pétantes. Elle arrive au boulot une heure plus tôt tous les matins, afin de pouvoir partir plus tôt et filer tout droit à la salle de sport. Car il y a, évidemment, une salle de sport dans notre immeuble de verre et d’acier, géré de main de maître par Happy Workplace, l’entreprise qui s’occupe d’absolument tout ici, des bâtiments, des parkings, des carpes dans le bassin, de l’herbe sur laquelle on pose nos fesses à l’heure du déjeuner, de l’air qu’on respire. Claire trouve ça génial. Parfois, je me demande si cette fille n’a pas un vice caché, un tiroir rempli de sex-toys pas lavés, un côté tordu, cradingue. Mais non : Claire est parfaite. Je parie qu’elle passe ses soirées à repasser ses culottes et mitonner le muesli diététique qu’elle saupoudre sur son yaourt tous les matins à dix heures précises. Et puis, c’est une assistante formidable.

Le paquet n’a pas bougé. J’arrache le ruban rose et déchire le papier cadeau. Il y a une boîte en carton à l’intérieur, décorée de petits cœurs roses. Au moins, les couleurs sont raccord. J’ouvre la boîte. Le haut d’une tête brune et poilue, deux oreilles poilues et, bingo, encore un ruban rose. Un ours en peluche. Je le sors du carton et l’assois devant moi. Très mignon, il faut le reconnaître, mais c’est justement le hic. Alors qu’il échoue dans la corbeille à papier, je pense à celui qui me l’a envoyé. Celui qui se targue d’être ma peluche grandeur nature. « Ton cane di peluche », c’est comme ça qu’il signe tous les mails qu’il m’envoie. Je trouvais ça amusant au début, voire sexy, ses racines et son physique italiens hérités de sa fougueuse (mais Dieu merci défunte) mère italienne. Le charme du cane di peluche s’est dissipé quand je me suis rendu compte que ce n’était pas le côté adorable et câlin qui me manquait dans la vie. Même si toutes les filles du bureau, Claire la première, le considèrent évidemment comme un don du ciel à la gent féminine. Beau, attentionné, riche… Bon, peut-être pas millionnaire, mais bien mieux loti que le péquin de base qu’on croise dans les bars de Soho le vendredi soir. James, mon cane di peluche, est directeur de département au sein de ce qu’il décrit comme une entreprise d’information financière. Vaste bureau à la City, Audi A5 décapotable, loft à St George Wharf donnant sur la Tamise, avec concierge et service de sécurité disponibles à toute heure, parking souterrain et salle de sport intégrée. Quelle femme ne serait pas ravie ? Le problème, c’est que la femme dont on parle ici vient de s’apercevoir qu’elle ne voulait pas de cette affaire en or. Je ne veux plus de l’adorable et câlin James.

Je me déconnecte de ma session, récupère la peluche dans la corbeille et quitte le bureau, jouet poilu sous le bras. L’ascenseur m’emmène directement au parking du sous-sol, seul moyen d’entrer et de sortir du bâtiment qui permette d’esquiver l’œil de lynx des réceptionnistes et de l’équipe de sécurité du rez-de-chaussée. Ce qu’ils voient sur leurs écrans ne regarde qu’eux, mais je préfère me passer de leurs remarques potaches, ce soir. Sur le parking, mon bon vieux 4×4 est l’une des rares voitures encore garées. Pourquoi sauver la planète dans un hybride politiquement correct quand on peut régner sur la route à bord d’un tank, style bourgeoise de Chelsea ? Sauf que je ne vis pas à Chelsea. Les rues pentues de Highgate justifient presque le choix de ma BMW X5, même si je ne l’ai pas achetée pour conduire mes gamins à l’école. Je l’ai achetée pour Wispa.

Wispa est un labrador chocolat femelle âgé de cinq ans, affligé d’un sérieux problème de poids. C’est ma meilleure amie et plus fidèle compagne depuis le jour où je l’ai ramenée à la maison, quand elle n’était qu’une petite chienne déjà trop grande avec de grosses pattes et des yeux mélancoliques. Nommée en l’honneur de la célèbre barre chocolatée de Cadbury, elle a pris son slogan des années quatre-vingt très à cœur : il a fallu des trésors de persuasion pour la convaincre qu’elle n’était pas obligée de tout « croquer pour y croire ». Elle a débarqué dans ma vie deux ans avant James. Wispa et moi rêvions d’élever une tripotée de boules de poils maladroites, de bâtir un foyer plein de bouillie pour chiots et d’amour, et puis elle a contracté un pyomètre et notre rêve s’est effondré. Après son hystérectomie, Wispa a perdu tout intérêt pour le sexe, se concentrant sur la nourriture. N’importe quelle nourriture. Ma dog-sitter Nicole et moi menons une lutte perdue d’avance pour l’empêcher de sombrer dans l’obésité. Elle engloutit ses rations minutieusement calculées de croquettes allégées prescrites par le véto, et complète son régime alimentaire avec tous les vieux rebuts qu’elle arrive à dénicher dans les rues de Highgate. Son appétit est insatiable. Aujourd’hui, le coffre de ma BMW X5 est le seul endroit de la voiture où elle se sente à l’aise.

Je jette l’ours sur la banquette arrière et sors du parking. Je songe brièvement à offrir la peluche à Wispa, mais je sais qu’elle ne ferait qu’essayer de la boulotter. Je monterai au Village de Highgate demain pour la refiler à un magasin caritatif. Mon iPhone se met à sonner, et le système Bluetooth de la voiture intercepte l’appel en douceur pour le transférer sur le haut-parleur. C’est James. J’envisage de ne pas répondre, mais il faudra bien que je prenne le problème à bras-le-corps tôt ou tard.

« Coucou, mon cœur ! Tout s’est bien passé aujourd’hui ? Pas de surprises palpitantes ? demande-t-il, en allusion à l’ours.

— Si, c’était adorable. Qu’est-ce qu’on fête ?

— Oh, rien, j’avais juste envie d’égayer ta journée. Histoire de rendre les filles du bureau jalouses. Et te faire penser à ton… cane di peluche. »

Il ne le dit pas, en fait : il gronde d’un air lascif. Quand je pense qu’un jour j’ai apprécié ses démonstrations vocales de virilité…

« James, il faut qu’on parle.

— Super ! J’ai réservé une table chez Roka. »

J’avais plutôt pensé le larguer sur mon propre terrain, à la maison, mais, après tout, pourquoi ne pas le faire autour d’un plateau de sushis ?

« Ça marche, j’arrive. »

Au final, ç’a été beaucoup plus facile que je le croyais. Il y a eu quelques larmes. Du côté de James. Et quelques mensonges. Du mien. « Ce n’est pas toi, c’est moi », ce genre de truc. Et l’ultraprévisible : « J’ai besoin d’air. » Il a protesté, marchandé, supplié, mais, pour finir, il a reconnu sa défaite avec dignité. Ça m’a épatée. Il s’est presque comporté en vrai gentleman. Je dis presque, parce qu’il a passé ses nerfs sur une serveuse, en lui reprochant d’avoir fait tomber une goutte de sauce soja imaginaire sur sa veste.

Il est tard quand je rentre chez moi. Wispa m’attend derrière la porte, furax. Je sais qu’elle dormait sur mon lit, sa technique préférée pour me rendre la monnaie de ma pièce quand je l’abandonne trop longtemps. Je la laisse s’en tirer à bon compte pour cette fois, et me sers un verre de vin. Un bon petit rioja, histoire de marquer le coup. Et puis j’appelle Bell.

« J’ai rompu avec James.

— L’andouille est éliminée ! Alléluia ! »

Elle a un coup dans le nez, ça s’entend.

Bell est la seule de mes amies à n’avoir jamais accroché avec James. Elle l’appelle « l’andouille », « l’enfant de chœur » ou plus spécifiquement « le porte-mocassins », un attribut qui suffit à le disqualifier à ses yeux. « Ne te fie jamais à un homme en mocassins. C’est le genre de type qui te fera un suçon au premier rendez-vous pour marquer son territoire. Tous des psychopathes derrière leur façade de médiocrité », m’a-t-elle juré. Sur le coup du suçon, elle a eu tout faux : James ne m’en a jamais fait ; il ne m’a jamais laissé aucune marque sur le corps. C’est un amant doux et prévenant. Peut-être trop, d’ailleurs. Mais pour les mocassins, elle a raison. Je ne me suis jamais vraiment habituée à le voir glisser ses pieds dans ces horreurs à glands. Dieu merci, il met toujours des chaussettes avec. Pieds nus dans des mocassins, je ne l’aurais pas supporté.

« Je veux que tu me promettes un truc. » Bell s’interrompt, et je l’entends prendre une gorgée de vin blanc. Elle ne boit que ça. « Promets-moi que tu ne finiras pas dans le lit du premier venu.

— Tu te prends pour ma mère, maintenant ?

— Tu vois très bien ce que je veux dire, Anna. Je veux que tu restes un peu célibataire, pour te donner le temps de te poser des questions existentielles. »

Elle a raison, évidemment. J’ai tendance à fuir le célibat comme la peste. Il faut dire aussi qu’il y a toujours une petite file de candidats en attente, prêts à décrocher le poste vacant. Du coup, la frontière entre la fin d’une relation et le début de la suivante est souvent assez ténue.

« Des questions existentielles ? Comme quoi : qui suis-je ? Où vais-je ? Combien de verres a déjà descendus Bell ?

— Je suis sérieuse, Anna. Lève le pied. Passe du temps avec tes amis. Avec ton chien.

— Wispa ne s’est jamais plainte. »

En entendant son nom, ma chienne se lève dans son panier, s’étire et s’approche de moi en se dandinant.

« C’est parce qu’elle t’aime d’un amour inconditionnel.

— Le seul amour qui tienne.

— L’amour inconditionnel n’existe pas, sauf chez les chiens.

— Tiens, à propos… » Je repose mon verre de rioja à demi plein. « Il faut que je la sorte. »

Wispa, alertée par mon geste, frétille déjà devant la porte d’entrée.

« À demain, mon chou, dis-je à Bell.

— Essaie de rester célibataire jusque-là.

— Pourquoi, tu es intéressée ? » J’adore la taquiner.

« Je t’ai déjà dit que tu n’étais pas mon genre. Beaucoup trop difficile à vivre.

— Je croyais que c’était justement ça, ton genre.

— Pas faux, soupire Bell. Peut-être que je devrais tenter le coup du célibat aussi. »

L’histoire des relations désastreuses de Bell avec des psychopathes est aussi longue qu’une vipère aspic. Et tout aussi nocive.

Le temps est doux et humide ce soir. Il fait trop sombre pour se promener dans le parc de Hampstead, alors je descends Swain’s Lane, le long du cimetière. J’observe ma statue préférée, un ange aux ailes immenses qui semble radieux et serein dans la pénombre. Mon iPhone émet un bip. Un message de Peter, de Promax, l’agence de speed-dating la plus efficace du milieu des médias. Non, je rigole : je veux parler de l’événement ultraglamour consacré à la communication audiovisuelle, avec sa soirée de remise de prix qui fait fantasmer les pros de la pub et du marketing dans le monde entier. Mais revenons à Peter. Il est directeur de la création pour je ne sais plus quelle chaîne sportive, charmant, beau gosse, avec cet air de type ultradisponible tellement caractéristique des hommes mariés avec enfants en bas âge. On a bavardé, flirté, échangé nos cartes de visite, et le voilà qui m’envoie des textos salaces un vendredi soir. Tentant… mais non. J’efface le message. Wispa s’élance dans la rue noire, comme si elle avait repéré une tête connue. Ça fait un bail qu’elle a laissé tomber la chasse aux chats et aux renards ; maintenant, elle ne s’enflamme plus qu’à la vue d’un ami humain. Mais la rue est vide, il n’y a personne, et elle revient vers moi en haletant, langue rose pendouillant joyeusement.

L’amour inconditionnel. Un sentiment auquel je ne crois pas, à part en ce qui concerne Wispa, peut-être. Mais son amour, lui aussi, est soumis à certaines conditions : elle réclame ma présence, ses promenades, sa gamelle. Bon, alors disons que c’est ce qui se rapproche le plus d’un amour inconditionnel. Est-ce que je deviens trop blasée pour une émotion véritable, renversante, ensorcelante, qui me ferait faire des choses que je n’aurais jamais faites, promettre des choses que je ne promettrais pas en temps normal ? J’ai lu quelque part que les parents éprouvaient un amour inconditionnel pour leurs enfants, parce qu’ils se sentent obligés de les aimer quoi qu’il arrive. Je pense avoir eu un aperçu de la chose quand mon père nous a jetées comme de vieilles chaussettes pour partir au bras d’une pouffiasse blonde et que ma mère a tenu bon à mes côtés, se démenant comme une lionne blessée pour que je ne manque de rien tout le temps qu’a duré mon enfance, même si l’argent ne coulait pas à flots. Tout a pris fin quand elle est morte d’un cancer du sein à l’âge de quarante ans, lionne blessée jusqu’au bout qui s’efforçait de défendre son petit quand elle n’avait plus la force de se défendre elle-même. C’est peu après sa mort que j’ai compris, alors ado gâtée et en colère, que je devrais mériter l’amour à partir de ce moment-là ; il n’irait plus jamais de soi.

Bell a raison. Il faut que je lève le pied, que je passe plus de temps avec mes amis et mon chien. Que je m’investisse un peu. Je tapote la tête de Wispa et continue de marcher, en priant pour que ma résolution tienne au moins jusqu’à lundi.

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