À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 2 sur 51

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À perdre haleine

Trente-cinq jours plus tôt

 

 

Je me réveille, pleine d’énergie et de bonnes intentions. C’est l’effet samedi matin : pile le jour où on n’est pas obligé de se lever tôt pour filer au boulot, on se retrouve les yeux grands ouverts à l’aube, la tête fourmillant d’idées. Ma bonne humeur dure jusqu’au premier café de la matinée, suivi d’un smoothie myrtille-framboise-banane préparé avec amour et d’un croissant réchauffé. À partir de là, c’est la chute libre. Quand j’ouvre la porte d’entrée, je découvre un véritable champ de bataille où se mêlent barquettes de nourriture à emporter, morceaux écrasés d’une substance verte non identifiée, serviettes hygiéniques éventrées et une petite crotte enroulée juste là, sur le seuil. Les renards. Mes sentiments envers les renards de Londres oscillent entre l’amour et la haine, mais ce matin, je les hais purement et simplement.

Une fois les dégâts nettoyés, je sors sur le trottoir devant la maison, et sens des bris de verre crisser sous mes pieds. Tirant Wispa à l’écart, j’observe les environs. Eh oui. Juste au moment où vous pensez avoir assez donné pour la journée, le destin vous réserve sa surprise du chef. La vitre arrière du côté passager de ma BMW a été enfoncée. Je rentre chez moi, récupère mon portable, enferme Wispa dans la maison et retourne à l’extérieur. J’examine la voiture avec prudence, m’attendant presque à trouver un SDF pelotonné sur la banquette. La voiture est vide, jonchée d’éclats de verre. J’ouvre la portière avant pour fouiller les espaces de rangement. Rien ne semble manquer, même pas les quelques pièces que je gardais pour les parcmètres et qui sont devenues obsolètes quand la plupart des quartiers de Londres ont instauré le paiement par carte ou Smartphone. Étrange. Je jette un dernier coup d’œil, et puis ça me revient. L’ours en peluche de James ! Il a disparu. Je m’apprête à composer son numéro pour lui annoncer que sa peluche s’est fait la malle, quand je me rappelle que je l’ai largué la veille. Qui volerait un ours en peluche à l’arrière d’une BMW à Highgate ? Une mère désespérée poussée à la folie par sa progéniture insatiable ? Un morveux pourri-gâté qui n’a pas assez de jouets pour remplir une déchetterie ? Je hausse les épaules, quand une idée me frappe soudain. Et si c’était James venu reprendre sa peluche parce que je ne veux plus jouer avec lui ? Non, c’est ridicule, ça ne lui ressemble pas. Le mocassin ne fait peut-être pas l’homme, mais ce n’est pas quelqu’un de rancunier. Bah, le magasin caritatif n’aura pas son ours flambant neuf, et puis voilà. Les coups de fil au réparateur et à l’assurance semblent partis pour durer une éternité, mais, à midi, la résolution du problème est en bonne voie. Quant à ma gaieté matinale, elle est bel et bien pulvérisée.

Quoi de mieux pour améliorer une humeur massacrante qu’une promenade sportive à Hampstead Heath avec son chien ? Wispa confirme que c’est une excellente idée. Nous descendons Merton Lane avant d’entrer dans le parc du côté des étangs. C’est un après-midi magnifique. Je vois des gens qui déambulent avec leurs chiens, quelques silhouettes immobiles en train de surveiller leurs cannes à pêche, des joggers au regard concentré de lévrier et une poignée d’ornithologues amateurs visiblement très excités par une créature invisible dans les buissons sur l’autre rive d’un bassin. Wispa et moi gravissons rapidement la colline, nous éloignant de la foule. Arrivées au sommet, nous tournons à gauche, en direction de Kenwood House. L’atmosphère est plus calme et plus sombre dans les bois. J’adore cette partie du parc. Elle n’est jamais trop fréquentée, et ses épais fourrés et ses arbres noueux lui donnent un air coupé du monde et mystérieux. Je m’assois sur le banc dédié à « quelqu’un qui aimait cet endroit » et ferme les yeux. Bell a raison. J’ai besoin de temps pour analyser ce qui se passe dans ma vie. J’ai l’impression d’avoir perdu le contrôle de ma trajectoire, de subir une série de retournements accidentels du destin, aussi bien au travail que dans ma vie privée. Des occasions saisies, des pas de côté, des promotions m’ont permis de décrocher le poste que j’occupe actuellement, directrice de la diffusion, de la programmation et de la création pour une grande entreprise de production télé – pas si mal pour une fille débarquée d’un patelin miteux de l’Essex. Mais est-ce que ça s’arrête là, professionnellement ? Et puis il y a ma vie privée. Mon chantier privé, comme dit Bell. Un craquement de branche interrompt mes pensées. J’ouvre les yeux. Un type au crâne rasé et aux bras nus couverts de tatouages alambiqués passe devant mon banc et s’enfonce dans les fourrés. Je m’apprête à refermer les yeux quand j’aperçois un autre homme, avec un jean délavé et un petit sac à dos, qui suit le premier. Non, je dois me faire des idées… J’ai entendu des histoires sur les gays qui traînent dans le parc, mais je croyais que ça se passait plus loin dans le bois, du côté de Spaniards Road. Le second type disparaît dans les mêmes fourrés, et la curiosité m’envahit tout à coup. Jetant un œil à Wispa, qui semble très occupée à ronger une grosse branche d’arbre, je me lève et m’approche des buissons à pas de loup. D’abord, je ne vois rien d’autre que la masse dense de la végétation. Puis j’entends quelque chose. Je m’avance en direction du bruit. Et les voilà, le type au sac agenouillé devant l’homme aux tatouages, lui adossé contre un vieux chêne massif, les yeux fermés, une expression d’intense plaisir sur le visage. Une brindille craque sous mon pied et je me recule précipitamment, perdant les deux hommes de vue. Quand je me retourne, Wispa me fait face, les oreilles dressées, la tête penchée de côté comme chaque fois qu’elle est intriguée.

« À nous deux, ma fille, dis-je à voix basse en lui tapotant la tête. On va te trouver un vrai bâton. »

On est samedi soir, et je ne sors pas danser en boîte, ni retrouver un homme dans un bar branché, ni même picoler avec les copains au Flask. Je vais passer une soirée tranquille chez Bell. Ça fait des mois qu’on se l’est promis, et c’est le bon moment. J’embarque Wispa et quelques bouteilles de vin – du syrah pour moi, du viognier pour Bell – à bord de ma voiture fraîchement réparée et nettoyée, et entame le court trajet par Hornsey et Finsbury Park jusqu’à Stoke Newington, où Bell habite un appartement à deux pas de Church Street. J’aime bien Stokey ; c’est là que je vivais avant de gagner un salaire tout juste suffisant pour m’installer à Highgate. Le quartier a énormément changé depuis, avec le ravalement de façade spectaculaire de Clissold House, dont le parc s’est transformé en pelouses BCBG peuplées de mères au foyer sirotant leurs latte décaféinés pendant que leurs rejetons ronflent dans leurs poussettes hors de prix. Même Church Street s’accroche désespérément à une poignée de bâtiments décrépits avec occupants assortis, qui se font lentement évincer par de nouveaux cafés, des épiceries bio et quelques boutiques d’occasion relookées en « vintage ». Je repense avec nostalgie à la belle époque du Vortex enfumé, remplacé par un resto de la chaîne Nando’s.

Bell m’ouvre la porte, un verre de vin à la main. Sa soirée est déjà bien entamée.

Une fois terminé son excellent risotto au chorizo et aux épinards, nous nous installons sur son large canapé en cuir. Je lui suis reconnaissante de ne pas avoir évoqué James.

« Est-ce que tu te considères comme une ratée ? demande-t-elle, tout en s’ouvrant une seconde bouteille de blanc.

— Dans quel domaine ? dis-je, pas sûre d’avoir envie de discuter de ça.

— Tout. La vie.

— Ça dépend de ton point de vue. Qu’est-ce que tu prends comme référence ? Les rêves de ta mère pour sa fille unique ? Les projets ambitieux qu’on avait à l’université ? Ce ne sont que des chimères.

— Alors on est tous des ratés par défaut. Ça ne me pose aucun problème, personnellement. Je m’entraîne à l’échec tous les jours. »

Bell ne s’en sort pas si mal. Après avoir quitté son job de prof, qui la rendait chèvre, elle a suivi une formation de massothérapeute et s’est constitué un groupe respectable de clients qui l’adorent. Elle n’est pas obligée de prendre le métro tous les matins, travaille quand ça lui chante et n’a pas d’autre patronne qu’elle-même.

« Oh, allez. Je connais un tas de gens qui échangeraient leur vie contre la tienne sans hésiter, dis-je.

— Hé ! Ne m’enlève pas mon échec. J’y tiens. »

Elle me ressert du vin. Je regarde Wispa ronfler comme une bienheureuse à nos pieds.

« Je crois que ce qui compte, c’est d’être heureux avec ce qu’on a, dis-je. De vivre dans le présent.

— Tu es heureuse, alors ? »

Je sais qu’elle se rapproche doucement du sujet James. Ou de son absence, plutôt.

« Je crois, dis-je, hésitante. En tout cas, je me sens libre.

— Il ne te manque pas ?

— Eh bien, pour tout t’avouer, il m’a un peu manqué ce matin. » Je sais que ma réponse va l’agacer, alors je m’interromps ; mais elle ne mord pas à l’hameçon. « Quelqu’un avait fracassé la vitre de ma voiture et j’ai failli l’appeler à l’aide. Je crois qu’il va falloir que je m’endurcisse…

— Je pensais que tu t’étais assez endurcie comme ça pendant ton divorce.

— Mon Dieu, gémis-je à la pensée de mon fou furieux d’ex-mari, Andrew. Ne me rappelle pas ce cinglé. Je remercie le ciel de ne pas avoir à subir la même chose avec James.

— Et le boulot ? demande-t-elle, changeant enfin de sujet, avant de remplir mon verre.

— Le boulot ? »

Je bâille, haussant les épaules. Wispa lève la tête d’un air interrogateur. Ça me rappelle la façon dont elle m’a regardée dans les bois.

« Est-ce que les lesbiennes traînent dans les parcs ? »

Bell écarquille les yeux à ma question, de surprise puis d’amusement. « Est-ce que les lesbiennes “traînent” ?

— Oui, tu sais, dans les fourrés, enfin, les toilettes et tout ça… » Je regrette déjà d’avoir abordé le sujet.

« On appelle ça “chasser”.

— Oui, bref », dis-je avec un nouveau haussement d’épaules. Je n’ai pas envie de poursuivre, mais Bell insiste.

« Pourquoi cette question ?

— Oh, pour rien. C’est bête.

— Quoi ? dit-elle en me poussant du coude, et je sais qu’elle n’abandonnera pas tant que je n’aurai pas craché le morceau.

— Je suis allée à Hampstead Heath avec Wispa cet après-midi, et j’ai vu deux types baiser dans les fourrés. »

Bell fait la grimace.

« Non, pas comme ça… Je veux dire… Ils ne le faisaient pas au milieu de la pelouse. Je les ai espionnés, en fait…

— Tu les as quoi ?

— Je me suis cachée derrière un buisson, et…

— Mais pourquoi ?

— Je ne sais pas. Par curiosité, j’imagine. » Gênée, je prends une gorgée de vin. « Et puis… je suis un peu rentrée dans leur truc…

— Tu as participé ?! s’exclame Bell, qui manque de renverser son verre.

— Non, non, non. Non. C’est juste que… j’ai compris leur truc. Pourquoi ils faisaient ça.

— Anna, écoute-moi bien. » Bell a l’air aussi soûle que sérieuse. « Les lesbiennes ne chassent pas. Elles ne se promènent pas dans Hampstead Heath à la recherche d’autres gouines. Aucune femme ne fait ça, aucune ! On ne se colle pas les parties dans un trou pour qu’un inconnu vienne les tripoter.

— Désolée ! dis-je en levant les mains. Je demandais, c’est tout.

— Et je vais te dire pourquoi on ne le fait pas, ma vieille. Parce qu’on ne fonctionne pas comme les hommes. Parce que notre niveau de testostérone est bien plus bas. Parce qu’on a des besoins différents.

— J’ai compris, Bell ! »

Elle interrompt sa diatribe pour avaler une gorgée de vin. « En tout cas, reprend-elle avec un clin d’œil et en reposant son verre, il est grand temps que tu sortes de ce placard dans lequel tu te planques depuis que je te connais et que tu rejoignes mon camp.

— Je sais, Bell, je sais. » Je me penche vers elle pour l’embrasser sur la joue. « J’aimerais que ce soit aussi facile.

— Mais ça ne l’est pas », conclut-elle, avant de nous resservir du vin.

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