À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 51 sur 51

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À perdre haleine

Vingt-quatre jours plus tard

 

On dit qu’il faut se relever immédiatement après une chute et se remettre à marcher, remonter dans sa voiture après un accident et se remettre à conduire. Sinon, on ne pourra plus jamais marcher ni conduire. Voilà pourquoi je suis dehors ce matin. Il est 7 h 30, et le soleil se lève sur Hampstead Heath. C’est une magnifique journée, l’air est frais et vif, le ciel d’un bleu limpide se teinte d’orange à l’est. Le mince voile de brume qui plane au ras du sol piège les premiers rayons du soleil, retenant la lumière dans l’atmosphère. Mon rythme est stable, ma respiration régulière tandis que je gravis la colline, Wispa trottinant en silence à mes côtés. Je lui ai enlevé son ancien collier hier soir et en ai commandé un neuf sur Amazon, en faux cuir noir avec des strass, qui lui ira à ravir et qu’elle détestera probablement. J’ai passé la plus grande partie de ma soirée d’hier à réfléchir à ma vie. À évaluer les dégâts. À regarder ma culpabilité en face. Et enfin, à contrecœur, je me suis autorisée à tourner la page. Venir à Hampstead Heath aujourd’hui est une manière de mettre ma résolution à l’épreuve. Pour le moment, elle tient bon. Je décide que je ferai installer un banc à la mémoire de Bell dans le parc. J’appellerai Candice. J’irai faire mon test de dépistage du VIH. J’arrêterai de boire autant de vin. J’échangerai mon 4×4 contre un modèle hybride. Je passerai plus de temps avec mes amis. Je resterai célibataire un petit moment.

Sur le chemin du retour, je me surprends moi-même en m’arrêtant dans un café à Highgate pour siroter un latte en feuilletant le journal du matin, Wispa à mes pieds. Ça fait des années que je n’ai pas passé un moment comment ça, et ça me fait du bien. À mon grand soulagement, je ne trouve aucune information sur les agressions d’hier ou l’arrestation de James dans le journal. Je le repose, et me tourne vers la fenêtre. Il me faudra du temps pour me remettre de tout ça. Mais je n’arriverai jamais à comprendre comment on peut éprouver une haine si forte qu’elle vous pousse à tuer un autre être humain. Je ne reverrai jamais James. Je ne saurai jamais qui avait mis du Valium dans mon whisky, ni pourquoi. Mais ça n’a plus d’importance, maintenant. C’est fini.

Le temps que je rentre chez moi et que je prenne une douche, il est déjà 9 h 15. Il y a cinq nouveaux messages sur mon portable, que j’avais laissé sur la table de la cuisine. Bon signe, me dis-je : le monde ne m’a pas encore oubliée, même si je suis sur le banc de touche. Le premier message émane de Gillian, et va droit au but :

« Anna, j’ai reçu une nouvelle offre de votre employeur. Je pense que vous allez être très, très contente. »

Le deuxième message me prend de court.

« Anna, ma chère, c’est Tamara, Tamara Ashley-Sharpe. Je pense qu’il serait profitable pour nous deux que vous veniez déjeuner avec moi. J’ai des offres alléchantes dont j’aimerais qu’on discute ensemble. »

La Grande Prêtresse m’invite à déjeuner. C’est une proposition que personne ne refuserait dans le milieu, et je dois dire que mon pouls s’accélère à cette idée.

Le troisième message vient de Michael, qui m’annonce que les avocats de Tom et Samantha ont abandonné les poursuites contre Giorgio. Tant mieux. Ça m’a l’air d’être quelqu’un de bien, et j’espère que Michael trouvera le bonheur durable qu’il cherche auprès de lui. Tom et Samantha… Je me demande si elle continuera à le soutenir, quelle que soit l’issue du procès. Vu la violence avec laquelle elle m’a attaquée pour le défendre, j’imagine que oui. Ma foi, tous les monstres méritent d’avoir quelqu’un qui voie du bon dans leur laideur. Enfin non, pas tous…

J’efface le quatrième message illico, sans l’écouter jusqu’au bout. C’était Ray. Mais le dernier me fait sourire.

« Anna, c’est Nav… Navin Kapoor. Je voulais savoir comment vous alliez… et… je me demandais si… si ça vous dirait d’aller prendre un verre un de ces jours. Si vous n’avez pas envie, ce n’est vraiment pas grave, mais ce serait… vraiment super si ça vous tentait. Oh, et au fait, j’ai laissé quelque chose pour vous devant votre porte ce matin… Caché derrière la poubelle. C’est juste un petit cadeau… J’espère que ça vous plaira. À plus… »

Adorable, me dis-je en allant ouvrir la porte d’entrée. Un paquet cadeau est coincé derrière la poubelle. Je défais le ruban rouge du sac, et regarde à l’intérieur. Un petit chien en peluche au museau blanc et aux grands yeux bruns me fixe depuis son nid de papier de soie.

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