À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 21 sur 51

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À perdre haleine

Neuf jours plus tôt

 

 

Le jeudi est un jour que je passe parfois à travailler à la maison, histoire de rattraper mon retard dans mes mails sans qu’on m’interrompe. Ah, les mails… ils nous facilitent bien la vie, mais ils ont une manière insidieuse de boulotter notre temps, non ? Depuis le début du Grand Changement, ils s’accumulent dans ma boîte de réception à une vitesse effrayante, proliférant plus vite que des bactéries dans un frigo tiède. Il faut que je m’en occupe de toute urgence, que je fasse du tri et du ménage. Je préviens Claire par téléphone que je travaillerai de chez moi. Puis j’appelle le serrurier du quartier pour fixer un rendez-vous. Coup de chance, on peut m’envoyer quelqu’un avec une nouvelle serrure quasiment sur-le-champ. Le temps que je me prépare du café, l’homme sonne à la porte. Il ne me demande pas pourquoi je veux changer une serrure en parfait état, il se met à l’œuvre avec un hochement de tête entendu.

Je suis en train de lui apporter une tasse de café quand on m’appelle par l’embrasure de la porte. C’est Tom, l’air très pro avec son pantalon noir et sa chemise blanche, visiblement en route pour le travail.

« Salut ! Ça m’a un peu inquiété de voir ça, dit-il en désignant les outils du serrurier sur le perron. Ce n’est pas Alden qui est revenu t’ennuyer, si ?

— Oh, non, je fais juste remplacer une vieille serrure qui ne marchait plus depuis un moment, dis-je en guise d’excuse. Aucune raison de s’inquiéter.

— Très bien, répond-il avec un de ses sourires ravageurs. Oh, à propos, c’est l’anniversaire de ma fille ce week-end, et on va organiser une petite fête… ou plutôt deux, les enfants à onze heures et les adultes à dix-neuf heures, ce samedi. Ça nous ferait plaisir de te voir.

— Merci, c’est gentil, et j’adorerais venir, mais je vais rendre visite à des amis dans le Norfolk ce week-end », dis-je, continuant à mentir. Je ne me sens pas encore prête à affronter Samantha.

« Pas de problème, ce sera pour une prochaine fois. Bon, il faut que je file, je suis déjà en retard ! » Il me salue de la main et s’éloigne dans la rue.

Je ne pense pas que ce soit mon imagination : il a un faible pour moi, c’est sûr. Ou est-ce que je me dis ça pour me sentir mieux ? En tout cas, je dois reconnaître que je me fais peu à peu à cette idée d’amitié entre voisins. On se sent moins seul dans la jungle urbaine, c’est sûr. Mais ça efface aussi le côté anonyme de la grande ville, un aspect auquel je tiens beaucoup, ayant grandi dans un petit patelin peuplé de curieux. On ne peut pas tout avoir, me dis-je avant que le serrurier m’appelle à la porte pour me remettre cinq clés flambant neuves.

« Vous avez déjà pensé à améliorer la sécurité de votre maison ?

— Oui, mais je ne me suis jamais occupée sérieusement de la question, pour être honnête. »

Il se lance dans une dissertation sur les dangers du monde dans lequel nous vivons et sur les devis de sécurité gratuits proposés par son entreprise.

« C’est comme si on examinait votre maison avec les yeux d’un cambrioleur », m’explique-t-il. Puis il se met à me détailler toutes les protections supplémentaires offertes : serrures pour fenêtre, pour porte de véranda, verrous, grilles et systèmes d’alarme. « Ce sont vraiment des options à envisager, quand on est une femme seule dans une grande maison comme celle-là », conclut-il.

Le coup de la « femme seule » m’agace. Je lui dis que j’y réfléchirai, le paie pour l’installation de la serrure et referme la porte. Puis je vais m’asseoir dans mon bureau, me connecte à distance à mon compte du boulot et entame la tâche fastidieuse de trier mes mails. Si seulement les gens n’appuyaient pas systématiquement sur le bouton « Répondre à tous » ! Je supprime des millions de messages qui auraient dû être adressés à une seule personne (pas moi) et un autre million qui n’auraient pas dû être écrits tout court. J’ai lu quelque part, sûrement dans un mail, que les gens passaient trente pour cent de leur temps de travail à lire et rédiger des mails. Qu’on nous ramène à l’époque des stylos, du papier et des pneumatiques ! Je suis sur le point de retourner me faire du café dans la cuisine quand je surprends un bruit bizarre en provenance de la porte d’entrée. Wispa se précipite dans le couloir, mais n’aboie pas. Le bruit s’arrête, puis reprend. Quelqu’un essaie de pénétrer dans la maison. Mon cœur bat la chamade tandis que je m’empare de mon téléphone. Je compose le 999 puis, le pouce sur la touche « appel », jette un coup d’œil au couloir depuis mon bureau. Wispa est debout dans l’entrée, en train de remuer la queue. Derrière le petit vitrail de la porte, j’aperçois une personne vêtue de rose. Un peu rassurée par ce choix de couleur improbable pour un cambrioleur, je sors dans le couloir et lance un timide :

« Il y a quelqu’un ?

— Coucou ! » répond une voix de femme.

Mais bien sûr : c’est Nicole, ma dog-sitter. Je lui ouvre la porte, avec l’impression d’être une parfaite idiote.

« Nicole, j’avais oublié que tu venais !

— Anna ! Ça me fait plaisir de te voir. Désolée, je ne savais pas que tu étais chez toi, sinon j’aurais sonné. Je n’arrivais pas à ouvrir…

— Oh, pardon, je viens de changer la serrure, c’est pour ça que ta clé ne marchait pas. La porte n’était même pas fermée, en fait, dis-je avec un rire penaud. Attends, je vais te donner une nouvelle clé. »

Je me mets à fouiller l’étagère du couloir à la recherche du trousseau que le serrurier m’a laissé.

« Ça va ? demande Nicole.

— Oui, merci. J’ai juste une tonne de mails en retard à rattraper, alors j’ai décidé de bosser à la maison. » Je sais qu’elle me pose la question à cause de mon comportement étrange et du changement de serrure. « J’allais me faire du café. Tu en veux ? dis-je en lui tendant sa nouvelle clé.

— Non, merci, il vaut mieux que j’y aille, j’ai encore trois chiens à aller chercher. Tu veux que j’emmène Wispa ?

— Ma foi, pourquoi pas ? Je ne pourrais pas la sortir avant un moment avec tout ce boulot. » Encore un mensonge.

Wispa me jette un regard accusateur quand Nicole lui passe sa laisse.

« C’est parti, je te la ramène d’ici une heure ou deux.

— Merci, Nicole. Fais bien attention à toi dans le parc, d’accord ? »

Elle me dévisage perplexe. « Je fais toujours attention, Anna. À plus ! »

Je referme la porte derrière elles puis accroche la chaîne, avant de l’enlever quand je me rappelle que Nicole reviendra déposer Wispa. Quelque chose me turlupine, mais je ne sais pas quoi.

Je suis plutôt rigoureuse quand je travaille à la maison d’habitude, et j’arrive à avancer beaucoup plus vite qu’au boulot. Mais aujourd’hui, c’est mission impossible. Je reste assise à mon bureau, à regarder par la fenêtre, contemplant mon jardin luxuriant, et je sais que je devrais m’estimer extrêmement heureuse d’être arrivée là où je suis, avec une belle maison, un travail formidable – malgré le foutoir que c’est en ce moment – et tous les signes extérieurs d’une vie aisée. Évidemment, j’ai aussi un prêt immobilier atroce à rembourser, ce que je parviens heureusement à faire au compte-gouttes grâce à un taux d’intérêt très bas, et je suis prisonnière de la cage dorée d’une grande entreprise : mais je peux vivre avec. Qu’est-ce qui me dérange, alors ? Une envie de pouponner ? Non, je n’ai jamais voulu d’enfants, et avoir dépassé le cap fatidique des trente-cinq ans n’a pas changé mon point de vue sur la question. Mes amis parents me disent que mon horloge biologique me réveillera tôt ou tard, mais je ne l’ai pas encore entendue sonner. J’ai besoin de me vider la tête, et je me rabats sur la seule méthode que je connaisse : courir. Pensant à la promesse faite à Bell, j’opte pour Waterlow Park. Ça vaut mieux, de toute façon : je ne voudrais pas croiser Nicole et les chiens à Hampstead Heath, ça ne ferait que perturber Wispa.

Je descends la grand-rue à petites foulées, m’arrête pour jeter un œil à la vitrine de la librairie, puis pénètre dans le parc par le portail situé à côté de l’école pour filles Channing. En passant devant les courts de tennis à ma droite, je ralentis pour vérifier que Wispa me suit, avant de me rappeler qu’elle est à Hampstead Heath avec Nicole.

Waterlow est un petit parc, mais je suis toujours époustouflée quand je parviens au sommet de la colline et que je contemple les pelouses verdoyantes qui s’étalent en pentes douces, les arbres élégants, les allées tortueuses et la magnifique vue panoramique de Londres en contrebas. Aujourd’hui, de joyeux retraités amateurs d’aquarelle sont éparpillés sur l’herbe, occupés à reproduire le paysage. Mon corps et mon âme chantent tandis que je les dépasse pour dévaler le sentier en direction des étangs. Le chant meurt lorsque j’aperçois une silhouette pâle, à moitié nue, étendue sur la pelouse juste à côté du chemin. Alden. Il a l’air de dormir comme un bienheureux sous le soleil, mais au moment où je passe à côté de lui, il lève la tête en s’abritant les yeux avec le bras.

« Anna ! »

La poisse. Je ralentis, puis me tourne vers lui avec un sourire forcé. Je n’ai aucune envie de compagnie en ce moment.

« Alden. »

Il s’est relevé, bermuda brun clair baissé sur son ventre plat, laissant entrevoir une touffe de poils noirs au-dessus de la ceinture. En temps normal, cet étalage un peu narcissique d’un joli corps d’homme ne me laisserait pas indifférente ; là, ça ne fait que m’irriter.

« Anna, je suis vraiment désolé pour hier soir. Je ne comprends pas ce qui m’a pris. J’ai vu que ta porte était ouverte, et… » Il lève les bras au ciel, en me regardant avec ses yeux d’adorable petit chiot.

« Pas de problème, Alden. Je suis contente de voir que tu vas mieux.

— Oh, oui, dit-il en se passant la main sur le visage. J’ai juste eu une petite prise de bec avec Tina, mais tout est rentré dans l’ordre. Et toi ?

— Ça va. Je suis venue faire le plein d’endorphines.

— Ah, je tire les miennes des plats épicés et du sexe, réplique-t-il avec un clin d’œil.

— Quelle chance ! » Je ne peux pas m’empêcher de rire.

« Tu es en congé ?

— Je travaille chez moi, dis-je avec un pincement de mauvaise conscience.

— Je vois ça. Moi aussi. » Son air sérieux est assez comique, et je dois avouer qu’il est mignon.

« Ça avance, ton film ?

— J’essaie toujours de réunir des fonds. C’est vraiment difficile, en ce moment. Ça devient dur de trouver du boulot, même en freelance. Mais j’ai un locataire, maintenant, alors j’arrive au moins à payer mes factures.

— Je te ferai signe si j’entends qu’on recherche un assistant réalisateur.

— Ce serait super, merci, Anna. »

Il me fait au revoir de la main, puis se recouche sur l’herbe. Drôle de garçon, me dis-je en reprenant ma course. C’est un peu curieux, cette façon qu’il a de parler sans arrêt de sa copine. Tom m’a bien dit qu’ils avaient rompu depuis un moment, non ? Pourquoi se comporte-t-il comme s’ils étaient encore ensemble ? Soit il est en plein déni, soit ils se sont rabibochés sans que Tom le sache.

Je fais le tour du parc avant de me diriger vers la sortie de Swain’s Lane. Arrivée au portail, je ralentis et regarde derrière moi, un réflexe acquis à force d’attendre Wispa, qui traîne souvent la patte quand on court ensemble. Forcément, elle n’est pas là, mais quand je jette un œil par-dessus mon épaule, j’aperçois un joggeur à l’allure familière. Je m’arrête pour me retourner, mais l’homme a déjà viré dans une petite allée et disparu derrière les buissons. Ça ne va pas ; mon esprit soupçonneux commence à me jouer des tours.

Je rentre chez moi et file sous la douche, prenant le temps de palper ma poitrine à la recherche d’éventuelles masses suspectes, un examen que je pratique régulièrement depuis que j’ai découvert un kyste bénin dans un de mes seins il y a quelques années. Quand j’émerge de la salle de bains, je me sens rassurée, propre et revigorée. Je suis prête à me remettre au travail. Je viens de m’installer dans mon bureau avec une tasse de café quand la porte d’entrée s’ouvre et que j’entends le cliquetis des pattes de Wispa. Elle vient me voir aussitôt, remuant la queue.

« Anna ? fait la voix de Nicole.

— Oui ? » Je repose mon café et sors dans le vestibule.

Nicole se tient à côté de la porte ouverte, toute pâle, visiblement secouée.

« Ça va, Nicole ? » Je m’approche d’elle, l’attire doucement dans le couloir et referme la porte. « Viens dans la cuisine. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Il y a encore eu un viol dans le parc ce matin. Toute la zone est bouclée. Il y a des policiers partout, dit-elle, avant de se laisser tomber sur une chaise.

— Encore un viol ? » Je n’en crois pas mes oreilles.

Nicole s’effondre, prise de sanglots incontrôlables. Je la prends dans mes bras, attends qu’elle se calme. Puis je me relève pour lui remplir un verre d’eau. Elle en boit une gorgée, s’essuie le visage avec les mains. Un peu plus tard, je lui tends des mouchoirs. Elle se mouche bruyamment et se racle la gorge.

« Je ne connais pas les détails, mais les autres promeneurs de chiens disaient qu’il lui avait fait des choses horribles… » Son menton se remet à trembler.

« Ils ont arrêté quelqu’un ?

— Je ne crois pas. »

Nous gardons le silence toutes les deux, digérant cette nouvelle terrifiante.

« Ils disaient que la femme était venue courir. Mais quelqu’un d’autre a dit que c’était une dog-sitter et qu’ils essayaient encore de rattraper les chiens… Oh, Anna, je ne sais pas si j’oserai y retourner un jour… C’était l’endroit que j’aimais le plus au monde, mon sanctuaire, mon gagne-pain…

— Je suis sûre qu’ils arrêteront le coupable. »

J’ai bien conscience de ne pas être convaincante, mais je ne sais pas quoi dire d’autre. J’allume la bouilloire et sors deux mugs. Le thé, remède universel des Britanniques… Munies de nos tasses fumantes, nous passons au salon, où j’allume la télé et cherche BBC News. Ils sont en train de parler de golf, mais un bandeau rouge défile en bas de l’écran, sous l’intitulé clignotant d’« Alerte info » et « Dernière minute ». Nous attendons avec impatience qu’il progresse. « Les ministres des Finances du G20 soutiennent un plan d’action de l’OCDE contre l’évasion fiscale des multinationales », annonce-t-il, puis : « Israël va libérer des prisonniers palestiniens. » Et enfin : « La police lance un appel à témoignages suite à une grave agression sexuelle commise au parc de Hampstead Heath, à Londres. » C’est tout. Je sais qu’il y aura plus de détails sur Internet et Twitter, mais je ne veux pas perturber Nicole davantage. J’éteins la télé.

« Écoute, Anna, je crois que je vais prendre des vacances pour aller voir mes parents à Milton Keynes. Je suis désolée, je ne veux vraiment pas te faire faux bond, mais je crois que je ne promènerai plus de chiens avant un bout de temps…

— Je comprends très bien. Tu as raison, va voir tes parents, c’est une excellente idée.

— Je ferais mieux de les appeler. » Elle repose sa tasse et se lève du canapé. « Oh, j’allais oublier, tes clés…, dit-elle en me tendant le trousseau.

— Merci, Nicole. »

Je referme la porte derrière elle et mets la chaîne. Puis je passe dans mon bureau pour m’installer devant l’ordi. Il n’y a pas grand-chose sur les sites d’information, juste un bref article :

La police a lancé un appel à témoignages suite à une grave agression sexuelle commise sur une femme dans le parc de Hampstead Heath, à Londres. Les autorités ont été appelées à Cohen’s Fields à sept heures ce matin lorsque la victime a été découverte par un passant. La commissaire Vic Jones demande au public de se tenir à l’écart des lieux…

L’article est suivi de la phrase habituelle incitant à contacter la police.

En revanche, Twitter fourmille d’informations. La police estime désormais que les trois agressions sont liées. Je me demande si ça signifie que la victime précédente a pu fournir une description du coupable. Apparemment, cette femme-là faisait un footing dans le parc. Elle a été attaquée sur un sentier non loin de Kenwood Nursery Cottage et entraînée dans les buissons. Je tombe sur un tweet particulièrement horrifiant – si on considère que le reste ne l’est pas déjà assez : la femme a été retrouvée inanimée, sa culotte enfoncée dans la bouche.

Pendant un long moment, je reste assise à mon bureau, glacée et hébétée. Comment est-ce possible ? L’un des endroits les plus paisibles de Londres vient d’être entaché par un nouvel acte de violence brutal et aberrant. J’ai le sentiment que quelqu’un m’a délibérément privée d’une des choses que je chéris le plus, un endroit que j’associe à l’idée de liberté, de bien-être, de spontanéité. Et que dire de la victime, sûrement une jeune femme, qui courait, pleine de vie, tout ça pour être brutalisée et laissée pour morte l’instant d’après ? Vont-ils arrêter l’agresseur ? Le parc s’en remettra-t-il un jour ? Mes pensées reviennent au mannequin Dior. Ce n’est pas lui, ce n’est pas lui, ce n’est pas lui, me dis-je encore et encore. Alors pourquoi ai-je l’impression d’avoir déclenché toute cette violence ? Et c’est reparti… Je devrais peut-être aller consulter, histoire de vérifier que je n’ai pas de troubles obsessionnels et faire soigner ce sens démesuré des responsabilités. Mon portable sonne ; je laisse le répondeur intercepter l’appel. Mais le bruit perçant m’a ramenée à la réalité : j’ai des questions pratiques à régler. Je n’arriverai pas à remplacer Nicole au pied levé, et Bell, qui me sert habituellement de baby-sitter de secours pour Wispa, est en voyage. Ce qui me fait penser que je devrais lui envoyer un mail au cas où les nouvelles de Hampstead Heath parviendraient jusqu’à Vancouver, même si j’en doute. Ce n’est ni la Bourse ni la famille royale, après tout. J’envoie un message à Claire pour lui dire que je suis tombée malade et que je ne viendrai pas travailler demain. Je sais que c’est une mauvaise idée, surtout en ce moment, mais je suis tout bonnement incapable de retourner au bureau pour l’instant. Claire me répond presque aussitôt, me souhaitant un prompt rétablissement et me transmettant les dernières infos. Je serais bien ennuyée si elle décidait de quitter la boîte ; je ne sais pas ce que je ferais sans elle. J’écris un bref mail à Bell, juste pour lui signaler que je suis toujours vivante, puis je me pelotonne sur le canapé du salon et sombre dans le sommeil.

Quand je me réveille, Wispa ronfle au pied du canapé. J’ai le dos raide d’être restée recroquevillée dans la même position. En jetant un œil à mon iPhone, je me rends compte que j’ai dormi deux heures. C’est toujours comme ça quand je suis stressée, mon corps trouve un moyen de se mettre en veille pour laisser mon esprit souffler. J’ai cinq messages sur mon répondeur. Deux du boulot (Gary et Sarah – je peux sans souci les ignorer), deux de Michael, et un de mon amie Kate, dans le Norfolk. Je rappelle Michael.

« Je m’inquiétais un peu pour toi, dit-il. Cette affaire à Hampstead Heath, c’est horrible…

— Atroce. Ça m’a salement secouée, je dois dire.

— Tu m’étonnes. Je n’arrivais pas à y croire quand j’ai entendu les infos… Qu’est-ce que tu fais ce soir ?

— Moi ? Rien. »

Je ne suis vraiment pas d’humeur pour une activité sociale.

« C’est parfait, alors. Je viendrai avec une bouteille de vin. Et il n’y a pas de non qui tienne ! Tu veux que j’apporte à manger aussi ?

— J’arriverai sûrement à concocter quelque chose, dis-je, amusée par son ton de petit chef.

— Super. Il faut que je file, à tout à l’heure ! »

En reposant le téléphone, je m’aperçois que je suis ravie qu’il vienne. Je redoutais de passer la soirée seule.

J’attrape la laisse de Wispa, et nous allons faire un tour chez le marchand de légumes du quartier, où je choisis des champignons, des brocolis, des tomates cœur de bœuf, de la roquette, quelques avocats bien mûrs et du basilic frais merveilleusement parfumé. Ce sera une soirée pâtes. J’ajoute une barquette de grosses framboises jaunes, passe acheter un bac de glace au supermarché, et voilà pour le dîner. Ce ne sera pas du niveau d’Ottolenghi, mais des saveurs simples accompagnées d’une bonne bouteille de vin peuvent se révéler tout aussi satisfaisantes. Je décide de rentrer par un chemin un peu plus long, et passe par Waterlow Park pour la seconde fois de la journée. Le parc n’a pas la même allure sous le soleil couchant : avec ces ombres allongées et cette lumière rougeâtre, l’ambiance paraît plus théâtrale, plus mystérieuse. Wispa s’éloigne en trottinant, la truffe collée au sol, pendant que je m’assois sur un banc pour contempler la vue. On a du mal à imaginer que quoi que ce soit d’affreux puisse survenir dans un endroit aussi paisible. Je repense à Hampstead Heath et au drame terrible qui s’y est produit dans la matinée. Un acte aussi malfaisant change l’énergie du parc tout entier, le rend froid et hostile, un danger rôdant derrière chaque ombre. Oserai-je y retourner un jour ? Lui refaire confiance ? J’appelle Wispa, occupée à renifler une poubelle, récupère mes sacs de courses et remonte le sentier en direction de chez moi.

Avant de me mettre à cuisiner, je passe dans mon bureau pour consulter le site de BBC News sur mon ordinateur. Il y a un peu plus d’informations concernant le viol dans le parc. La victime a été identifiée, c’est une femme de vingt-huit ans qui vit dans le quartier. Il y a une brève vidéo d’une déclaration publique de la commissaire Vic Jones, une grande femme aux cheveux courts et bouclés et au visage bienveillant.

« Nous avons affaire à une agression terriblement brutale, commise par un individu porté sur la violence envers les femmes », dit-elle ; et au fond de moi, je suis persuadée qu’elle fera tout pour retrouver ce violeur. « Je remercie les témoins qui se sont déjà présentés et appelle toute personne ayant des informations à nous contacter. Nous aimerions en particulier recevoir le témoignage de femmes vivant dans le quartier et qui auraient subi une agression à Hampstead Heath. Je comprends les raisons qui pourraient vous empêcher de vous manifester, mais si cela vous est arrivé, vous détenez peut-être une information capitale qui nous permettrait d’arrêter cet homme. »

La vidéo s’achève, et je continue à fixer mon ordinateur, digérant ce que je viens d’entendre. La commissaire établit un lien entre les viols, bien qu’elle ne le dise pas clairement. La moindre information pourrait lui permettre d’arrêter cet homme. Arrêter cet homme, me dis-je. Elle pense donc qu’il recommencera. Je repasse la vidéo, et cette fois-ci, j’ai l’impression que c’est à moi qu’elle s’adresse. Vous détenez peut-être une information capitale. Est-ce le cas ? S’agit-il d’une information pertinente ? Est-ce à moi de le dire ? Ai-je l’obligation morale de rapporter ce qui s’est passé avec le mannequin Dior à la police ? J’hésite, incapable de me décider.

Je suis dans la cuisine, en train d’émincer des légumes pour la sauce, quand Michael sonne à la porte. Alors qu’il entre chez moi, vêtu d’un costume d’été en lin fort élégant, il peste contre la disparition du merveilleux caviste du quartier.

« C’est tout ce que j’ai pu faire, dit-il en sortant une bouteille de syrah McGuigan d’un sac de supermarché.

— Ce sera très bien », lui dis-je avant de retourner à ma sauce pendant qu’il ouvre la bouteille et remplit nos verres.

Il jette un œil par-dessus mon épaule, et je sens qu’il meurt d’envie de prendre ma place.

« Est-ce qu’on a des piments, mon chou ? »

Je lui réponds que tout est dans le frigo et vais m’asseoir à la table de la cuisine avec mon verre de vin. Je me relève quand Michael exige un tablier en me montrant son pantalon en lin clair et sa chemise immaculée. Je lui en déniche un, cadeau d’amis d’Australie, et il le noue autour de sa taille. Sirotant mon vin, je le regarde s’affairer dans ma cuisine, enveloppé dans un drapeau australien, et je me sens réconfortée et chouchoutée. Il est occupé à verser des fusillis dans une casserole d’eau bouillante quand ma sonnette retentit à nouveau.

C’est Tom, en tenue de sport. Je le regarde avec étonnement.

« Je voulais juste te dire bonsoir en passant. Quel drame terrible, dans le parc…

— Oui, c’est affreux, dis-je, ne comprenant pas bien ce qu’il me veut.

— Ça vous coupe l’envie d’y aller. Mais si jamais tu te sens d’y retourner, et… » Il s’interrompt en voyant Michael sortir de la cuisine avec son tablier, un verre de vin à la main. « Oh, pardon. Je ne savais pas que tu avais du monde.

— Pas de souci. Tom, je te présente Michael ; Michael, mon voisin Tom.

— Vous venez prendre un verre ? demande Michael en guise de présentations.

— Oh non, c’est très gentil, mais il faut que je rentre – les petits vont se coucher. »

Il nous décoche un sourire étincelant et disparaît.

Michael me regarde en haussant les sourcils.

« Non, non, non, absolument pas, dis-je en secouant la tête. C’est juste un voisin, rien de plus.

— C’est chouette. Il m’a l’air sympa, comme voisin. » Michael me jette un coup d’œil. « Très beau garçon. »

Puis il disparaît dans la cuisine, et je le suis. La sauce des pâtes sent divinement bon.

Michael m’aide à débarrasser la table et à remplir le lave-vaisselle. On garde nos bols de glace, n’ayant pas encore décidé si on en reprendra. Je vais chercher une bouteille de châteauneuf-du-pape dans le casier à bouteilles du couloir, récupère un tire-bouchon à la cuisine et pose le vin devant Michael, vautré dans un fauteuil du salon.

« J’ai un aveu à te faire.

— Ça doit être sérieux, dit-il en reluquant le vin. Mais en l’absence du pape, je suis prêt à t’écouter, mon enfant. »

Il ouvre la bouteille, renifle le bouchon puis, satisfait, nous verse du vin dans des verres propres. Je m’assois sur le canapé en face de lui et prends une grande inspiration.

« Ça fait plusieurs fois que j’ai des rapports sexuels avec un inconnu à Hampstead Heath. »

Il repose son verre, et me fixe du regard en silence. Une vague de honte brûlante monte de mon cou à mon visage, une sensation que je n’avais pas éprouvée depuis l’adolescence.

« Et maintenant, je ne sais pas si je devrais en parler à la police, dis-je brusquement. Oh, Michael, quelle catastrophe… »

Il lève les mains pour m’apaiser.

« Bon. Commence depuis le début.

— Tu te rappelles cette conversation qu’on a eue au pub ? dis-je, et il hoche lentement la tête. Je ne t’interrogeais pas sur tes expériences par curiosité… en fait, j’essayais de comprendre mes propres pulsions. »

Il acquiesce à nouveau, attendant la suite, et reprend son verre.

« J’avais croisé ce type dans le parc. Il y a quelque chose chez lui, je ne sais pas, comme s’il sortait tout droit de Gatsby le Magnifique, un genre de décadence raffinée… » Je m’interromps, sachant que ça a l’air idiot, ce que je raconte, comme si j’essayais de donner une apparence noble à quelque chose d’assez primaire et sale. « Bon, j’avais envie de lui sauter dessus et c’est ce qui s’est passé, littéralement.

— Qu’est-ce qui t’inciterait à en parler à la police ?

— Je ne sais pas…

— Est-ce que tu as la moindre raison de penser qu’il est coupable ?

— Non, dis-je en secouant la tête. Franchement, pas du tout.

— Alors pourquoi le signaler ? »

Je regrette déjà d’avoir abordé le sujet, parce que Michael me force à regarder la vérité en face. Mais je suis obligée d’aller jusqu’au bout, maintenant.

« J’ai vu cette flic aux infos… Elle demandait aux femmes qui avaient vécu le même genre d’expérience de la contacter.

— Quel genre d’expérience ? Un viol ?

— Non », je chuchote.

Michael repose son verre.

« Anna, est-ce qu’il t’a violée ? »

Je ne l’ai jamais vu aussi sérieux.

« Non, bien sûr que non. » Mon rire sonne un peu creux. « Il n’a jamais fait quoi que ce soit dont je n’avais pas envie.

— Tu me dis la vérité ?

— Oui, absolument, dis-je en le regardant dans les yeux. Je te le jure. Il ne m’a fait aucun mal, tout était toujours consenti. C’est moi qui ai pris l’initiative et… ça a évolué.

— Tu le vois encore ?

— Non. »

Le soulagement de Michael est palpable.

« C’est très dangereux, ce que tu as fait.

— Je sais. Mais je vais bien. C’est juste que ce qui s’est passé dans le parc aujourd’hui m’a perturbée, et, d’une certaine façon, je me sens obligée de faire quelque chose…

— Vous avez eu des rapports non protégés ?

— Oui, mais je me suis fait dépister.

— Bien. » Michael sourit, puis nous reverse du vin. « Anna, la traînée du parc. Qui l’aurait cru ? »

Nous éclatons de rire, pour relâcher la pression, ce dont nous avions bien besoin tous les deux. Nous discutons encore un peu de l’escapade de Bell à Vancouver, de mon boulot, des projets de vacances de Michael. Et soudain il est près de minuit, et je lui appelle un taxi. Après son départ, je verrouille la porte d’entrée puis accroche la chaîne. Je me sens beaucoup plus légère, comme si on m’avait ôté un lourd fardeau des épaules. Je suis contente d’avoir discuté avec Michael, même si, maintenant que j’y pense, il ne m’a donné aucun conseil à propos de la police.

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